Chapitre 14 : Le Dernier Témoin Muet
Solis sortit du métro, la lumière crue de la rue l’aveuglant un instant. Il se retrouva près de la Gare de l’Est, un carrefour de destinations et d’anonymat qui offrait un semblant de sécurité. Il était seul, coupé de Marie-Ange, et cette solitude lui pesait comme un manteau de plomb. L’Annexe M, même si Solis avait permis à Camille Dubois de s’en emparer, était une preuve volatile. Quelques pages s’étaient envolées, et l’intégralité du dossier devait être transmise, immédiatement.
Il regarda le téléphone de Marie-Ange, serré dans sa main, d’où était parti le dernier message: Gabriel, l’enfant… il n’est pas à la Base Alpha. Je l’ai trouvé.
Un simple mot, TROUVÉ, mais sans aucun contexte. Valois avait menti sur l’emplacement de Laurent. C’était une diversion grossière, conçue pour forcer Solis à exposer l’Annexe M. Et ça avait marché. Il avait joué le jeu, mais désormais, Marie-Ange était le prix à payer.
Solis jura sous son souffle. Il ne pouvait pas se fier au simple fait d’avoir donné le dossier à Camille Dubois dans la rue. Valois avait anticipé l’échange – elle pouvait encore l’étouffer. Elle avait intercepté le message original de Marie-Ange, elle était capable de tout. Le seul moyen de garantir la publication était de le faire lui-même, en se rendant directement à la source : les bureaux du Matin Indépendant. Un geste désespéré, mais le moins pire.
Il héla un taxi sans attendre, ses sens en hypervigilance. « Rue Lafayette, le siège du Matin Indépendant ! Vite. »
Le chauffeur, un homme barbu aux écouteurs, hocha la tête, s’engageant dans le trafic parisien lent et bruyant.
Solis se laissa tomber sur la banquette. Il sortit le téléphone prépayé de Laurent—le canal chiffré désormais sous le contrôle évident de Valois. Il devait frapper Valois là où ça faisait mal : dans son contrôle absolu. Lui montrer qu’il disposait encore d’un levier, même s’il avait sacrifié Marie-Ange.
Il prit une photo rapide d’une des dernières pages de l’Annexe M, celle qui détaillait la falsification des analyses de sang du Dr. Arnaud—une preuve irréfutable de la corruption.
Il ouvrit le canal sécurisé, sachant que Valois était à l’écoute. Il n’envoya pas de message texte. Il envoya uniquement l’image. C’était une insulte, une provocation directe : Regarde ce que j’ai. Et regarde ce que tu n’as pas.
La transmission prit une quinzaine de secondes, une éternité dans ses mains moites. Il appuya sur Envoyer, puis éteignit violemment le téléphone, le jetant dans les poches de sa veste. Il ne voulait pas de réponse, juste l’onde de choc que la vue de cette page allait provoquer chez Valois.
Dans la voiture, chaque tic-tac du compteur temporel lui déchirait les nerfs. Il restait environ vingt minutes avant l’heure limite que Valois avait fixée pour le Protocole 10—même si Laurent n’était pas à la Base Alpha, ce compte à rebours était une pression psychologique.
« Vous allez bien, monsieur ? » demanda le chauffeur, tirant Solis de ses pensées.
« Parfaitement. Mais dépêchez-vous. »
« Le trafic est… parisien. »
Solis se concentra sur l’image mentale de Marie-Ange. En détention administrative, elle avait dit. Valois ne la tuerait pas. Pas tout de suite. Elle avait besoin d’elle pour l’interroger sur l’Annexe M avant que Solis ne révèle tout. Solis savait à quel point Marie-Ange était forte, mais les électrochocs du Bâtiment 5 l’avaient affaiblie. L’interrogatoire psychologique de Valois serait brutal.
Le taxi s’arrêta enfin devant l’imposant bâtiment du Matin Indépendant. Solis paya, laissant un billet sans attendre la monnaie, et se précipita vers l’entrée.
C’était un lieu de travail normal, bruyant, impersonnel, avec une sécurité à l’ancienne, des tourniquets et un portier fatigué derrière un comptoir de marbre.
Solis contourna le portier, sortit son vieux badge, le brandissant sans le laisser le lire.
« Police Judiciaire ! Urgence maximale. Je dois parler au rédacteur en chef ! Maintenant ! »
Le portier, habitué aux flics mais pas à cette intensité, fut pris de court. « Ils sont au troisième étage, mais vous n’avez pas de… »
Solis n’attendit pas. Il se dirigea vers les ascenseurs, puis, apercevant un vieil escalier de secours, choisit la voie la plus rapide. La discrétion n’était plus une option.
Il monta les marches, deux par deux. Au deuxième étage, il croisa une journaliste interloquée, son café à la main.
« Vous cherchez quelque chose, Monsieur ? »
« La vérité ! » cracha Solis, avant de continuer sa course.
Arrivé au troisième, il se stoppa net. Le plateau de la rédaction était un chaos ordonné : des rangées de bureaux, le bruit permanent des claviers, des conversations chuchotées. Il chercha un visage familier. Il n’avait jamais rencontré Camille Dubois, la contact de Marie-Ange, mais il savait qu’elle était désormais son seul espoir de créer une brèche dans le mur du silence.
Il se dirigea vers l’accueil de la rédaction, où une assistante à l’air blasé tapait sur son téléphone.
« Je cherche Camille Dubois. C’est urgent. »
L’assistante le dévisagea, remarquant sa respiration haletante et son agitation. « Madame Dubois n’est pas du personnel ici. Vous avez rendez-vous ? »
« Non. Elle m’a été envoyée par Marie-Ange Leclerc. C’est pour l’Annexe M ! »
À la mention du nom de Marie-Ange, une femme se leva brusquement d’un bureau isolé, à l’arrière. C’était Camille Dubois. Elle était plus grande et plus mince que Solis ne l’avait imaginé, avec des cheveux gris coupés court et un regard perçant. Son expression reflétait une peur teintée d’une curiosité professionnelle.
Elle s’approcha rapidement, s’assurant qu’ils n’étaient pas écoutés. « Solis ? Je suis Camille. Le dossier ? Je l’ai. C’est… monstrueux. »
« Il doit sortir. Maintenant. Vous l’avez donné à qui ? » demanda Solis, sa voix basse mais urgente.
« Au rédacteur en chef, Monsieur Dujardin. Il y a eu une dispute, bien sûr. C’est trop explosif. Mais il est obligé d’ouvrir une enquête interne. Nous avons les photos des rapports modifiés. »
« Photos ? Ce n’est pas suffisant ! Valois peut dire que c’est un deepfake. J’ai encore des preuves sur moi. Des éléments qui prouvent que l’Annexe M est réelle. Je dois m’assurer que l’article sorte avant qu’elle ne l’étouffe. » Solis réalisa l’ampleur de son action. Il n’était plus seulement un flic déchu, il était un lanceur d’alerte.
« Dujardin est dans son bureau. Il est en train de paniquer. C’est une histoire qui fera tomber le gouvernement, pas seulement le Bureau Central, » expliqua Camille, la voix tendue.
Solis se dirigea vers le grand bureau vitré au fond. Il frappa à la porte sans attendre de réponse, et entra.
M. Dujardin, un homme d’une cinquantaine d’années, en veste de tweed, était au téléphone, son visage livide. Le dossier de l’Annexe M était éparpillé sur son bureau.
« J’ai les originaux ici ! C’est lui qui les a fournis ! » cria Dujardin au téléphone, pointant Solis du doigt.
Solis arracha le téléphone des mains du rédacteur en chef. « Vous êtes qui ? »
« Le procureur ! Une minute, Solis ! » Dujardin essayait de joindre le service juridique.
« Écoutez-moi bien, » dit Solis, se penchant sur le bureau. « Cet homme, le Procureur, le Procureur Général, tout l’Ordre… ils sont impliqués dans l’étouffement d’une série de meurtres. La femme que vous voyez là, Camille, a risqué sa vie pour ça. Mon coéquipier, Laurent, est en train de subir un interrogatoire létal à cause de ça ! Vous publiez, maintenant ! »
« Je ne peux pas, je n’ai pas la preuve absolue ! C’est de l’homicide volontaire contre la haute administration ! » protesta Dujardin.
« Alors, on va vous la donner, » dit Solis.
Il sortit de sa poche un petit disque USB qu’il avait récupéré du bureau de Marie-Ange avant leur fuite du Bâtiment 5, contenant les copies de toutes les communications cryptées récupérées depuis le début de l’Affaire, ainsi qu’une analyse détaillée des schémas de réanimation du Cartographe—la carte conceptuelle de l’entre-deux que l’urgentiste avait dessinée.
Solis brancha la clé sur l’ordinateur de Dujardin. « Maintenant, vous avez les preuves accessoires. Vous intégrez tout ça à l’article. »
Au même moment, le téléphone de Dujardin sonna à nouveau. C’était une ligne sécurisée. L’expression de Dujardin passa de la peur à l’horreur.
« C’est la PJ. La Commandante Valois. Elle veut me parler. »
Solis savait qu’il était déjà trop tard pour la discrétion. Valois avait probablement reçu la photo de l’Annexe M qu’il venait d’envoyer, et elle avait dû agir avec une rapidité foudroyante.
Solis réprima Dujardin. « Ne décrochez pas ! Elle va vous menacer. »
« Elle n’a pas besoin de menacer, Inspecteur Solis. » Une voix résonna dans le bureau, froide et mesurée.
Valois était apparue à l’entrée du bureau, flanquée de deux agents de Lancer en tenue d’intervention légère. Elle n’était pas accompagnée d’une équipe d’assaut, mais d’agents d’interpellation administrative. Elle tenait dans sa main un téléphone.
« Cet homme n’est plus un inspecteur, » annonça Valois, s’adressant à Dujardin et aux journalistes qui commençaient à s’agglutiner dans le couloir. « Nous avons un mandat de perquisition immédiat, basé sur les menaces de l’ancien Inspecteur Solis envers la sécurité nationale. »
Elle fit ensuite un pas en avant, les yeux fixés sur Solis. Elle ne cherchait pas la confrontation physique, elle cherchait la légitimité.
« Et vous avez commis une erreur classique, Gabriel, » dit Valois. « Vous avez utilisé le réseau de Marie-Ange. L’adresse de Camille Dubois était la première chose que nous avons interrogée. »
Solis recula, se positionnant entre Valois et l’ordinateur où le disque USB était toujours branché. Il avait besoin de quelques secondes de plus pour que Dujardin comprenne ce qui se passait et lance l’impression.
« Valois, c’est fini. Le dossier est là. Les preuves sont là. Vous étoufferez mon nom, mais pas l’Annexe M, » dit Solis, essayant de gagner du temps par le dialogue.
Valois souleva le téléphone qu’elle tenait. « Mon mandat est d’arrêter ce désordre. Vous avez volé des preuves. Mais plus grave encore : nous avons recoupé les informations. L’homme qui vous a fourni l’Annexe M est le Cartographe Négatif. »
Elle avait transformé l’histoire en un instant. Elle ne niait pas l’existence de l’Annexe M, elle en attribuait la source à un criminel, Solis étant donc son complice involontaire.
« Vous êtes en train de détruire des preuves capitales sous la menace, M. Dujardin. Solis est un terroriste qui essaie d’instrumentaliser la presse pour blanchir son crime. » Elle fit un signe de tête aux agents. « Agents, détruisez tous les supports physiques. N’oubliez pas le disque USB. »
Les deux agents de Lancer se lancèrent vers Solis. D’un mouvement rapide, Solis déconnecta le disque USB et le jeta à Camille Dubois.
« Camille ! Publiez ça ! Passez par un serveur étranger ! »
Camille rattrapa la clé, mais elle hésita, terrifiée par la présence des agents armés de matraques et de matos d’arrestation.
Solis se jeta sur le bureau, prenant Dujardin par le col de sa veste. « Vous avez encore une chance ! Ordre de publication générale ! »
Dujardin, tétanisé, balbutia une excuse, incrédule face à l’audace de Solis.
Valois restait calme, sa voix mesurée, augmentant la pression sur la rédaction. « Le siège entier est sous mandat de perquisition. Tout ce qui a trait à l’Affaire doit être saisi. »
Les agents de Lancer s’approchaient. Solis réalisa qu’il ne pouvait pas les combattre au corps-à-corps dans un bureau encombré. Il devait atteindre l’imprimerie, le cœur de la publication. C’était le seul lieu où il pouvait semer un chaos suffisant pour garantir que la vérité sorte.
Il donna un coup de pied dans le bureau de verre, brisant la surface en un bruit sec qui fit taire tous les journalistes stupéfaits. Le chaos était son allié.
« Direction l’imprimerie ! » cria Solis à Camille Dubois.
Il fit volte-face et courut vers la sortie de secours qui menait au sous-sol. Les deux agents de Lancer, plus lourds, eurent du mal à négocier la foule de journalistes qui tentaient de comprendre si c’était une vraie prise d’otage ou le scoop du siècle. Valois les laissa passer, sachant que la priorité n’était pas Solis, mais la destruction de l’Annexe M.
Solis dévala les escaliers vers les sous-sols. Le Matin Indépendant possédait encore ses propres rotatives, une vieille installation située sous le bâtiment.
Il arriva dans le bruit assourdissant des machines d’impression. Le sous-sol sentait l’encre fraîche et l’ozone. Des bobines de papier monumentales tournaient à toute vitesse pour imprimer l’édition du soir.
Solis repéra immédiatement le centre de contrôle des machines. Il devait saboter le système pour forcer une publication non autorisée, pour que la vérité soit imprimée sur chaque papier qui sortait.
Il se dirigea vers le panneau de commande, écartant un technicien surpris.
« Sortez d’ici ! » ordonna Solis.
Le technicien, voyant l’ancienne autorité du flic, hésita, mais obéit.
Solis essaya de naviguer dans l’interface. C’était un système logistique complexe. Il lui fallait le temps de télécharger les preuves du disque USB, s’il le retrouvait à temps, ou du moins, d’imprimer ce que Camille Dubois avait déjà soumis.
Il entendit le bruit des Bottes de Lancer dans l’escalier. Valois et ses hommes étaient proches.
Il ouvrit la trappe de maintenance du panneau de contrôle et commença à arracher des câbles, créant un court-circuit. L’objectif était de paralyser le système d’arrêt d’urgence et de surcharger les machines pour forcer une publication continue.
Soudain, Camille Dubois surgit, haletante, le disque USB serré dans sa main. Elle n’avait pas fui. Elle l’avait suivi.
« Valois a la version de Dujardin. On ne peut pas éteindre le système ! » dit-elle, luttant pour se faire entendre au-dessus du bruit des rotatives.
« On ne va pas l’éteindre, » cria Solis. « On va le forcer à cracher ce qu’il a ! Branchez cette clé, sur n’importe quel port, et lancez l’impression ! »
Camille trouva un vieux port série sur le panneau de commande et inséra le disque. Elle commença à taper des commandes, son ancienne expérience en informatique médico-légale lui revenant.
Solis entendit Valois crier des ordres dans l’étage supérieur. Elle était en train de déployer ses agents pour encercler le sous-sol.
Solis aperçut une pile de bobines de papier de rechange. Il poussa la première. La bobine, pesant plusieurs centaines de kilos, bascula avec un bruit sourd et roula vers les machines, heurtant un chariot de maintenance au passage. Le chaos s’intensifia.
Les deux agents de Lancer arrivèrent dans l’embrasure du sous-sol et virent Solis près des lignes de production.
« Solis ! Aux mains ! » cria l’un d’eux.
Solis ne répondit pas. Il attrapa un extincteur près de la ligne d’impression et le vida en direction des agents. La poudre blanche se répandit dans l’air, un rideau épais et toxique.
Pendant que l’agent toussait et se protégeait, Solis revint vers Camille Dubois.
« Ça vient ? »
« Non. Il faut un code de déverrouillage pour l’impression finale. Dujardin doit l’avoir. »
« On n’a pas le temps, Camille ! » Solis regarda la ligne d’impression. Le dernier titre en date était en cours. Paris : Nouveau plan de circulation perturbé.
C’était une chance inouïe. La rotative était chargée de papier et d’encre. Il devait juste y injecter le contenu de l’Annexe M.
« Il faut que le papier s’arrête ou que l’encre change ! »
Solis se lança vers l’endroit où l’alimentation en encre était connectée. Il vit un conduit. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : il devait mettre lui-même l’Annexe M dans le système, comme un dernier sceau.
Il sortit le dernier paquet de feuilles du dossier, celui que Camille lui avait rendu après qu’elle en ait pris connaissance, contenant les preuves les plus lourdes : le nom des officiers impliqués, les dates de l’Ordre, la preuve de la dissimulation. Des documents originaux qu’il avait sauvés à Montparnasse.
Valois arriva dans le sous-sol, essuyant la poudre d’extincteur de son visage. Elle tenait une arme — non pas pour tirer, mais pour menacer l’environnement en général.
« Ne touchez à rien, Gabriel ! C’est notre accord ! »
« Quel accord, Valois ? Vous avez Marie-Ange ! Vous avez un mandat bidon ! Je vous l’ai dit, la vérité sortira ! »
Solis ouvrit le conduit d’encre principale et, utilisant toute sa force, il déchira le paquet de l’Annexe M et le poussa dans le conduit, le forçant à être broyé et mélangé à l’encre.
Un juron échappa à Valois. « Non ! »
C’était un sacrifice. La preuve physique était détruite. Mais désormais, les fibres de l’Annexe M se répandraient dans l’encre, infectant chaque journal imprimé.
Solis se précipita vers Camille. « Maintenant, on imprime ! »
« Mais avec quoi ? On n’a que le fichier source des preuves ! »
Solis regarda les journaux qui sortaient des rotatives. Il y avait des erreurs d’impression, des taches d’encre causées par le papier broyé. Le désordre était en cours.
Soudain, une idée lui vint. Le Matin Indépendant était célèbre pour ses gros titres audacieux.
Solis regarda Camille Dubois. « Vous avez accès au titre principal de l’édition du soir ? »
« Oui, mais le format… »
« Oubliez le format ! On n’a pas besoin de l’article ! Il nous faut le titre ! »
Solis se lança sur le clavier, tandis que Valois se rapprochait, les hommes de Lancer essayant de le contourner et de maîtriser Camille.
Solis n’avait que quelques secondes pour taper un message qui résumerait l’Annexe M, que Camille pourrait valider.
Il tapa rapidement, sous le regard incrédule et désespéré de Camille.
« LA MORGUE ET L’ORDRE. VALOIS COUPABLE. ENFANT INFILTRÉ », tapa-t-il, puis il ajouta l’adresse que Marie-Ange avait trouvée pour le compte d’Ombre : « BASE ALPHA 9 PLAISANCE. »
Ce dernier détail était une spéculation de Solis. Si la Base Alpha n’était pas le lieu de Laurent, peut-être était-ce le lieu de dissimulation final de l’Ordre.
Camille, prise par l’adrénaline, comprit. C’était le seul moyen : résumer le scandale en un titre choc que la PJ ne pourrait pas facilement effacer.
Alors que Valois chargeait, Solis hurla. « Imprimez ça, Camille ! Maintenant ! »
Camille frappa la touche Entrée.
Un instant plus tard, le bruit des rotatives changea légèrement. Un nouveau flux d’encre s’engagea, et les grands titres qui défilaient sur la bande de papier étaient désormais noirs et audacieux.
LA MORGUE ET L’ORDRE. VALOIS COUPABLE. ENFANT INFILTRÉ. BASE ALPHA 9 PLAISANCE.
Les agents de Lancer s’arrêtèrent, choqués par la vue. Même Valois, d’ordinaire si composée, eut un mouvement de recul.
« D’accord, Gabriel. Maintenant, vous êtes accusé de sabotage et de diffamation. »
Les services de sécurité du journal, alertés par les sirènes au-dessus, commencèrent à descendre.
Solis saisit un lourd rouleau de papier défectueux et le jeta à terre, obstruant le passage de Valois.
Il attrapa Camille Dubois par le bras. « Fuyez par le conduit de ventilation où j’ai mis le dossier ! Il y a une sortie de secours près du quai de chargement. »
Camille s’échappa par l’issue de secours, le disque USB contenant les preuves non encore publiées étant désormais la seule preuve numérique en sécurité.
Solis se barricada derrière les bobines de papier, utilisant l’environnement comme protection. Valois n’allait pas tirer dans un lieu aussi inflammable.
Le temps était écoulé. Solis avait réussi à exposer l’Annexe M aux yeux de Paris. Il avait gagné une bataille sur l’information, mais il était désormais prisonnier du Matin Indépendant.
« Valois, où est Marie-Ange ? » exigea Solis, sa voix résonnant dans le vacarme des machines.
« Elle est en sécurité, Gabriel. Mais elle souffre. Parce que vous n’avez pas joué le jeu. » Valois fit un pas de plus. « Votre ami Laurent est sur le point de subir la fin de son interrogatoire. Vous avez révélé l’existence de l’Ordre, mais qui va payer ? Vous ou lui ? »
Le bluff de Valois était insupportable. Solis savait que Laurent n’était pas à la Base Alpha.
« Vous mentez, Valois. Laurent n’est pas à la Base Alpha. Marie-Ange l’a trouvé. Donnez-moi l’adresse réelle ! »
Valois sourit, un sourire froid et dur. « Je ne sais pas où il est. Ce que je sais, c’est que vous avez la preuve qui l’a trahi. Et il va mourir avant de vous dire où il est. »
Solis eut un flash. Le message de Marie-Ange. TROUVÉ. Il n’y avait pas de lieu. Mais Marie-Ange était méthodique. Si elle avait écrit trouvé, elle devait avoir laissé la trace de son travail quelque part.
Valois, voyant son moment de faiblesse, ordonna à Lancer d’avancer. L’encerclement était en cours.
Solis se glissa derrière la rotative en fonctionnement, où la ligne d’impression crachait encore le gros titre accusateur, désormais maculé d’encre mélangée aux fibres de l’Annexe M.
Il était pris au piège dans l’imprimerie, le dernier témoin de la vérité, entouré par le bruit de sa propre dénonciation et les agents de Valois, les titres chocs sortant plus vite qu’ils ne pouvaient être saisis. Solis réalisa qu’il ne pouvait pas s’échapper du sous-sol par les escaliers. Il devait se barricader et attendre que les journalistes s’emparent du chaos extérieur.
Il attrapa une barre de métal et la coinça dans le mécanisme des portes coupe-feu qui menaient à l’ascenseur de marchandises.
Valois hurlait des ordres, la fureur remplaçant son calme habituel. « Neutralisez-le ! Mais pas de dégâts majeurs ! La presse ne doit pas nous voir faire cela sur les titres ! »
Solis regarda les agents de Lancer s’approcher. Il s’était servi de l’imprimerie comme d’une arme. Maintenant, il devait s’en servir comme d’un bunker.
Il tira une dernière fois sur la barre de métal. L’imprimerie était un lieu de chaos, de papier volatile, d’encre toxique, parfait pour la résistance.
Solis, acculé entre le mur de béton et les machines, s'apprêtait à affronter Lancer.
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