Chapitre 13 : La Base Alpha
Solis et Marie-Ange quittèrent le café, la tension palpable dans l’air et le bruit des tasses s’éloignant derrière eux. Le soleil d’un matin parisien gris masquait à peine la violence de l’urgence. Solis tenait le dossier de l’Annexe M fermement sous son bras, une masse de papier poussiéreux qui pesait plus lourd qu’une arme.
« Base Alpha, » répéta Solis, crachant le mot comme un poison. « C’est un centre de quarantaine de l’Ordre. Valois ne l’emmènerait pas ailleurs. »
Marie-Ange marchait à ses côtés, son rythme hâtif masquant la fatigue et l’électrochoc qu’elle venait de subir. « Si Laurent a réussi à nous envoyer un message, même crypté, elle ne l’a pas encore brisé. Ça veut dire qu’il reste du temps. »
Solis sortit le téléphone prépayé de Laurent. Il le regarda, voyant non pas un allié, mais un traître, l’enfant infiltré qui l’avait mené là où Valois le voulait. Peu importait la manipulation, Laurent était désormais une victime du Protocole 10, le dernier sujet de l’interrogatoire létal. Solis avait l’Annexe M, le seul levier pour négocier la vie de Laurent et la chute de l’Ordre.
Il composa sur le téléphone chiffré, utilisant le canal sécurisé qu’Ombre avait établi, celui que Laurent avait partagé. Il ne s’attendait pas à ce que Laurent décroche, seulement un accusé de réception ou un signal de vie.
« On doit aller à l’Est de la ville, » dit Marie-Ange, consultant ses propres cartes. « La Base Alpha est sous le 20e, enfouie dans le réseau des anciens hôpitaux militaires. On sera plus rapides par le métro. »
Solis acquiesça. Il porta le téléphone à son oreille. L’appel se connecta immédiatement, sans les bips habituels de la connexion sécurisée. C’était immédiat, le signe que Valois ou ses agents avaient intercepté Laurent et pris le contrôle du canal.
La voix qui répondit n’était pas celle de Laurent, ni même le ton froid de Valois. C’était une moquerie polie, une voix de femme, parfaitement maîtrisée, mais où une note d’amusement perçait.
« Inspecteur Solis. Je vous attendais. »
Solis s’arrêta net au coin d’une rue bondée, ignorant le flux de piétons. Il sentit son sang se glacer. Ce n’était pas seulement Valois. C’était Elle.
« Commandante, » répondit Solis, sa voix rauque. Il savait qu’elle jouait avec lui, lui faisant sentir la distance et son pouvoir.
« ‘Commandante’ est un peu réducteur, Gabriel, après tout ce que nous avons partagé. » Valois fit une pause, une respiration calculée qui semblait venir de l’autre bout de Paris. « J’ai Laurent. Il est stable. Pour l’instant. »
« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »
« Ce qu’il a toujours demandé. Un interrogatoire final. Il était l’enfant, Gabriel. Le gardien. Il a attendu toute sa vie que quelqu’un comme vous, ou moi, le force à se révéler pour que l’Ordre puisse le neutraliser. Il est leur ultime ligne de défense. »
Solis regarda l’Annexe M sous son bras. Il avait mis sa vie en danger pour l’obtenir, s’était traîné dans les tunnels et les archives pour récupérer cette preuve.
« Et le Protocole 10 ? » demanda Solis, se souvenant du dernier message de Laurent.
« Le Protocole 10 est l’ultime confession. Il va me donner le Nom. Le Nom que vous avez enterré il y a vingt ans. »
Valois n’était pas seulement après Laurent, elle cherchait à effacer toute trace de l’Affaire, y compris Solis. Son jeu était de le forcer à venir pour qu’elle puisse le neutraliser lui, Marie-Ange, et l’Annexe M d’un seul coup, sous la couverture de la Base Alpha, un lieu non répertorié.
« La Base Alpha n’est pas assez grande pour vous cacher, Valois, » cracha Solis.
Un rire léger lui parvint à l’oreille. « Elle n’a pas besoin de l’être. C’est la Base que l’Ordre a construite pour moi. Mais vous avez l’Annexe M. Et vous ne viendrez pas sans levier. »
Silence. La prise de conscience frappa Solis avec la force d’un coup de barre de fer. La Base Alpha n’était pas un lieu de rencontre, c’était un piège pour la preuve. Valois savait qu’il viendrait pour Laurent, et elle avait seulement besoin d’une chose : que Solis amène l’Annexe M directement à elle pour qu’elle puisse le détruire et clore l’Affaire sans laisser de trace physique de sa falsification.
« Je ne viens pas, Valois, » dit Solis, se détournant du trottoir et attrapant Marie-Ange par le bras pour la forcer à le suivre.
« Oh, vous viendrez, Gabriel. Laurent est mon agent – mais il est aussi votre alibi. S’il meurt, je vous accuse d’avoir assassiné mon propre agent, d’avoir volé l’Annexe M, et d’avoir aidé le Cartographe Négatif. Votre seule chance de prouver que vous agissiez pour la vérité est en sauvant Laurent. »
Solis se rendit compte qu’il avait raison. Laurent, l’enfant, était le fusible de la bombe. S’il disparaissait, Solis devenait automatiquement le coupable idéal, le flic déchu devenu traître.
« Je ne peux pas venir. Je dois d’abord sécuriser l’Annexe M, » dit Solis.
Valois, étonnamment, ne protesta pas. « Bien sûr. Vous en avez marre de jouer ce jeu de rat et de chat. Si vous voulez exposer l’Ordre, Gabriel, faites-le. Mais faites vite. Le Protocole 10 prend fin à la prochaine heure. »
L’appel fut coupé. Solis resta immobile, les sons de la ville reprenant leur intensité.
« Un piège, » dit Marie-Ange, traduisant sa pensée.
« Non. Plus que ça. C’est un ultimatum, » dit Solis. « Elle sait que je ne peux pas me contenter de faire ça dans un coin de rue. Elle veut que je prenne une décision que je ne peux me permettre. Si je viens, je perds l’Annexe M. Si je ne viens pas, je perds Laurent, et je suis inculpé. »
Il regarda Marie-Ange, les yeux brillants. « Valois m’a donné l’idée. Je dois exposer ce dossier. Maintenant. Avant qu’elle ne me neutralise. »
Solis avait besoin que l’Annexe M devienne un fait public, un élément que Valois ne pourrait plus simplement incinérer. Si les médias s’en emparaient, le poids politique du secret dépasserait la capacité d’étouffement de l’Ordre et de Valois.
« Marie-Ange, vous devez contacter quelqu’un. Quelqu’un à la presse qui oserait publier ça. Pas les chaînes nationales. Quelque chose d’indépendant, d’assez courageux pour défier le Bureau Central. »
Marie-Ange hocha la tête, ses doigts tapant déjà sur son téléphone. « J’ai une piste. Mon ancienne patronne à l’Institut Médico-Légal, Camille Dubois. Elle a été poussée vers la sortie après l’Affaire, mais elle conserve son réseau au Matin Indépendant. Elle leur fournissait des analyses confidentielles sur les affaires non résolues. Elle a les contacts. »
« Contactez-la. Nous devons la rencontrer. Maintenant. Je n’ai pas confiance dans une transmission par e-mail ou par téléphone. Valois a les satellites et Ombre. Elle peut tout intercepter. »
« Où ? »
« Loin du Centre. On va rester en mouvement, » décida Solis.
Ils héèrent un taxi à l’arrondi. Solis ordonna au chauffeur de les conduire à l’endroit le plus aléatoire possible – un centre commercial en banlieue. La distraction, le bruit, le mouvement devaient les protéger.
Dans le taxi, Marie-Ange contacta Camille Dubois. La conversation fut brève, et Solis retint son souffle, écoutant les murmures de sa coéquipière.
« Elle a accepté. Elle a compris l’urgence, » souffla Marie-Ange, rangeant son téléphone. « Elle est à Montparnasse. Elle travaille maintenant à la Bibliothèque Historique, elle peut s’éclipser rapidement. On lui donne le dossier, elle le transmet aux journalistes. »
Solis regarda l’heure. Quarante minutes avant que le Protocole 10 ne se termine pour Laurent.
« On y va, » dit Solis au chauffeur, donnant l’adresse de l’échange.
Il n’y avait qu’un seul risque : que Valois ait anticipé cette manœuvre. Elle savait que s’il refusait de venir à la Base Alpha, la seule autre option était d’exposer la preuve. Valois était un flic exceptionnel, son ancienne partenaire. Elle pensait deux pas à l’avance.
Solis sortit le dossier de l’Annexe M de sous sa veste. Il contenait les rapports pathologiques modifiés, les témoignages falsifiés, et surtout, les plans originaux de la morgue qui prouvaient la falsification du corps de la victime finale. C’était la vérité pure, vingt ans de mensonges réduits à une pile de feuilles.
« Si je me trompe, et que Valois arrive avant qu’on ne transmette ça, tout est fini. On sera arrêtés, on perdra Laurent, et l’Annexe M sera brûlée. » Solis réalisa la pression. Il devait être plus rapide, plus discret.
Le taxi s’arrêta au cœur du 15e arrondissement. Solis et Marie-Ange payèrent le chauffeur et se lancèrent dans la foule. Ils devaient traverser une petite place puis descendre vers la rue de Rennes, où se trouvait la Bibliothèque.
Alors qu’ils se dirigeaient vers la rue de Rennes, Solis sentit cette piqûre familière, l’impression d’être observé. C’était le même flash qu’il avait eu à Vercingétorix, le sentiment que le jeu était terminé.
Il regarda autour de lui. Pas d’uniforme. Pas de Lancer. Juste des boutiques de mode, des Parisiens pressés et la vie normale. Pourtant, quelque chose n’allait pas.
« Marie-Ange, courez, » ordonna Solis, sa voix basse. « Maintenant. »
Il ne savait pas ce qui se passait, mais son instinct le hurlait. Valois était là.
Ils accélérèrent, contournant un kiosque à journaux, Solis tenant l’Annexe M serré contre sa poitrine, essayant de se fondre dans la masse.
Soudain, une voiture noire banalisée, une berline allemande que Solis reconnut immédiatement comme faisant partie de la flotte de Valois, remonta violemment le trottoir. Elle s’arrêta devant eux.
Deux hommes en civil, la carrure des agents de Lancer, mais sans l’uniforme, sortirent en trombe. Ils ne sortirent pas d’armes. Ils étaient là pour la capture, l’étouffement.
« Inspecteur Solis ! C’est fini ! » aboya l’un des agents, se dirigeant vers eux.
Valois avait réussi à anticiper non seulement leur intention de fuir la Base Alpha, mais aussi la tentative de médiatisation. Elle avait compris que leur seul levier, c’était le contact de Marie-Ange.
« Marie-Ange ! La journaliste ! » cria Solis. « Allez-y ! »
Marie-Ange comprit l’instruction. Elle devait d’abord sauver la preuve. Elle se lança en sprint, se dirigeant à contre-courant du flux de la foule, vers l’intersection.
Les deux agents de Lancer se séparèrent. L’un, un colosse, se jeta sur Solis, ignorant Marie-Ange pour l’instant, obéissant aux priorités de Valois : sécuriser le dépositaire de l’Annexe M.
Solis n’eut pas le temps de réfléchir. Il utilisa le dossier comme un bouclier et percuta l’agent à l’épaule. Le papier vola en l’air un instant, Solis le rattrapant instinctivement. Il sentit la chaleur de l’agent contre lui, la force brute. L’agent l’attrapa, essayant de le plaquer au sol.
« Lâche-moi ! » cria Solis, se débattant.
Il réussit à se dégager d’un coup de coude, laissant l’agent vaciller. Solis se lança dans la rue, se dirigeant vers la ligne de métro, la seule porte de sortie possible dans cette zone à ciel ouvert.
Le second agent, ayant vu Solis s’échapper, abandonna la poursuite de Marie-Ange pour encercler Solis. Solis vit Marie-Ange s’engager dans la Rue de Rennes, son sac traversant les gens. Si elle atteignait Camille Dubois, il aurait gagné.
« Arrêtez-vous, Solis ! »
Solis courait, l’Annexe M serré contre lui. Les dossiers n’étaient pas bien attachés. Quelques feuilles s’échappèrent et volèrent, flottant un instant avant d’être piétinées par la foule indifférente. Solis ne pouvait pas s’arrêter pour les ramasser. Le prix du secret.
Il arriva à l’entrée de la station de métro, descendant les escaliers quatre par quatre. La foule du matin était dense. C’était sa meilleure chance. Se fondre.
Les deux agents de Lancer étaient juste derrière lui. Solis sauta par-dessus la barrière de tickets, son vieux badge de police, qu’il utilisait encore pour les urgences, ne servant plus à rien.
Il se retourna un instant. L’agent qui courait après lui était rapide, mais il hésitait à utiliser la force dans un lieu aussi public. C’était la contrainte de Valois : pas d’incident spectaculaire qui pourrait attirer la presse.
Solis se lança sur le quai, où le train pour la direction Nation venait d’arriver, les portes s’ouvrant dans un sifflement mécanique. Des dizaines de personnes entraient et sortaient.
Il entra dans la voiture, s’écrasant contre la foule. Il se positionna immédiatement au centre, entouré de corps, de sacs, de visages fatigués.
L’agent de Lancer arriva sur le quai juste au moment où le sifflet retentit. Il essaya de se faufiler pour voir Solis, mais la foule compacte l’en empêcha. L’agent le vit, mais ne put l’atteindre avant que les portes ne se ferment devant lui. Le train s’éloigna dans l’obscurité du tunnel.
Solis s’affaissa contre la porte, haletant, l’Annexe M toujours dans ses mains. Il avait échappé à la capture. Mais à quel prix ?
Il sortit le téléphone prépayé de Laurent et envoya un message crypté à Marie-Ange. Montparnasse Échec. Valois est là. Tu as pu transmettre ?
Il regarda par la fenêtre, le tunnel défilant. Il était seul, maintenant. Seul avec la vérité. La Base Alpha, Laurent, le Protocole 10… tout cela était secondaire à la préservation de ce dossier.
Le métro s’arrêta à la station suivante. Solis attendit. Pas de signal de Marie-Ange.
Il relança l’appel sur le canal chiffré de Laurent. Valois répondit immédiatement. Comme si elle attendait.
« Bien joué, Gabriel. Vous avez le dossier. Mais vous nous avez laissé Marie-Ange. »
Solis sentit une vague de nausée. Valois l’avait laissé s’échapper pour une seule raison.
« Où est-elle, Valois ? Rends-la moi ! »
« Elle n’a pas eu le temps de transmettre, si c’est ce qui vous inquiète. Camille Dubois est en sécurité. Mais Marie-Ange est en détention administrative, sous mon autorité. Pour complicité de vol de preuves. Et pour son état : elle a été électrocutée. Très sensible à l’interrogatoire. »
Valois ne menaçait pas seulement de la neutraliser, elle menaçait de la forcer à parler de l’Annexe M, de l’enfant, de tout. Marie-Ange était le seul lien de Solis à l’extérieur, le seul cerveau capable de décrypter. Maintenant, elle était le levier de Valois.
« Vous ne la touchez pas ! » dit Solis.
« Ça dépend de vous, Gabriel. Vous avez le dossier. C’est tout ce que je voulais. La Base Alpha est vide de tout secret. Il n’y a que Laurent, et il ne me révélera rien tant que vous aurez le dossier. »
Solis comprit la psychologie inversée de Valois. Elle ne voulait pas l’Annexe M pour l’interroger, elle voulait l’Annexe M détruite. La peur de l’exposition était le seul pouvoir que Solis détenait.
« Que voulez-vous, Valois ? »
« Vous savez. Votre liberté, Gabriel. Contre l’Annexe M. Rendez-vous au PC Central. Nous allons faire un échange. Je libère Marie-Ange et nous trouvons un moyen de sauver Laurent. Et nous étouffons ça ensemble, comme nous l’avons fait il y a vingt ans. »
Valois jouait la carte de l’ancienne amitié. Elle pensait que Solis, acculé, reviendrait à son ancien partenaire.
« Je ne renoncerai pas à l’Annexe M de nouveau. C’est la seule chose qui peut faire tomber l’Ordre. »
« Il n’y a pas d’Ordre, Gabriel. Seulement vous. Et votre culpabilité. Laurent est l’enfant. Il a été infiltré pour veiller à ce que ce dossier ne soit jamais publié. Il est en train de se sacrifier. Si vous le sauvez, vous détruisez son ultime mission. »
Valois utilisait la vérité de Laurent contre Solis. Si Laurent était l’enfant infiltré de l’Ordre, il avait peut-être planifié sa propre capture pour forcer la main de Solis.
« Laurent m’a envoyé à la Base Alpha, Valois. Il veut être sauvé. »
« Il veut que vous veniez. Pour que je puisse vous neutraliser avec l’Annexe M. Soyez intelligent, Gabriel. Rendez-le. Votre seule sortie est avec moi, ou avec la presse. »
Solis coupa la communication. Il sortit du métro, se retrouvant dans une station encore plus bondée, ses pensées se bousculant.
Il regarda le dossier. Il ne pouvait pas le garder indéfiniment. Il devait faire la transmission. Mais sans Marie-Ange, il n’avait plus de contacts fiables dans la presse. Et il y avait un risque que Valois ait intercepté l’adresse de Camille Dubois.
Il fallait un lieu public pour la transmission, un lieu où il pourrait disparaître après l’échange.
Le Grand Public. Il fallait que le dossier devienne une bombe médiatique.
Solis se lança dans la foule, se dirigeant vers la sortie du métro. Il devait trouver un moyen de contacter Camille Dubois directement, sans passer par le téléphone de Marie-Ange ou le canal chiffré de Laurent, qui était désormais traçé.
Il arriva dans la rue et aperçut une cyber-café miteux, un endroit idéal pour le chaos. Il entra, payant quelques euros pour l’accès à un vieil ordinateur.
Il tapa le nom de Camille Dubois sur les réseaux sociaux professionnels, trouvant rapidement sa page. Il ne pouvait pas utiliser son vrai nom. Il se rappela l’un des codes qu’ils avaient utilisés pendant l’Affaire : L’Homme du Pont Neuf.
Solis envoya un message privé à Camille Dubois. L’Homme du Pont Neuf a la Boîte 7, l’Annexe M. Montparnasse est brûlé. Nouveau lieu de rencontre : Saint-Michel, 10h30. Urgence vitale. La Presse doit avoir ça.
Solis ne donna pas de coordonnées précises, mais il savait que Camille Dubois comprendrait le code. La Boîte 7 était la référence à l’Affaire que Marie-Ange avait utilisée.
Il se déconnecta immédiatement, effaçant l’historique de navigation.
Il regarda le temps. Dix minutes pour atteindre Saint-Michel.
Il sortit dans la rue. Il ne pouvait pas prendre de taxi. Il devait se fondre dans la masse.
Solis entra dans le métro à nouveau, se dirigeant vers Saint-Michel. Le métro était un refuge de corps, un lieu où Solis pouvait se cacher le temps de la transmission.
Il arriva à Saint-Michel, la station grouillante de touristes et d’étudiants. Solis chercha un point d’observation stratégique, un endroit où il pourrait voir Camille Dubois arriver sans être exposé à Lancer.
Il monta les escaliers jusqu’à la sortie de la place, se positionnant à côté d’un vendeur de livres, le dossier de l’Annexe M dissimulé dans un sac en papier qu’il avait volé.
Il sortit le téléphone portable de Laurent et l’alluma. Un seul signal de Laurent pouvait le détourner, mais il devait prendre le risque.
Rien. Seulement le silence du réseau chiffré.
Solis regarda sa montre. 10h28.
Une femme apparut, se dirigeant vers la place. Elle avait la cinquantaine, l’air fatigué mais l’œil vif. Camille Dubois. Elle cherchait le Point R, le vieil endroit du rendez-vous clandestin qu’ils avaient utilisé il y a vingt ans.
Soudain, Solis vit un mouvement. Non pas Lancer. Mais une voiture légère, garée de manière suspecte à l’angle de la rue. Un homme assis à l’intérieur utilisait des jumelles. L’ombre de Valois.
Valois l’avait anticipé.
Solis réalisa l’erreur. Valois n’avait pas besoin de piéger l’adresse physique de Camille Dubois. Elle n’avait qu’à piéger le canal de communication que Solis avait paniqué pour utiliser. Elle avait son adresse et son code.
Solis devait maintenant faire la transmission dans la rue, devant tout le monde, avant que Lancer n’arrive.
Il sortit le dossier de l’Annexe M du sac et se dirigea vers Camille Dubois.
« Madame ! » appela Solis, se rapprochant.
Camille Dubois se retourna. Elle reconnut Solis, son visage exprimant un mélange de peur et de choc.
« Gabriel ? C’est vous ? Qu’est-ce qui se passe ? »
Solis lui tendit le dossier. « Tenez ! C’est l’Annexe M. Le rapport original. Donnez-le à la presse. Maintenant ! »
Camille Dubois hésita. Solis ne lui laissa pas le choix. Il la força à prendre le dossier, le poids de la culpabilité entre ses mains.
« Ça va faire la une du Matin Indépendant. »
De l’autre côté de la rue, Solis entendit les sirènes faibles. Lancer était en approche.
Solis se retourna et se lança à la course, se jetant à nouveau dans l’entrée du métro pour disparaître sous terre. Il ne regarda pas derrière lui, s’accrochant à l’idée que l’Annexe M était en sécurité.
Il entra dans le métro, se forçant à prendre une ligne différente, une qui le mènerait loin de la scène du crime : direction la Gare du Nord. La foule était immense, un océan de corps anonymes.
Soudain, son téléphone, celui qu’il partageait avec Marie-Ange, vibra. Un dernier message de Marie-Ange, transmis juste avant qu’elle ne soit neutralisée. Un message court, désespéré.
Gabriel, l’enfant… il n’est pas à la Base Alpha. Je l’ai trouvé.
Solis sentit le choc. Valois ne lui avait pas menti sur la Base Alpha étant une couverture. Mais si Laurent n’était pas là, Valois lui avait menti sur son emplacement. Et Marie-Ange l’avait découvert juste avant d’être prise.
Solis était seul dans le métro, entouré par la foule. Il avait perdu Marie-Ange, pensait avoir sauvé l’Annexe M, et venait d’apprendre que Laurent était ailleurs.
Il se concentra sur le message de Marie-Ange. Il n’y avait pas d’adresse. Juste le mot : TROUVÉ.
Le train s’arrêta dans le tunnel. Panne de signalisation. La foule se plaignit.
Solis réalisa que Valois avait délibérément attiré Lancer à Saint-Michel pour le forcer à donner le dossier à Camille Dubois, tout en sachant que le message de Marie-Ange allait le dérouter à nouveau. Il était maintenant sans support, sans alliés, mais avec la preuve exposée.
Il était acculé. La Base Alpha était un leurre. Laurent était ailleurs. Et Valois détenait Marie-Ange.
Le métro redémarra dans un grincement de métal. Solis s’accrocha à la rampe. Il ne pouvait pas compter sur Camille Dubois. Il devait maintenant retrouver Laurent, et il devrait le faire totalement seul.
Solis sentit la foule l’étreindre. L’anonymat était sa seule armure. Il était le seul dépositaire du plan, le seul à connaître tous les noms. Il regarda autour de lui. Chaque visage était une menace potentielle. Il était seul dans le silence assourdissant du train souterrain.
La prochaine étape était de trouver le lieu que Marie-Ange avait trouvé. Mais comment ? Elle était silencieuse, emprisonnée.
Solis ferma les yeux, sentant le souffle chaud des autres passagers. Il avait gagné une bataille, mais il avait perdu la guerre de l’information.
Il se demandait ce qui se passerait si le train s’arrêtait brusquement. S’il était déjà encerclé. Valois était capable de tout.
Le train se lança à pleine vitesse, Solis étant emporté vers le Nord, le dossier de l’Annexe M dans l’esprit collectif de Paris.
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