Chapitre 5 : Le Dépositaire du Secret
Solis se figea, le souffle coupé, lisant le dernier mot de Marie-Ange. Piège.
Il venait d’entrer directement dedans.
L’information brûlait ses rétines, mais le temps lui était compté. Le Cartographe l’avait appâté, et Valois avait mordu à l’hameçon. Les bottes de Lancer résonnaient de plus en plus près.
« Verrouillez l’arrière ! Deux hommes sur la cour de service ! » La voix du chef d’équipe, probablement un lieutenant, était claire et impérieuse.
Solis se tassait, le petit projecteur de son téléphone reflétant à peine sur le métal froid sous ses doigts. Il était à l’intérieur d’un périmètre actif, en contact radio avec un informateur externe, et il était en possession d’un faux carnet de preuves. La situation ne pouvait pas être pire.
« Secteur Alpha clair ! On progresse vers le centre ! »
Ils étaient en approche. Ils allaient passer la machine rouillée dans moins de trente secondes.
Solis ne réfléchit plus. Il n’y avait qu’une seule issue. Le conduit. C’était son entrée, ça devait être sa sortie.
Il remit le faux carnet noir à spirales dans sa poche — il ne savait pas pourquoi il le gardait, peut-être par pure inertie de flic ; une preuve est une preuve, même fausse. Puis il se tourna, s’accroupissant près de la vieille machine à vapeur. Ses muscles protestaient déjà, mais l’adrénaline effaçait la douleur.
Il revint vers le fond du vestiaire, localisant l’ouverture du conduit d’aération où il s’était laissé glisser. Il était à peine plus grand qu’une lucarne.
Le silence dans l’entrepôt s’était brisé, remplacé par le bruit rythmé des recherches.
« Contrôlez les angles morts ! Regardez sous cette table ! »
Solis se précipita, atteignant l’ouverture du conduit. Il se hissa, ses paumes glissant sur le métal poussiéreux. S’introduire était difficile. Sortir, dans la panique, ce serait pire.
Il se contorsionna, engageant ses épaules dans l’étroite ouverture. La tôle, mal lissée, râpait contre son cuir. Chaque centimètre gagné était une friction amère. Il se maudit d’avoir pris ce poids ces dernières années, mais il n’y avait plus de place pour les regrets. Il devait se faire petit.
Derrière lui, dans l’entrepôt principal, les lampes torches devinrent des phares aveuglants.
Trop tard.
Solis entendit les bottes s’arrêter net, juste devant l’entrée du vestiaire. Ils l’avaient repéré.
« Merde ! Salle adjacente signalée. Deux hommes, verrouillez la salle de l’arrière ! »
Solis ne pouvait pas se retirer. Il était coincé, son bassin à moitié engagé dans le trou. Il devait avancer.
Il poussa avec le bout des pieds contre le mur du vestiaire, se propulsant brutalement dans le conduit. Le mouvement fut trop rapide, trop violent. Il sentit le téléphone lui échapper des doigts.
La petite torche qu’il avait posée sur le sol tourna, et le mince faisceau s’écrasa contre le mur du fond du vestiaire, révélant la silhouette de Solis à moitié engagé dans le trou béant.
« Il est là ! Il est dans le conduit ! Code Alpha-7 ! » La voix du lieutenant déchira l’air.
Simultanément. Le téléphone de Solis claqua sur le ciment. Un petit bruit de plastique contre ciment, amplifié dans l’énorme silence. Mais c’était le bruit de la grille qui lui faisait le plus peur.
Alors qu’il rampait, il sentit l’air frais frapper son visage. Il était presque sorti, au niveau de la petite cour arrière. Il avait pris de la vitesse, glissant sur le métal maintenant poussiéreux.
Derrière lui, dans le vestiaire, il entendit des jurons et le bruit de la course.
« Tirez-le ! Sortez-le de là ! »
Solis sentit une main, gantée, agripper désespérément sa cheville. C’était une prise forte, mais mal placée. Lancer avait du mal à manœuvrer dans l’étroitesse du vestiaire.
Solis donna un coup de talon brutal, visant le poignet. La main lâcha, le temps d’une fraction de seconde.
Il se jeta en avant, ignorant les éraflures que le bord du conduit pratiqua sur son ventre et ses côtes. Il atteignit la sortie, la grille rouillée. Il la poussa. Elle se balança vers l’extérieur, le désaccordant complètement.
Il sentit son corps glisser dans le vide, puis il atterrit sur le dos sur le sol dur de la cour, au milieu des vieilles palettes et des détritus. La douleur irradia sous ses omoplates. Il avait réussi.
Il se redressa immédiatement, l’adrénaline anesthésiant l’impact. Il n’avait plus le temps de respirer.
L’ouverture du conduit était juste au-dessus de lui. Des voix étouffées, furieuses, provenaient de l’intérieur.
« Il est dehors ! Poursuite par le toit ! Quelqu’un par l’entrée principale pour le contourner ! »
Solis ne perdit pas un instant. Il se jeta derrière les palettes brisées, utilisant leur encombrement comme couverture. Il devait s’éloigner de cette cour. Très vite.
Il longea la palissade de tôle ondulée rouillée qu’il avait suivie à l’aller. Ses bottes grondaient doucement sur les graviers. Il cherchait désespérément la Rue des Plantes, le point de sortie par où il était arrivé.
Il atteignit l’angle opposé de la palissade, le long d’un mur de briques rugueux. Là, il ralentit, se fondant dans l’ombre. Il entendit des bruits de pas rapides sur le toit de l’entrepôt. Ils le cherchaient en hauteur.
Solis se glissa le long du mur, atteignant enfin la rue plus large, la Rue des Plantes, qui menait vers l’arrière de l’entrepôt, loin de l’agitation de la Rue Vercingétorix où Lancer était concentré.
Il se mit à marcher, puis à courir doucement mais de manière soutenue. Courir à pleine vitesse attirerait l’attention par le bruit ; marcher trop lentement, celle des patrouilles de reconnaissance. Il trouva son rythme, un équilibre entre la discrétion et l’urgence. Il devait disparaître dans le Paris ordinaire où il était arrivé vingt minutes plus tôt.
Il réalisa qu’il n’avait plus son téléphone prépayé. Merde. Il l’avait fait tomber dans le vestiaire.
La panique. Comment Marie-Ange allait-elle le contacter ? Comment allait-il obtenir le reste du décryptage ?
Il avait son téléphone personnel, mais ce dernier était officiellement réquisitionné, et surtout, il était traçable jusqu’au millimètre par le réseau satellite des services internes. L’utiliser serait signer son arrêt de mort administratif, et peut-être plus.
Il s’arrêta dans une ruelle sombre, le cœur battant à tout rompre. Il devait prendre une décision. Le Cartographe était en fuite, avec la vraie Annexe M — le secret de L’Affaire. Solis possédait le seul indice qui restait : l’information conceptuelle décryptée par Marie-Ange.
Il inspira profondément. Il n’avait pas le choix. Il devait utiliser son téléphone personnel. Il était déjà un traître, une arrestation pour insubordination ou un mensonge sur une « fausse alerte » à Vercingétorix était préférable au silence. Le secret d’Ombre, le lieu du Secret, était plus important que sa carrière.
Il sortit l’appareil de sa poche intérieure. Un téléphone moderne, crypté, avec une puce de traçabilité des forces de l’ordre, conçue pour ne jamais disparaître. Il ignorait les implications, les considérant déjà comme une fatalité.
Il trouva le contact de Marie-Ange. Sans attendre, il appuya sur l’icône d’appel. Son cœur tapait dans ses tympans.
La tonalité sonna trois fois, puis une voix tendue répondit.
« Gabriel ? Tu es en difficulté. J’ai reçu toutes les alertes possibles concernant Rue Vercingétorix. Qu’est-ce qui se passe ? » Le ton de Marie-Ange était à la fois professionnel et chargé d’inquiétude. Elle avait vu les alertes de Valois sur le réseau interne.
« Marie-Ange, écoute-moi. J’ai bien lu ton message. C’était un piège. L’Annexe M était vide, une réplique. Je me suis échappé de Vercingétorix, mais je n’ai plus le temps de me cacher. Lancer est derrière moi. » Solis cracha les mots, essayant de contrôler son débit.
Il s’appuya contre le mur de briques, sa fatigue physique le rattrapant. Il se concentra sur l’essentiel.
« Ombre n’a pas révélé d’adresse physique. Il a révélé le lieu du rapport. Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu as l’intégralité de l’audio, dis-moi ce qu’il a forcé Ombre à lâcher. Maintenant. »
Marie-Ange prit un instant, un silence lourd de sens, traversé par les clics rapides de son clavier. Solis pouvait imaginer la scène : elle était dans son refuge, au Danton, entourée d’écrans de fumée et de câbles.
« J’ai la synchro complète, Gabriel. Je n’ai pas pris la peine de décrypter l’adresse, puisque tu l’avais et que je savais qu’elle était juste une donnée auxiliaire. J’ai travaillé sur la partie centrale, le “Rapport Conceptuel”. »
Elle semblait hésiter. « L’enregistrement est horrible. Il y a eu au moins quatre cycles de mort complète, des arrêts cardiaques prolongés à chaque fois. Il ne pose pas de questions sur des lieux. Le Cartographe est obsédé par le concept de dépositaire du secret. Il n’a pas voulu savoir où se trouve l’Annexe M. Il a voulu savoir qui la garde véritablement. »
Solis sentit une vague de nausée monter. « Qu’est-ce que tu veux dire ? Qui la garde ? Valois et moi ne l’avons pas gardée. Nous l’avons détruite. »
« C’est ce que vous avez dit. C’est ce qui est dans les dossiers. Mais le Cartographe ne cherchait pas une preuve physique. Il cherchait la mémoire du secret. L’âme du secret. » La voix de Marie-Ange devint plus basse, plus grave. « Ombre ne pouvait pas révéler un lieu physique. Mais il a révélé, sous le protocole, le nom de la personne qui, selon lui, détient la véritable charge du Rapport Médical Original. »
Solis retint son souffle. Il n’avait jamais envisagé que le secret puisse exister en dehors du papier et des fichiers brûlés. L’Affaire, cette catastrophe qu’ils avaient réussi à étouffer dix ans plus tôt, avait créé non pas un trou noir, mais une cicatrice vive.
« Dis-moi le nom, Marie-Ange. Lâche-le. »
« Ce n’est pas un lieu. Ce n’est qu’un mot. » Elle marqua une pause. « Le Cartographe a mis le cœur d’Ombre en arrêt, puis l’a ramené au monde des vivants. La dernière chose que l’on entend, juste après le choc du défibrillateur, c’est le Cartographe qui dit: ‘Dis-moi ce qui est resté.’ »
Solis pressa le téléphone contre son oreille, le bruit à peine audible.
« Et Ombre répond ? »
« Oui. Avec une clarté effrayante pour un homme revenu de la mort. » Puis, Marie-Ange prononça le nom. Lentement, clairement. « Valois. »
Le nom frappa Solis comme un coup de bélier. Non pas Valois la Commandante, mais Valois la complice, la partenaire dans l’étouffement.
Solis s’écarta du mur, une nouvelle vague d’adrénaline remplaçant la fatigue. Le Cartographe n’était pas intéressé par une cachette physique. Il était obsédé par la mémoire de l’Annexe M. Et Ombre, dans l’entre-deux-morts, avait désigné le véritable dépositaire.
« C’est impossible. Valois a brûlé l’original. Elle était là quand nous l’avons fait. Elle ferait n’importe quoi pour l’enterrer. » Solis ne pouvait pas accepter cela. C’était Valois qui avait ordonné l’assaut sur Vercingétorix, Valois qui avait confisqué la seule preuve qui restait du Cartographe, pour que le secret meure avec lui.
« Gabriel, tu n’entends pas ? C’est ce que Ombre a dit. Ce n’est pas la localisation physique. C’est la localisation conceptuelle. » Marie-Ange insista sur les termes. « Le Cartographe sait que l’Annexe M était cruciale et qu’elle a été détruite. Il se demandait où son contenu a été stocké après la destruction. Et selon Ombre, Valois est la seule personne qui n’aura jamais pu oublier les détails qu’elle contient. Elle est la bibliothèque survivante du secret. »
Une pensée glaciale traversa Solis. Valois avait agi de manière étrange sur l’opération Vercingétorix. Elle avait autorisé l’assaut immédiatement, sans protocole, sans surveillance. Elle voulait juste que le Cartographe disparaisse, et avec lui, toute trace, même le leurre.
« Donc… le Cartographe n’a pas cherché à lire le rapport. Il l’a tenu pour le manipuler, pour forcer Ombre à révéler le véritable dépositaire du contenu. »
« Exactement. Et Ombre a donné le contact. Valois. Elle est sa cible finale, Gabriel. Le Cartographe va la forcer à mourir et revenir, jusqu’à ce qu’elle lui révèle le contenu intégral de l’Annexe M, qu’elle détient en mémoire. »
Un frisson glacial parcourut Solis. Valois n’était plus la Commandante. Elle était la prochaine victime, le sujet parfait. Et Lancer était en train de courir après des ombres dans un entrepôt vide.
« Où est-elle maintenant ? » Solis interrogea.
« Elle est en coordination pour l’assaut. Je peux localiser son terminal opérationnel. Mais elle doit être au PC de crise. »
« Non. Elle a lancé l’opération. Elle ne resterait pas au PC. Elle voudrait être au calme pour gérer les conséquences du fiasco. Mais où irait Valois pour se mettre en sécurité ? Elle ne va pas dans un endroit qu’on pourrait cibler avec une adresse simple. »
Solis réfléchit à la psychologie de Valois, à la peur qui la dirigeait. Valois était obsédée par la préservation de son passé, par l’ordre, par les archives.
« Valois a toujours géré la paperasse sensible. Les lieux qu’elle respecte… » Marmonna Solis.
Il y avait un endroit, un seul, où Valois pourrait se sentir en sécurité tout en étant proche du système, mais loin des regards indiscrets. L’ancienne zone de stockage des Archives Centrales de la PJ, dans l’Est de Paris. Une zone de bâtiments administratifs anciens, désaffectés, mais toujours sous contrôle des services opérationnels. Une zone que Valois avait toujours considérée comme son sanctuaire.
« Les Archives de l’Est. Rue de Meaux. La zone fantôme, » dit Solis.
Marie-Ange comprit immédiatement. « Elle y va pour s’assurer que les dégâts de Vercingétorix ne remonteront pas jusqu’aux archives dormantes. Elle y sera seule. C’est là que le Cartographe l’attendra. »
« Mon Dieu, il a planifié ça depuis le début. Il a utilisé Ombre pour la forcer à révéler le lieu conceptuel, puis il a fourni l’adresse de diversion pour occuper la police. » Le Cartographe s’était assuré que Valois retire toutes les troupes du plateau pour se retrouver seule et vulnérable.
Solis se redressa. Il était en pleine cavale, sans soutien, mais il avait maintenant une cible.
« Marie-Ange, tiens-toi prête. J’ai besoin de savoir si le Cartographe a laissé d’autres indices sur la ‘localisation’ des Archives. Je dois le devancer. Il ne reste rien de matériel, il ne reste que la course. »
« Dépêche-toi, Gabriel. Il est parti de Vercingétorix au moment où il a transféré sa victime. Combien de temps lui faut-il pour rejoindre l’Est de Paris ? La seule chose que je peux savoir, c’est si son modus operandi implique une pause avant d’interroger Valois. Elle est probablement déjà en route pour le sanctuaire. »
Solis raccrocha. Il ne prit même pas la peine de couper la communication ; une seconde de contact de plus risquait de le repérer. Il remit le téléphone en poche, l’ignorance étant préférable à la traçabilité.
Il était dans le 14ème arrondissement, dans l’Ouest de Paris. Rue de Meaux, c’était le 19ème, ou le 20ème. Il devait traverser la ville. En taxi, c’était risqué. En métro… trop lent. La seule option était de se faufiler à travers les rues et de tenter de voler un véhicule, mais il n’était pas préparé à ça.
Il réalisa qu’il était encore couvert d’un mélange de poussière, de rouille et de sueur. Il devait se débarrasser de ses traces.
Il marcha rapidement, s’éloignant du périmètre de Lancer. Il devait trouver un moyen de transport discret.
Il arriva à une rue animée, une artère commerciale ordinaire, pleine de circulation. C’était son ticket pour se fondre dans la masse. Il prit deux rues à droite, vers une zone moins résidentielle, plus de bureaux.
Il repéra une petite ruelle latérale, où les livreurs laissaient parfois leurs fourgonnettes pour une livraison rapide. La chance sourit une fois de plus à Solis, mais dans un sens cruel. Une vieille fourgonnette de livraison, mal fermée, avec une clé de contact visible.
Un micro-conflit classique, le vol. Il n’aimait pas cela, mais il n’avait pas le choix.
Il vérifia rapidement. Le fourgon était vide, à l’exception de quelques cartons d’emballage. Solis se glissa à l’intérieur, allumant le moteur d’un tour de clé. Le petit moteur diesel toussait, mais il démarra.
Il quitta la ruelle discrètement, se mêlant au trafic. Il devait conduire comme un livreur fatigué. Lent, mais déterminé. Il lui fallait au moins quarante-cinq minutes, voire une heure si le trafic était dense.
Pendant qu’il conduisait, l’image de Valois lui revint sans cesse à l’esprit. Valois, une femme de fer qui avait passé dix ans à barricader sa carrière derrière la destruction de l’Annexe M. Qu’est-ce qu’elle avait fait ? Avait-elle mémorisé le texte mot pour mot ? Avait-elle gardé des notes qu’elle n’avait jamais avouées ?
L’Annexe M n’était pas un simple rapport. C’était le résultat de l’enquête que Solis et Valois avaient menée à l’époque, une enquête qui avait révélé la vérité brutale sur l’origine des meurtres rituels que le Cartographe reproduisait aujourd’hui. L’Affaire, c’était l’acte fondateur du Cartographe, et ce que Valois et Solis avaient étouffé, c’était le nom du véritable coupable de l’époque.
Si Valois détenait encore cette information, le Cartographe allait réussir son objectif. Il ne cherchait pas de la vengeance. Il cherchait la vérité absolue sur la frontière de la mort, et pour cela, il devait interroger les morts. Et Valois était la clé.
Solis se faufila dans les rues. Il avait besoin d’un contact avec Marie-Ange, mais il n’osait plus utiliser son téléphone personnel. Il devait attendre.
Il conduisit pendant vingt minutes, traversant la Seine, se dirigeant vers le nord-est. Le monde des bureaux et de l’habitat cossu du 14ème laissait place au Paris plus industriel, plus populaire du 10ème et du 11ème.
Alors qu’il était bloqué à un feu rouge, il prit le risque. Il attrapa son téléphone, réduisant la luminosité au minimum et entrant dans la conversation avec Marie-Ange.
Il n’appela pas. Il envoya simplement un message texte rapide, crypté.
« Archives Est. Rue de Meaux. Confirme. »
Quelques secondes qui lui parurent une éternité.
La réponse de Marie-Ange apparut. « J’y travaille. Il y a un pic d’activité étrange sur le réseau routier autour des anciennes Archives. Un mouvement de véhicule non identifié, très rapide, il y a dix minutes. J’y mets un traceur. »
Le cœur de Solis se serra. Le Cartographe était devant lui. S’il était parti de la Rue Vercingétorix dix minutes avant lui, et qu’il avait conduit plus vite, il aurait une avance critique. Il allait arriver avant Solis.
Solis lâcha le message, se concentrant sur les manœuvres. Il devait doubler, ignorer les feux, prendre des risques. Le fourgon toussait, mais tenait bon.
Il atteignit les faubourgs du 19ème arrondissement. Des bâtiments en briques rouges, d’anciennes usines réaménagées en bureaux administratifs d’État. La zone où les choses sensibles se reposaient.
Il ralentit, observant les environs. C’était une zone morte à cette heure. Peu de piétons, pas de voitures en stationnement. Cela sentait l’opération.
Il gara le fourgon dans une rue latérale, l’abandonnant sans remords. Il continua à pied. Il n’était qu’à cinq minutes de la Rue de Meaux.
L’air s’était rafraîchi. Il était aux abords de l’enceinte des Archives. Une haute palissade en fer forgé, des caméras de surveillance tournées vers l’extérieur, mais visiblement désactivées. Le lieu était fait pour la discrétion, pas pour la sécurité agressive.
Solis se glissa le long de la palissade. Il cherchait un point faible. Valois aurait utilisé sa carte d’accès. Mais le Cartographe… comment était-il entré ?
Soudain, son propre téléphone vibra. Un message de Marie-Ange.
« Traceur posé. Le véhicule du Cartographe est dans l’enceinte. Entrée par l’ancienne porte de service, désactivée pour la maintenance depuis six mois. Il a dû forcer le verrouillage électronique. »
Le Cartographe était à l’intérieur. Et si Valois était déjà là, elle était en grande difficulté.
Solis trouva la porte de service. Un double battant en métal, rouillé, mais toujours fermement tenu par des pênes automatiques. La serrure électronique était arrachée, des fils pendaient, un travail soigné, sans brutalité excessive. L’urgentiste avait travaillé.
Il poussa. La porte gronda, puis céda, dégageant un passage suffisant.
Solis entra dans l’enceinte. C’était une cour intérieure, désertée. Au centre, un bâtiment principal, en pierre massive. Valois serait là. Elle avait ses habitudes. Au sous-sol, dans les anciens bureaux d’archivage.
Il se précipita vers l’entrée principale du bâtiment. La même porte de pierre, lourde, mais là, chose étrange, elle était entrouverte. Pas forcée, juste laissée ouverte.
« Une invitation, » pensa Solis. Le Cartographe savait qu’il viendrait. Il savait qu’il avait l’audio, qu’il déchiffrerait le piège.
Solis entra. L’intérieur était sombre et froid, sentant le papier ancien et l’humidité. Un bureau d’accueil vide, des rideaux de poussière flottant dans les minces faisceaux qui traversaient les vitres.
Il entendit un bruit. Léger, métallique. Venant du sous-sol.
Il se dirigea vers l’escalier le plus proche, une large structure en pierre ancienne. Il descendit les marches, les mains sur la balustrade, essayant de minimiser le bruit.
Le sous-sol était un labyrinthe de couloirs étroits, bordés d’étagères métalliques remplies de cartons poussiéreux. Les Archives dormantes.
Le bruit devint plus clair. Une voix. Valois.
« ... Je t’assure que c’est impossible. Le rapport est détruit. Vous perdez votre temps. »
Sa voix était tendue, mais encore contrôlée. Valois était en négociation. Ce n’était pas bon signe. Le Cartographe aimait les négociations qui menaient à la soumission, puis à la damnation médicale.
Solis se glissa le long des étagères, utilisant les îlots de carton pour se dissimuler. Il atteignit l’entrée d’une grande pièce, un ancien bureau de classement, très spartiate.
Valois était là. Elle était assise sur une chaise métallique, de manière droite, le visage pâle mais déterminé. En face d’elle, le Cartographe.
Il était calme, concentré. Il portait un tablier de travail bleu-vert, comme un chirurgien. Autour de lui, la même clinique de fortune que dans l’entrepôt de Vercingétorix. Une table de réanimation portable, un défibrillateur, et des lignes intraveineuses. Mais cette fois-ci, il y avait un ajout terrifiant. Une petite caméra sur trépied, pointée vers Valois, et un enregistreur numérique.
« J’ai pris l’enregistrement d’Ombre, commandant Valois. Il était loyal. Il m’a donné la seule vérité qu’il pouvait ramener du néant. La vérité que vous, vous gardez. L’Annexe M n’est pas un document, c’est votre mémoire. » Le Cartographe parlait d’un ton posé, presque académique.
Valois le regarda avec dégoût. « Vous êtes un monstre, un maniaque. Vous croyez que la vérité est dans l’arrêt cardiaque ? »
« Non. Je crois qu’elle est dans la réanimation forcée, Madame la Commandante. Seul celui qui revient peut parler sans l’autocensure de la vie. Le secret est un réflexe, pas une décision. Et ce secret, je vais vous le retirer, page par page. En commençant par la première ligne que vous avez brûlée. »
Le Cartographe se dirigea vers la table, prenant une seringue préremplie.
« Le protocole est simple. Je vous endors, puis je vous arrête. La première question: la date exacte de l’étouffement. La suivante… le nom du premier homme que vous avez forcé à disparaître. »
Valois se jeta en arrière. « Ne… Ne m’approchez pas ! »
Solis savait qu’il devait intervenir, mais il était mal placé. Le Cartographe était entre lui et Valois. Cependant, Solis ne pouvait pas tirer. La capture était la priorité.
Solis sentit le téléphone vibrer à nouveau. Marie-Ange. Il jeta un œil rapide.
« Attention Solis. J’ai le document auxiliaire. Le véritable dépositaire du secret n’est pas Valois. Elle le cache pour protéger le nom du vrai coupable derrière l’Annexe M. Le Cartographe ne veut pas du rapport complet, il veut le Nom que vous avez protégé. »
Cette information lui donna un nouveau levier. Solis n’avait pas l’intention de sauver Valois par amitié, mais par nécessité. S’il laissait le Cartographe interroger Valois, le nom serait révélé, et l’Affaire éclaterait au grand jour, détruisant tout ce que Valois, et lui, avaient construit pour maintenir l’ordre.
Solis comprit la ruse. Le Cartographe avait désigné Valois pour le forcer à venir la sauver. Mais il ne s’inquiétait pas de lui. Il attendait le moment où Solis serait obligé d’intervenir, afin qu’il soit témoin de la révélation du Nom sous la torture. Car Solis n’aurait jamais révélé ce Nom de son vivant.
Il poussa un carton, le faisant tomber avec un bruit fracassant.
« Stop ! Cartographe ! » Solis cria, sortant de l’ombre des étagères.
Le Cartographe, étonnamment, ne sursauta pas. Il tourna lentement la tête, un sourire froid sur le visage. Il tenait toujours la seringue, mais son attention se portait désormais sur Solis.
« Inspecteur Solis. Quel joli coup de théâtre. Je savais que vous seriez le seul à décrypter le piège. Vercingétorix n’était que le leurre pour le dépositaire de ma collection. »
Valois regarda Solis, un mélange de soulagement et de trahison dans les yeux. « Solis ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Lancer est à l’autre bout de Paris ! »
« Calmez-vous, commandant. Il le savait, » dit Solis. Il pointa le faux carnet noir, qu’il avait toujours dans sa main. « Ce n’est pas l’Annexe M. C’est la mise en scène. Mais vous, Cartographe, vous ne cherchez pas le rapport. Vous cherchez le nom que Valois a protégé. Le nom du responsable originel du massacre que vous reproduisez. »
Le Cartographe rit doucement. « Vous êtes rapide, Solis. Mais c’est trop tard. Je crois que vous n’avez pas le temps de négocier. Votre temps est compté en arrêts cardiaques, pas en minutes. »
Il se tourna vers Valois, pointant la seringue. Solis n’avait pas d’angle de tir clair sans risquer de blesser Valois. Sa priorité était d’empêcher la procédure.
« Lâchez-la. Je suis le co-dépositaire du secret, Cartographe. Je peux vous donner des fragments. Mais pas si vous la touchez. » Solis tentait de bluffer, d’acheter du temps.
« Non. C’est la pureté qui m’intéresse. La vérité sans filtre. Valois a été le rempart. Elle a subi la pression, elle a mémorisé le secret. Elle est l’archive parfaite. Et vous, Solis, vous allez assister à la réouverture du dossier. »
Le Cartographe fit un pas rapide vers Valois, levant la seringue.
« Non ! » Valois cria.
Solis se jeta en travers de la salle, sortant son arme de service. Il visait la main du Cartographe.
Le coup de feu déchira le silence des Archives.
Le Cartographe laissa échapper un grognement, mais ce n’était pas sa main qui était touchée. Solis avait tiré un coup d’avertissement dans le mur de pierre derrière la tête du maniaque, le visant délibérément pour le choquer.
Le Cartographe recula d’un pas, clignant des yeux face au bruit. Solis avait manqué la cible délibérément. Il voulait un prisonnier. Il voulait le vrai Annexe M, le carnet plein qu’il devait avoir quelque part.
Valois, profitant de la diversion, se jeta hors de la chaise, se cachant derrière un empilement de cartons.
« Solis, arrêtez-le ! »
Le Cartographe, ignorant la douleur ou la peur, se baissa pour ramasser un petit sac de transport noir posé sur la table. Il recula vers un coin du bureau.
« Vous n’avez rien appris, Solis. Vous protégez toujours le même Nom. Mais le silence est un mensonge que j’ai forcé. Laissez-moi finir le travail. »
Solis pointa l’arme sur le torse du Cartographe. « Posez ce sac et mettez-vous à genoux ! Lancer arrive. »
Solis bluffait. Lancer était à l’autre bout de Paris, nettoyant un entrepôt vide.
Le Cartographe sourit, un sourire de vérité imminente.
« Lancer ne viendra pas ici. Valois est trop bien cachée. Mais maintenant, grâce à vous, je n’ai plus besoin de son témoignage. Je sais qui protéger. » Il jeta sa seringue en l’air, un éclair argenté.
Soudain, il se dirigea vers un rideau de classement mural. Il le déchira d’un mouvement sec. Derrière, non pas un mur, mais une porte d’acier blindée.
« Il y a une autre Annexe M, Solis. Et elle n’est pas dans la mémoire de Valois. Elle est derrière cette porte. Et le dépositaire… c’est Laurent. »
Solis comprit. Laurent. L’officier de sécurité de Valois. L’homme qui l’avait surveillé à l’hôpital, l’homme qui avait été son garde-fou.
Le Cartographe ouvrit le sac de transport qu’il avait en main, révélant une grenade fumigène. Il la dégoupilla et la lança au centre de la salle.
Un sifflement assourdissant, suivi d’une épaisse fumée blanche qui remplit la pièce en quelques secondes. Solis perdit la vision.
Il entendit Valois tousser, et le bruit de la porte d’acier qui se refermait avec fracas. Le Cartographe s’était enfui dans un niveau encore plus profond des Archives, et il avait verrouillé la porte.
Solis se jeta vers la porte d’acier, aveuglé par la fumée. Il sentit la poignée. Elle était froide et ne bougeait pas. Le Cartographe avait pris la chance d’un verrouillage temporaire, le temps de se mettre à l’abri.
Solis donna un coup de pied dans la porte, l’arme toujours en main.
« Cartographe ! Revenez ! »
Il toussa. L’odeur de la fumée était âcre.
Valois rampa à ses côtés. « Qu’est-ce qui se passe ! Il est parti ? Qu’est-ce qu’il voulait dire par ‘Laurent’ ? »
« Il a le vrai secret, Commandant, » cracha Solis, la gorge serrée par la fumée. « L’Annexe M est dans la mémoire de Laurent. Et il vient de lui donner l’avance dont il avait besoin. »
Solis tira son téléphone, la fumée diminuant à peine. Il devait rattraper le Cartographe.
Il composait le numéro de Marie-Ange. L’urgence était totale. Le Cartographe avait une nouvelle cible, plus profonde, et elle était sur le point d’être sacrifiée.
Marie-Ange répondit immédiatement. « Gabriel ? J’ai perdu le véhicule. Est-ce que tu as Valois ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« L’Annexe M n’était pas dans la mémoire de Valois. C’était une diversion. Ombre a révélé le Nom… le dépositaire du secret de L’Affaire est Laurent. Votre traceur, Marie-Ange. Trouvez la nouvelle cible. Tracez Laurent. »
Solis regarda Valois dans les yeux. Le secret ne l’avait pas détruite, il l’avait juste protégée. Mais il allait briser la vie l’homme qu’elle avait positionné comme son garde-fou.
« Nous devons bouger, Commandant. Le Cartographe va commencer l’interrogatoire final, sur Laurent, pour obtenir le Nom. Si nous ne l’arrêtions pas, le Nom sera révélé, et l’Affaire sera sur la place publique. »
Marie-Ange interrompit Solis, sa voix plus rapide. « J’ai les métadonnées de l’audio final. Ombre a révélé le dépositaire, oui. Mais le Cartographe n’a pas mentionné Laurent. Il a parlé d’une autre cible. Quelqu’un qui a directement contribué à l’étouffement initial, l’homme qui a tenu l’aiguille. »
Solis s’immobilisa. L’homme qui avait tenu l’aiguille ?
Marie-Ange continua, la peur dans la voix. « Le Cartographe est un urgentiste, Gabriel. Il n’a pas besoin des Archives. Il sait déjà que celui qui détient le Nom est en sécurité dans un lieu qu’il connaît. Un lieu qu’il a fréquenté. »
« Qu’est-ce que tu essaies de dire ? » Solis déglutit.
« L’Affaire a été étouffée à l’hôpital Saint-Michel. Le vrai dépositaire n’est pas Valois, ni son garde du corps. C’est le médecin qui a falsifié le rapport initial. »
Solis se rappela l’incipit du Cartographe : le corps abandonné à Saint-Michel. Le lieu de son premier indice. Le lieu où l’Affaire avait eu son épilogue.
« Le Cartographe ne va pas aux Archives, Gabriel. Il retourne à l’Hôpital Saint-Michel. Le médecin qui sait, c’est... »
Solis n’eut pas besoin de la réponse. Le nom de l’homme qui avait signé l’Annexe M lui revint.
« Laurent n’était pas la cible. Laurent n’était que le leurre administratif. La cible est le Dr. Arnaud. »
Solis sentit le sang lui monter à la tête. L’homme qui avait été son témoin, son complice involontaire dans le premier étouffement.
Marie-Ange termina la phrase : « Le seul qui détient le secret, c’est le Dr. Arnaud. Et c’était à l’hôpital qu’il devait se rendre. Le Cartographe est déjà sur place. »
Solis se tourna vers Valois, le visage décomposé. « Dr. Arnaud. C’est lui qui détient le Nom. Et le Cartographe est en route pour la seule clinique qu’il connaît. Saint-Michel. »
Il se précipita vers la sortie, ignorant Valois, sachant qu’il devait laisser l’arrestation à Lancer. Il devait foncer vers l’Ouest.
Il n’y avait plus de fourgonnette. Solis se lança dans la rue, à la recherche d’un nouveau moyen de transport, chaque seconde comptant. Il devait atteindre l’Hôpital Saint-Michel avant que le Cartographe n’attrape le Dr. Arnaud et ne force la révélation finale: le nom du meurtrier initial.
Il courut, épuisé mais avec une détermination renouvelée, vers la grande artère, fixant un seul objectif : Saint-Michel, où tout avait commencé, et où tout allait finir par se révéler.
Le secret n’était pas enterré par Valois, il était incrusté chirurgicalement dans la routine du Dr. Arnaud. Solis devait empêcher le Cartographe de réaliser l’interrogatoire final. Le temps se comptait littéralement en arrêts cardiaques.
Solis accéléra, se dirigeant vers le carrefour, cherchant un taxi désespérément. Il sentit son téléphone vibrer une dernière fois.
Marie-Ange. Un dernier message.
« J’ai la synchro des caméras de trafic dans l’Est. Sa voiture a fait demi-tour vers le 13e. Il ne va pas à Saint-Michel. Il va au lieu où les corps ont été déplacés après l’Affaire. L’endroit qu’il connaît mieux encore. Il va à la Morgue centrale. »
Solis s’immobilisa, frappé de sidération. Pas l’hôpital. L’endroit où le Dr. Arnaud avait falsifié les registres. L’endroit où le Cartographe avait travaillé.
Le Dr. Arnaud avait été transféré à la Morgue centrale.
Solis changea de direction, se lançant vers le Sud. Un sens de la fatalité l’envahissait. Le Cartographe avait une longueur d’avance et connaissait la psychologie de ses cibles mieux que Solis lui-même.
Il devait agir maintenant.
Il aperçut un taxi vide, le hélant d’un geste désespéré. Sa destination finale était maintenant gravée dans sa tête, le point de non-retour qu’ils avaient tous évité depuis dix ans.
« La Morgue centrale, » Solis aboya au chauffeur.
Alors qu’il s’engouffrait à l’intérieur du taxi, Marie-Ange, ignorant que Solis avait raccroché, envoya un dernier message audio, le décryptage complet du “Rapport Conceptuel” d’Ombre.
Le message, clair et précis, ne laissait plus de place au doute. Solis l’écoutait dans le taxi, le son métallique et froid d’Ombre, sa voix venant de l’au-delà.
« — Le seul moyen était de mourir. Pour qu’il sache… pas Valois. Laurent n’est qu’une couverture. Le dépositaire du Nom, c’est… »
Ombre toussa, un bruit râpeux. Puis une inspiration forcée, le son d’une réanimation réussie, le souffle revenant.
Ombre revint du néant, et prononça le nom, lent et terrible.
« … S… Solis. »
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