Chapitre 15 : Le Saut de l’Imprimeur
Solis, acculé entre le mur de béton et les machines, s’apprêtait à affronter Lancer.
L’air sentait l’ozone, l’encre épaisse. Le vacarme des rotatives, qui crachaient encore le gros titre accablant—LA MORGUE ET L’ORDRE. VALOIS COUPABLE.—était un bouclier autant qu’un bruit de mort. Solis avait réussi son coup d’éclat, mais il était piégé dans le bunker qu’il avait créé.
Valois, dont le calme habituel avait été brisé par l’odeur du papier broyé et par l’humiliation médiatique, avançait avec une détermination glaciale. Les deux agents de Lancer, sortis de l’écran de poudre blanche, se rapprochaient, l’un armé d’une matraque télescopique, l’autre d’un dispositif d’interpellation électrique portable.
« Avancez lentement, Lancer ! Ne touchez pas aux machines ! » ordonna Valois. Elle savait que si la presse la filmait en train de saboter la publication, elle ne pourrait pas attribuer la crise à Solis seul.
L’espace de quelques secondes, Solis scanna l’imprimerie. Des murs de béton, des bobines de papier en surplus — ces montagnes de cellulose offraient un couvert temporaire, mais pas une voie de sortie. Il devait y avoir une trappe, un conduit de fumée, quelque chose. Ces anciens bâtiments parisiens possédaient toujours des anomalies architecturales.
Il recula, ses Bottes de combat crissant sur le sol maculé d’encre. Il se retrouva près d’un gros moteur, dont le bourdonnement couvrait le bruit de ses propres pensées.
« C’est fini, Gabriel, » lança Valois, s’arrêtant à la limite des bobines. Sa voix, malgré son volume, était noyée par le chaos. « Vous avez créé un monstre, mais nous allons l’étouffer. La plupart des journalistes croiront que c’est un fake monté par un terroriste. »
« Ah oui ? Et l’encre qui sent le papier d’Annexe M ? » répliqua Solis, essayant de paraître plus assuré qu’il ne l’était. Il avait détruit la preuve physique, oui, mais les fibres des rapports originaux étaient désormais imprimées dans le journal du soir de Paris. C’était une contamination symbolique, un geste désespéré.
Soudain, une alarme retentit au-dessus, se mêlant au vacarme. C’était l’alerte incendie, peut-être activée par la fumée de l’extincteur, ou simplement par le technicien qu’il avait mis dehors.
Ce chaos lui donnait une fenêtre de tir. Solis se lança vers un autre extincteur, juste à côté du moteur. Il le saisit.
Les agents de Lancer accélérèrent leur pas, comprenant l’intention.
Au lieu de vider l’extincteur sur eux, Solis le projeta de toutes ses forces contre un panneau électrique sur le mur opposé. L’impact, surpuissant, provoqua un arc électrique, un flash vert, et fit sauter les fusibles. Les lumières du sous-sol vacillèrent, plongeant immédiatement une zone de l’imprimerie dans une pénombre lugubre, sauf là où les rotatives étaient encore alimentées par un système d’urgence indépendant.
Le bruit chaotique. La semi-obscurité. La panique était palpable.
Valois hurla : « Ne le laissez pas s’échapper ! »
Solis utilisa l’instant de confusion. Il bondit par-dessus une bande transporteuse de journaux à moitié imprimés. Il cherchait désespérément un passage étroit. C’est là que son œil fut attiré par une grille de ventilation, inhabituellement grande, nichée bas dans le mur de béton, près d’un vieux réservoir d’encre inutilisé. Elle devait servir à aérer ce fournaise d’air chaud et d’odeurs chimiques.
Il donna un coup de pied violent dans une bobine de papier. La masse cylindrique roula, frappant le genou de l’un des agents de Lancer avec une force brutale. L’agent s’effondra, lâchant son dispositif électrique.
Solis arriva à la grille. En temps normal, elle aurait été solidement boulonnée. Mais l’imprimerie était un lieu d’usure. Il tira sur les bords. La grille, rouillée, céda en grinçant.
Il se glissa dans l’ouverture, une contorsion douloureuse malgré sa silhouette athlétique. Le conduit était étroit, rempli de poussière, d’air chaud et de fibres de papier. Il entendit Valois juste derrière lui.
« Il est dans l’aération ! Lancer, trouvez la trappe de sortie ! Il ne doit pas sortir ! »
Solis rampa à toute vitesse, ignorant les déchirures de sa veste et la sensation de claustrophobie qui montait. Le conduit descendait, puis s’inclinait brusquement vers l’extérieur du bâtiment. Il avançait dans l’obscurité quasi totale, se guidant par l’écho du bruit des machines qui s’estompait derrière lui.
Après une minute interminable, il sentit une différence dans l’air, plus frais, plus humide. Il y avait de la lumière à l’extrémité, tamisée par la crasse accumulée sur une autre grille de sortie.
Il se trouva dans une petite ruelle sombre, une zone de livraison entre le bâtiment du Matin Indépendant et un mur aveugle. Il poussa la grille, ressortant dans la nuit parisienne, haletant, sentant l’encre, l’ozone et la peur.
Il n’avait pas le temps de se remettre. Le périmètre de sécurité, s’il n’était pas encore rétabli, allait bientôt l’être. Valois n’était plus là pour jouer à la police judiciaire, elle était là pour effacer les traces.
Solis sortit le téléphone que Marie-Ange lui avait laissé — le téléphone prépayé, son seul contact avec l’extérieur qui n’était pas sous écoute directe de la PJ. Il devait s’assurer que les preuves numériques transmises à Camille Dubois étaient en sécurité et, surtout, qu’elle ait compris l’urgence.
Il choisit un point de contact dans une zone dense en immeubles, sous l’ombre d’un entrepôt de matériel informatique. Il envoya un message crypté, simple: Camille. Urgent. Sécurité USB ?
La réponse vint immédiatement, un signe que la journaliste était elle aussi en mode survie. OK. Serveur étranger. Valois va étouffer l’article, mais les preuves sont là.
C’était un maigre réconfort, mais l’essentiel. L’Annexe M était sortie de son contrôle physique, mais de manière irréversible. Maintenant, il devait trouver Laurent.
Le message de Marie-Ange, juste avant sa capture, résonnait dans sa tête : Gabriel, l’enfant… il n’est pas à la Base Alpha. Je l’ai trouvé.
Trouvé. Ce mot sans contexte était un poison. Valois avait menti sur Laurent pour forcer Solis à amener l’Annexe M à la Base Alpha. Mais si Marie-Ange avait trouvé le vrai lieu de détention, elle aurait laissé une trace. Marie-Ange était méthodique, même sous la contrainte. Elle n’aurait pas envoyé un mot aussi vague sans s’assurer qu’il y ait un chemin pour décoder cette information.
Solis réalisa soudain qu’il ne pouvait plus se fier à son propre jugement sur l’emplacement de Laurent. Il était trop près de Valois, ses pensées étaient parasitées par l’urgence et le danger.
Il ouvrit le canal sécurisé avec Camille Dubois.
« Camille ? Écoutez-moi bien, vous avez accès à l’ensemble des données du Matin Indépendant. Pas seulement les articles, mais les archives de recherche. »
Camille répondit après une petite coupure, essoufflée. « Oui, je suis en train de courir. J’ai le disque. On est en ligne, mais très fragile. Quoi ? »
« Marie-Ange m’a laissé un message. Trouvé. Elle a trouvé Laurent avant d’être arrêtée. Elle ne m’a pas donné de localisation. Mais elle a dû chercher quelque chose. Elle était en train de décrypter une analyse d’Ombre quand elle a été capturée. »
Solis s’arrêta, se penchant contre le mur, se retenant de tousser pour ne pas alerter les passants. Il entendait au loin des sirènes, qui n’étaient pas encore trop proches.
« Je veux que vous vérifiiez tout l’historique des recherches effectuées par Marie-Ange Leclerc sur le serveur d’urgence que nous avons utilisé. » Solis s’était servi du propre serveur du Matin Indépendant pour communiquer avec Marie-Ange une fois, un canal qu’il avait forcé, croyant qu’il ne serait pas tracé. C’était une erreur de jeunesse, mais une erreur qui pouvait servir. « Une recherche qui ne porterait pas sur des noms ou des adresses physiques, mais sur un type de lieu. Un lieu que Marie-Ange aurait noté. »
« Vous voulez que je fouille la logique de sa pensée dans un historique de recherche qui est probablement en cours de suppression par Valois… C’est ambitieux, Solis. »
« Faites-le ! Valois cherche la dernière adresse de Laurent, elle cherche la Base Alpha, la Rue Dauphine… mais Marie-Ange est différente. Elle cherche le concept. Elle a dû trouver un lieu dont elle se souvenait d’une vieille affaire, qui n’avait rien à voir avec L’Ordre. »
Solis lui donna les identifiants pour accéder aux requêtes du serveur d’urgence. C’était un risque colossal, mais il n’avait plus rien à perdre.
« Je suis sur le point de sortir de la zone rouge. Donnez-moi cinq minutes. Je vous rappelle, » dit Solis.
Il accrocha et se lança dans une course désespérée à travers les rues adjacentes. Il devait semer la première vague de Lancer. Il se fondit dans la foule de fin de journée, se débarrassant de sa veste tachée d’encre pour paraître moins remarquable.
Dans le même temps, Camille Dubois était toujours dans la panique du Matin Indépendant, le disque USB dissimulé sous un pull dans son sac. Elle était dans une boutique de photocopie proche, utilisant le WiFi public pour masquer son adresse IP tout en accédant aux réseaux du journal.
Elle tapa rapidement la chaîne de commande que Solis lui avait donnée. Elle accéda aux journaux de bord numériques de communication de Marie-Ange pour les dernières 24 heures.
Camille était une journaliste d’investigation, habituée à la pression des délais et des menaces. Mais cette affaire dépassait tout. Le fait que Solis ait broyé les preuves physiques dans l’encre du journal était un geste d’une folie calculée, qui assurait leur survie médiatique mais mettait leur vie en danger.
Elle filtra les requêtes de Marie-Ange pour des mots-clés non liés à l’Affaire — pas Valois, pas Laurent, pas Base Alpha. Elle cherchait l’impensable.
Après les premières minutes, les résultats commençaient à s’afficher. Beaucoup de faux positifs, des recherches sur le Protocole 10, des tentatives pour décoder la vidéo d’Ombre…
Puis, une requête de recherche isolée, datant d’à peine une heure et demie avant la capture de Marie-Ange au Bâtiment 5.
Recherche: Laboratoires biologiques non répertoriés 5e Arrondissement.
Camille fronça les sourcils. Pourquoi Marie-Ange se soucierait-elle soudain de vieux labos de biologie ?
Elle ouvrit l’entrée de journal associée pour voir le résultat de la requête. C’était une référence à un lieu abandonné, un ancien campus de recherche universitaire qui avait été fermé il y a vingt ans.
Le lieu était : Bâtiment de l’Ancien Laboratoire de Biologie, 5e Arrondissement.
C’était vague, mais c’était le seul lieu non institutionnel que Marie-Ange ait jamais recherché. Un lieu potentiel qui n’aurait pas été mis sous surveillance par Valois, car n’ayant aucun lien évident avec l’Ordre, l’Armée, ou la PJ.
Camille comprit. Marie-Ange ne cherchait pas une cache, elle cherchait un réfrigérateur. Un endroit où quelqu’un aurait caché l’enfant infiltré, Laurent, un peu comme une preuve médicale, loin de la chaleur de l’opération de Valois.
Elle envoya le message le plus cryptique possible, sachant que Valois surveillait toutes les communications du Matin Indépendant, même si son IP était masquée.
Gabriel. Le seul lieu non marqué. Ancien Labo. Bio. 5e Ar.
Elle effaça l’historique local immédiatement, débrancha sa connexion. Dehors, les sirènes se rapprochaient, les voitures de police cherchant les preuves physiques de l’Annexe M.
Pendant ce temps, Solis avait traversé la Seine à pied, se déplaçant rapidement sans utiliser les transports publics. Son corps était endolori par l’escalade du conduit de ventilation. Il se sentait à la fois épuisé et électrisé par l’adrénaline de la confrontation. Il avait mis de la distance, mais Valois, même humiliée, était toujours dangereuse.
Le téléphone vibra dans sa poche. Le message de Camille.
Ancien Labo. Bio. 5e Ar.
Solis arracha le téléphone. Le 5e arrondissement. C’était le Quartier Latin, les universités. Le cœur académique. Un ancien laboratoire de biologie. Pourquoi là ?
Soudain, une ligne de pensée de Marie-Ange lui revint en tête : Laurent est un enfant. L’Ordre l’a utilisé pour injecter de l’information. Il pourrait être encore traité comme un échantillon.
Un laboratoire. Un endroit stérile, oublié, où les secrets étaient conservés, pas découverts. Si Laurent était l’enfant infiltré, il était peut-être encore sous séquestration, loin de la Base Alpha qui était devenue un piège médiatique. Valois aurait utilisé la Base Alpha comme diversion, tout en déplaçant Laurent vers un lieu absolument anonyme.
Solis sortit de son isolement et héla un taxi. Il n’avait plus le luxe de la discrétion. Il prenait des risques calculés.
« Cinquième arrondissement. Près de l’université de Censier, » dit-il au chauffeur.
Le trajet fut silencieux pour Solis, le bruit de la ville essayant de recouvrir le vacarme de l’imprimerie qui résonnait encore dans ses oreilles.
Il se concentra sur Laurent. L’enfant infiltré, celui qui avait été le garde du corps de Valois. Il avait servi une cause qu’il ne comprenait pas, trahi Solis et Marie-Ange, tout en étant lui-même une victime de L’Ordre. S’il était torturé par le Protocole 10, il pourrait révéler le nom des dirigeants de L’Ordre, forçant Solis et les journalistes à les cibler.
Le taxi s’arrêta dans une zone universitaire désertée. Solis paya, et se lança vers les ruelles.
Il trouva le lieu. C’était un grand bâtiment de pierre grise et austère, entouré de murs lépreux, avec des fenêtres murées au rez-de-chaussée. L’Ancien Laboratoire de Biologie. L’université l’avait abandonné après un scandale budgétaire il y a deux décennies. Personne ne se souciait de ce lieu.
Le silence était complet, seulement interrompu par le son lointain du trafic parisien. C’était l’endroit parfait.
Solis fit le tour du périmètre. L’entrée principale était cadenassée, les serrures scellées par des sceaux de la Ville de Paris. Une effraction par l’avant était impossible sans attirer l’attention.
Il chercha l’arrière. Ces types d’anciens labos possédaient toujours des conduits de service, des accès de maintenance biologique.
Dans le coin de la cour intérieure, entre les poubelles rouillées et les mauvaises herbes, Solis repéra un puits de lumière obstrué par des gravats. À côté, une porte métallique, plus petite, presque invisible, une porte de servitude. La serrure semblait ancienne, mais pas forcément scellée.
Solis sortit ses outils de cambriolage — un petit kit qu’il avait conservé depuis sa période d’enquête sous couverture. Il travailla la serrure doucement, le cliquetis du métal étant assourdi par la nuit.
Un bruit, faible, mais distinct, perça le silence. Une faible plainte. Derrière la porte.
Laurent était là.
Valois l’avait déplacé ici pour le soumettre au Protocole 10, loin de la Base Alpha, qui n’avait servi qu’à attirer Solis et le corps de l’Annexe M.
La serrure céda. Solis poussa la porte, qui s’ouvrit dans un grincement aigu. Il se glissa à l’intérieur.
L’air était lourd, froid et sentait l’éther, l’eau de Javel, et la moisissure typique des lieux abandonnés. Il se retrouva dans un couloir sombre, des carreaux cassés sous ses pieds.
Il sortit sa lampe torche. Le Bâtiment était immense, un labyrinthe de salles de cours et de laboratoires de dissection délabrés. Les tables de travail étaient encore là, couvertes de poussière.
Il devait trouver Laurent sans être repéré. Si Valois avait déplacé son sujet, elle ne l’aurait pas laissé sans surveillance — même s’ils pensaient avoir affaire à un policier brisé.
Solis avança lentement, ses sens aux aguets. Il entendit à nouveau des voix, venant de plus loin dans le bâtiment. Des murmures, puis une voix légèrement plus forte.
« …Le Procureur est hors circuit. Nous devons finir le Protocole avant le lever du jour. »
C’était la voix de Valois, plus tendue qu’à l’accoutumée.
Solis se figea. Il rampa derrière un banc de laboratoire abandonné qui cachait un extincteur désaffecté.
Il était dans l’aile du bâtiment qui sentait le plus l’éther. C’était l’aile des préparations chimiques.
Il devait agir rapidement. S’il confrontait Valois en terrain découvert, Laurent serait le premier à payer. Valois n’hésiterait pas à injecter la dose létale si Solis apparaissait.
Il fallait une diversion, une diversion spectaculaire, même dans ce lieu abandonné.
Il se souvint des canalisations. Ces anciens laboratoires utilisaient des systèmes de ventilation et de distribution de gaz complexes.
Il se glissa le long du mur, cherchant le panneau de contrôle ou le conduit principal. Il entendait maintenant un autre bruit, plus faible. Le bruit familier du défibrillateur. Bzzzt… Bzzzt…
Laurent était déjà sous le Protocole 10. L’interrogatoire létal avait commencé. Valois ne pouvait pas attendre. Elle avait besoin que Laurent révèle le secret qu’il détenait en tant qu’enfant infiltré, le secret de la structure de L’Ordre qu’il avait absorbé durant toutes ces années.
Solis atteignit une porte de maintenance marquée GAZ. Il l’ouvrit doucement. Derrière, un panneau de vannes recouvert de poussière.
Il ne connaissait pas ce système, mais il y avait un risque à prendre. Il repéra la vanne principale, la plus imposante. Il la tourna lentement. Rien. Il la força. Un long grincement métallique retentit dans le silence.
Puis, un sifflement subtil commença, provenant des conduits d’aération de tout le bâtiment. Un gaz inodore, ou du moins qu’il ne pouvait pas détecter dans l’immédiat. Il avait relâché l’alimentation de ce qui semblait être le système de ventilation des hottes chimiques.
Il se retira. Le gaz devait atteindre Valois et ses agents. Il espérait que ce n’était pas toxique, mais juste assez irritant pour créer une confusion.
Il reprit sa progression, plus loin. Il arriva dans une grande salle, qui avait dû être un amphithéâtre de dissection. Au centre, sous une lumière chirurgicale portable, le Protocole 10 battait son plein.
Valois était là, vêtue d’une blouse chirurgicale, son calme habituel revenu, mais son visage était concentré. Deux agents de Lancer, également en blouses, encadraient une table de dissection en acier inoxydable.
Laurent était attaché à la table. Pâle, les yeux à moitié clos. Un petit électrocardiographe bipait faiblement.
Valois tenait les palettes de défibrillation. Elle était en train de lui administrer le choc.
« Révèle la structure, Laurent, » dit Valois d’une voix monocorde. « La configuration exacte de L’Ordre. Nous allons te ramener si tu coopères. »
Laurent ne put qu’émettre un faible gémissement.
Le sifflement du gaz de ventilation se fit plus aigu. Un des agents de Lancer se frotta les yeux, toussotant légèrement.
« Commandante ? L’air est… »
« Concentrez-vous ! » ordonna Valois.
Solis utilisa ce moment. Il se lança vers un chariot de matériel médical abandonné qui traînait près de la porte de l’amphithéâtre. Il le poussa de toutes ses forces. Il roula bruyamment sur les carreaux, frappant un meuble métallique, créant un vacarme distrayant.
Le second agent de Lancer, celui aux côtés de Valois, se retourna, son arme à l’épaule. Solis était exposé.
« C’est Solis ! » cria l’agent.
Valois lâcha les palettes de défibrillation. Elle se précipita vers une mallette posée sur une table annexe. Elle en sortit un pistolet.
« Gabriel ! Ne faites pas un pas de plus, ou je mets fin à l’opération ! »
Solis savait qu’elle parlait de Laurent.
« Vous n’avez pas besoin d’une mort de plus, Valois ! J’ai fait sortir l’Annexe M ! L’Ordre va tomber ! »
Valois sourit, un sourire de domination froide. « Vous croyez vraiment ça ? Le Matin Indépendant a déjà été saisi par la PJ. Le gros titre ridicule que vous avez imprimé va être attribué à un dément. Les preuves physiques sont détruites. Les preuves numériques vont être discréditées. »
Elle avait anticipé le mouvement de la presse plus vite que n’importe quel politicien. Elle avait agi pour étouffer le scandale avant même qu’il ne devienne une histoire.
Valois fit un pas pour s’interposer entre Solis et Laurent.
« Rendez-vous, Gabriel. Vous êtes seul. Je vous laisse l’honneur de vous suicider pour ne pas révéler le secret de L’Affaire. »
Soudain, le gaz irritant de Solis commença à faire effet. Les deux agents de Lancer commencèrent à tousser violemment. Le premier agent toussa tellement qu’il laissa tomber son arme.
Valois, plus résiliente, émit un petit son d’irritation.
Solis se lança vers l’agent qui venait de laisser tomber son arme, ignorant la menace de Valois. Il fallait créer un affrontement direct pour la forcer à choisir : maintenir son Protocole ou maîtriser Solis.
Laurent, voyant le chaos, ouvrit faiblement les yeux et murmura : « Gabriel… ne me touchez jamais… »
Solis comprit. Laurent, l’enfant infiltré, était programmé pour se fermer ou mourir si Solis approchait. Il représentait l’ultime protection psychologique de L’Ordre.
Solis attrapa l’arme tombée de l’agent de Lancer, un pistolet sans plomb, et le fit glisser vers le centre de la pièce.
Valois pointa immédiatement son arme sur Solis. Elle ne tira pas. Le risque d’une blessure corporelle devant son dernier témoin (Laurent) était trop grand.
« Lancer ! Neutralisez-le sans arme létale ! »
Les agents, toujours en train de tousser, reprirent leur position.
Solis recula vers un vieux poste de chimie de laboratoire, rempli de grands bocaux en verre contenant des liquides de conservation jaunâtres, probablement des échantillons datant de la fermeture du labo.
Solis attrapa le premier bocal et le lança violemment au sol. Le verre se brisa dans un fracas, libérant une odeur âcre de formol et d’anciennes préparations biologiques. Le formol irrita encore davantage les yeux et les voies respiratoires des agents Lancer.
Valois, maîtrisant sa toux, avançait, se couvrant le visage d’une main.
Solis attrapa le second bocal, plus lourd. Il le lança haut vers le plafond. Le bocal frappa un projecteur, l’éteignant dans un flash de verre brisé. L’amphithéâtre se retrouva plongé dans un clair-obscur encore plus angoissant.
Laurent toussait. Solis ne pouvait plus s’approcher.
Il avait besoin d’une sortie. Mais Valois et Lancer bloquaient la porte de l’amphithéâtre.
Solis vit alors une petite porte en acier, à l’arrière de l’amphithéâtre, marquée DÉCHETS BIOLOGIQUES. Ce type de salle devait avoir un accès isolé pour le transfert des substances dangereuses.
Solis se lança vers cette porte. Valois cria : « Ne le laissez pas atteindre les déchets ! »
Le second agent de Lancer se lança dans une charge désespérée. Solis l’évita, utilisant l’inertie pour lui faire heurter le mur. Solis défonça la porte.
Derrière la porte, un petit local, qui menait à un monte-charge rouillé. Le monte-charge était bloqué, mais servait de conduit. Solis se glissa à l’intérieur, réalisant que c’était son seule issue.
Le conduit était étroit, mais il descendait. S’il pouvait atteindre les fondations, il pourrait trouver un exutoire.
Valois arriva à la porte des Déchets Biologiques. « Lancer ! Bloquez-le ! Il ne doit pas descendre ! »
Solis entendit les coups de feu de Valois qui frappaient l’acier de la petite pièce — Valois tirait pour le bloquer, pas pour le tuer.
Solis glissa rapidement dans le conduit vertical, sa vitesse de chute amortie par les poutres de support rouillées.
Il se retrouva au sous-sol du Bâtiment de l’Ancien Laboratoire de Biologie. C’était le lieu : les chambres de conservation, les chaudières, les tuyaux. L’air y était encore plus froid et plus lourd.
Il pouvait entendre Valois donner des ordres au-dessus : « Déployez l’équipe d’encerclement ! Il est au sous-sol. Assurez-vous qu’il ne trouve pas la sortie de service. »
Solis était à nouveau piégé.
Il sortit son téléphone. Il fallait une nouvelle urgence. Quelque chose qui forcerait Valois à lever le Protocole et à s’occuper de lui-même, pas de Laurent.
Il composa le numéro de Camille Dubois, qui décrocha immédiatement, sa voix marquée par la tension.
« Solis ? Qu’est-ce qui se passe ? J’ai vu les flashs à la télé ! Valois a mobilisé le Procureur pour saisir notre édition ! »
« Elle a réussi à étouffer le scandale ? »
« Non. Le titre est sorti. Mais elle fait pression pour que ce soit retiré. Pour l’instant, le chaos médiatique est maintenu, mais elle gagne du temps. Dujardin cède. »
« Écoutez-moi : Laurent est dans un ancien labo du 5e, sous le Protocole 10. Valois est sur place. » Solis prit une profonde inspiration. « Je suis piégé au sous-sol. J’ai besoin de vous pour créer la diversion que je ne peux pas créer. »
« Quoi ? »
« Vous devez aller sur le réseau ouvert, ou sur un serveur étranger. Publiez l’existence du Bâtiment de l’Ancien Laboratoire de Biologie comme le cœur de L’Ordre. Pas un lieu de détention, mais l’endroit où le Cartographe Négatif (Chevalier) menait ses expérimentations. »
Camille protesta. « Mais le lieu de détention est la Base Alpha ! C’est ce que nous avons imprimé ! »
« Mensonge de Valois ! Faites croire que Chevalier a déplacé son labo ici après le Palais de Justice! Il faut que Valois doive se justifier devant les médias, ici! »
Solis voulait que les journalistes affluent vers ce lieu. C’était le seul moyen de forcer Valois à libérer Laurent et à s’occuper de sa propre survie médiatique.
« Je dois vous dire, » dit Camille, « j’ai vérifié les anciens logs de Marie-Ange pour trouver cette adresse du 5e. J’ai trouvé une autre chose. »
Solis était déjà en train de courir, ses pas résonnant sur le béton du sous-sol. Il vit une porte menant aux chaudières.
« Quoi ? Parlez vite ! »
« Marie-Ange cherchait un lieu pour cacher les preuves. Et en remontant les historiques de recherche, j’ai une liste d’endroits où elle a envisagé de déposer les preuves du Bâtiment 5. Un lieu qui était hors de portée de Lancer. »
Solis s’arrêta net, derrière les tuyaux d’une conduite d’eau froide massive. « Où ? »
« C’est très vieux. Un lieu qu’elle n’aurait jamais mentionné. Il est juste écrit : La Niche. Hôpital Saint-Pères. Archives de l’Hospice »
La Niche. Une vieille blague entre Solis et Marie-Ange. L’endroit où ils avaient l’habitude de cacher les documents sensibles.
« C’est une diversion, Camille. Valois ne cherchera jamais là-bas. C’est un lieu trop personnel. »
« Non ! Ce n’est pas personnel, Gabriel. Sur le plan de Marie-Ange pour cacher les preuves, il y a une annotation très claire à côté de ce lieu : Contient les archives vidéo originales de L’Affaire. »
Solis sentit son cœur se tordre. Les archives vidéo. Les bandes de surveillance que Valois et lui avaient détruites pour camoufler le rôle du Procureur. S’ils étaient encore là, ils contenaient la preuve irréfutable de la culpabilité de L’Ordre, mais aussi de leur propre complicité dans l’étouffement.
Valois ne cherchait pas l’Annexe M. Elle voulait la confession de Laurent pour lui faire avouer que l’Annexe M était un faux. Mais si les vidéos existaient…
« Camille, utilisez l’autre information. Publiez immédiatement l’adresse du labo du 5e comme le nouveau lieu de Chevalier. Donnez-lui 15 minutes d’avance. Puis, détruisez ce téléphone si Valois vous trouve. »
Solis éteignit son téléphone. Il devait maintenant s’occuper de son propre problème : Valois approchait du sous-sol par les escaliers de services.
Il était acculé dans l’angle de la pièce des chaudières. Il vit une autre petite grille d’aération, celle-là menant directement à l’extérieur, près d’une bouche d’égout.
Solis n’hésita pas. Il arracha la grille à mains nues, se blessant les paumes. Le métal était rouillé, mais céda.
Il se glissa dans le conduit d’évacuation, le bruit des bottes de Lancer devenant plus fort au-dessus.
Alors qu’il rampait, il reçut un message. Ce n’était pas le téléphone de Camille. C’était son propre téléphone, celui qu’il avait jeté au Matin Indépendant et qu’il avait récupéré de son ancienne veste.
C’était un SMS de Marie-Ange. Il l’avait configuré pour être un canal sécurisé, même si sa localisation était compromise.
G. J'ai localisé la trace du Protocole 10 original. Pas au labo actuel. C'est le Bâtiment de l'Ancien Laboratoire de Biologie, 5e Arrondissement, mais la toute première phase d'expérimentation. Chevalier y a fait sa première victime.
Solis s’immobilisa dans le conduit, son sang se figeant. Il était dans la bonne pièce, mais vingt ans trop tard. Valois n’était pas là pour le Protocole 10, elle était là pour la dernière preuve que Chevalier avait laissée. La preuve qu’elle ignorait.
Solis sortit du conduit, dans l’espace exigu entre le bâtiment et le mur aveugle. Il était à l’extérieur.
Il regarda le message de Marie-Ange, les coordonnées d’un lieu qu’il venait de quitter. Si Valois avait trouvé Laurent ici, c’est qu’elle avait anticipé l’obsession de Solis pour Marie-Ange.
Le téléphone vibra encore. Camille.
Gabriel. Fait. Le scoop est dehors. Le 5ème est en alerte.
Solis se lança dans la rue. Il avait fait de ce lieu anonyme la nouvelle cible médiatique. Valois allait devoir s’expliquer.
Mais il n’avait plus le temps de se concentrer sur Valois. Il devait trouver Laurent. Si Laurent n’était pas dans l’Ancien Labo, où était-il réellement ?
Solis comprit la ruse de Valois. Elle avait fait croire que Laurent était à la Base Alpha, puis qu’il était aux Labos du 5e. Elle manipulait Solis pour qu’il se concentre sur les lieux des preuves de L’Ordre, pas sur Laurent.
Mais si Marie-Ange pensait que Laurent était là, peut-être avait-elle laissé une trace plus durable dans le bâtiment.
Solis retourna vers l’entrée du sous-sol qu’il venait de quitter. Il devait retourner à l’intérieur avant que Lancer n’arrive en renfort.
Il se glissa par le trou qu’il avait créé. Il revint au sous-sol.
« Arrêtez-le ! » cria Valois, qui venait d’arriver avec ses deux agents.
Solis ignora la menace. Il se lança vers la salle des chaudières, là où Marie-Ange avait noté la recherche du Laboratoire. Il cherchait un vieux registre, un cahier.
Il trouva un coffre à outils rouillé. Il l’ouvrit. Vide.
Valois était à dix mètres de lui. « Vous cherchez quoi, Gabriel ? Ce que Chevalier a laissé ? C’est trop tard ! »
Solis remarqua alors, sur le mur de béton, juste au-dessus du coffre à outils, une petite inscription, griffonnée comme par un enfant, mais avec l’esthétique d’un adulte.
BASE ALPHA 9 PLAISANCE — l’adresse qu’il avait inscrite sur le journal et qu’il pensait être sa propre supposition.
Mais en dessous, un autre mot.
Laurent ici. Code de sortie : En bas.
Solis se lança vers un conduit d’évacuation des eaux qui menait directement aux égouts. L’Ordre l’avait enfermé sous le bâtiment.
Solis n’avait plus de temps pour Valois. Il s’engouffra dans la bouche d’égout, plongeant dans l’obscurité et les eaux usées, se dirigeant vers le vrai lieu de détention de Laurent. Le vrai Protocole 10.
« Il est dans les égouts ! Lancer, encerclez les Bâtiments ! Trouvez la sortie du 5e ! » hurla Valois.
Solis avançait dans la boue. Il avait l’adresse de Laurent. Il n’était plus qu’à quelques centaines de mètres.
Au moment où il émergeait dans une rue anonyme, loin de l’agitation du 5e, son téléphone vibra.
C’était Camille Dubois.
Gabriel, Valois a saisi le Bâtiment du 5e. Elle est en direct pour dire que c’est un piège du Cartographe Négatif. Votre version ne tiendra pas longtemps.
L’encre ? demanda Solis par message.
L’encre est notre seule arme. Elle a infecté le tirage.
Puis, un dernier message de Camille, le détail qui lui avait échappé.
Gabriel. J’ai trouvé une autre note de Marie-Ange en fouillant les vieux logs. Une seule adresse : le Bâtiment de l’Ancien Laboratoire de Biologie, 5e Arrondissement. Elle cherchait l’Annexe M, le rapport confidentiel que vous avez détruit avec Valois. Il est là-bas, Solis. Vous devez y retourner, maintenant.
Solis se figea. Il devait retourner au Bâtiment de l’Ancien Laboratoire de Biologie, 5e Arrondissement. Il avait manqué l’Annexe M, le seul levier capable de faire tomber Valois. C’était la dernière carte cachée de Marie-Ange. L’ultime preuve physique. Le lieu du mensonge de deux décennies.
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