Chapitre 4 : La Saignée du Secret

Il se mit à courir doucement, s'éloignant de la rue Vercingétorix, cherchant une ruelle adjacente. Il était le traître, l'infiltré de l'ombre, et il était sur le point de se jeter dans la gueule du loup.

Le taxi s’était éloigné à toute vitesse, le laissant seul dans cet enchevêtrement de rues du 14e arrondissement. Solis prit le virage, s’engouffrant dans la Rue des Plantes, l’adrénaline pompant fort. Il fallait qu’il trouve une autre entrée pour le 36 Rue Vercingétorix, quelque chose qui ne soit pas la porte d’entrée massive que l’équipe Lancer allait bientôt aborder avec détermination.

Il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, adossé contre un mur de briques rugueux. L’odeur de la boulangerie voisine se mêlait aux effluves d’humidité et de gaz d’échappement ; un Paris ordinaire, qui s’apprêtait à vivre une journée infernale.

Sortant son téléphone prépayé, Solis relit le message qu’il venait d’envoyer à Marie-Ange. L’urgence était totale. « Annexe M brûlée. Valois a lancé l’assaut Lancer sur l’adresse. Quarantaine. Je suis sur place. Urgence maximale : déchiffre l’audio. Je dois savoir exact. »

Attendre sa réponse était une torture. Il savait que le décryptage du fichier audio principal du micro-disque, celui qui contenait l’interrogatoire final d’Ombre par le Cartographe, prendrait du temps. Marie-Ange était brillante, mais les fichiers cryptés de ce niveau, surtout ceux qui avaient peut-être été endommagés par les cycles de mort et de réanimation d’Ombre, demandaient une puissance de calcul et une concentration qu’elle n’aurait sûrement pas au Danton, son refuge de fortune.

Chaque minute était critique. Lancer n’allait pas tarder à frapper. Valois avait ordonné la pénétration immédiate, ce qui signifiait qu’ils n’allaient pas s’embarrasser de protocoles complexes d’observations ou de négociations. Ils allaient défoncer la porte, et si le Cartographe paniquait— ou pire, s’il agissait — il risquait de détruire toute preuve, y compris l’Annexe M.

Solis savait qu’il ne pouvait pas se fier à Valois. Elle voulait le Cartographe arrêté, mais surtout, elle voulait que l’Annexe M disparaisse du monde des vivants. Si Lancer la trouvait, elle serait neutralisée, réintégrée dans le dossier officiel, puis classée pour toujours dans un coffre-fort d’où elle ne sortirait jamais. Ce serait une seconde mort pour L’Affaire, et la mort définitive du sacrifice d’Ombre.

« Je dois bouger, maintenant. »

La panique était un moteur étrange. Ce n’était pas la peur de l’arrestation par Laurent, ni même celle du Cartographe. C’était la peur de l’échec, de la vérité perdue. Il ignora l’impératif de la prudence, et surtout, il ignora le besoin d’attendre l’information vitale que seule Marie-Ange pouvait lui fournir. Il avait un plan à moitié cuit, mais l’inaction était devenue impensable.

Il abandonna la sécurité relative de la ruelle et se faufila plus profondément dans la zone industrielle. La façade du 36 Rue Vercingétorix était imposante, avec des murs aveugles typiques des entrepôts modernisés. Il contourna le bâtiment par l’arrière, longeant une palissade de tôle ondulée rouillée qui délimitait la propriété. Il cherchait une faiblesse, une fissure dans l’armure du Cartographe.

Le silence dans cette section de la rue était presque total, seulement brisé par le sifflement occasionnel du vent entre les bâtiments. C’était un silence lourd, qui signalait que l’endroit était soit abandonné, soit activement surveillé. Solis se méfiait des deux.

Il arriva finalement à l’arrière de l’entrepôt. Le bâtiment était plus ancien ici, donnant sur une petite cour déserte, jonchée de vieux palettes cassées et de détritus industriels. Au lieu d’une porte, il y avait un ensemble de conduits de ventilation massifs, sortant de la maçonnerie à environ un mètre du sol.

C'était l'entrée idéale pour l'infiltré qu'il souhaitait être. Les conduits de ventilation d’un vieil entrepôt ? Largement suffisant pour un homme de sa taille, et certainement une entrée que l’équipe Lancer ignorerait en privilégiant la violence de la porte principale.

Solis s’approcha du conduit le plus large. Il était fait d’un métal lourd, mais la grille d’aération, recouverte d’années de crasse et de rouille, présentait une faiblesse. Un cadenas bon marché, visiblement là plus pour le symbole que pour une réelle sécurité, avait été forcé et pendait, brisé.

« Bien. Il y a eu du passage ici, » pensa Solis. Peut-être le Cartographe lui-même, ou son informateur initial. Ou alors Ombre, avant d’être capturé.

Il tira doucement la grille. Elle couina horriblement, le bruit résonnant dans la petite cour. Solis se figea, écoutant attentivement. Rien. Pas de mouvement dans le bâtiment principal, pas de sirène, pas d’alerte. L’équipe Lancer devait encore être en phase de coordination initiale, juste en amont sur la rue Vercingétorix.

Solis se glissa sous la tôle. L’intérieur sentait le moisi, la poussière ancienne et quelque chose de plus chimique, comme un désinfectant dilué au formol. L’air était étouffant, et l’obscurité presque totale. Il sortit une petite lampe torche tactique de sa poche, l’allumant légèrement pour ne pas attirer l’attention. Le faisceau révéla un tunnel étroit, rempli de toiles d’araignée.

Il commença à ramper. Ce n’était pas élégant, et cela lui rappelait combien de temps s’était écoulé depuis qu’il était un flic de terrain, l’homme des opérations. Il n’avait plus la condition physique des jeunes officiers de Lancer, mais il avait la motivation.

Le conduit descendait légèrement, un tube d’acier qui vibrait au moindre de ses mouvements. Solis s’efforça de se faire mince, poussant avec ses talons, le cœur battant en synchronisation avec le bruit sourd de tôle contre tôle. Il devait faire vite.

Après ce qui lui parut une éternité – probablement soixante secondes réelles – le conduit s’élargit dans ce qui semblait être le haut d’une ouverture donnant sur une petite pièce. Solis se laissa glisser silencieusement, atterrissant sur un sol en ciment poussiéreux.

Il était dans une sorte de vestiaire ou de salle de stockage, adjacent à l’entrepôt principal. Des boîtes empilées jusqu’au plafond, des couvertures poussiéreuses jetées dans un coin. Il se redressa, essuyant la poussière et la rouille de ses vêtements.

Il approcha de la porte en bois vermoulu, collant son oreille contre elle. Rien. Le silence était encore plus oppressant à l’intérieur du bâtiment. Solis tira doucement sur la poignée, essayant la technique apprise il y a des années pour débloquer les vieilles fermetures sans bruit. La poignée tourna, la porte s’entrouvrant sur une obscurité plus vaste encore.

Il était dans l’entrepôt principal.

Solis se glissa à travers l’ouverture. L’espace était immense, les plafonds hauts, criblés de poutres d’acier noircies. La lumière filtrait faiblement par de petites fenêtres en hauteur, laissant l’intérieur baigné d’une pénombre sale.

L’entrepôt était presque vide. Au centre, sous un unique projecteur suspendu, se tenait une installation qui glaça Solis plus que n’importe quelles preuves de violence.

Ce n’était pas un cachot typique de séquestration. C’était une clinique.

Le Cartographe n’avait pas seulement séquestré Ombre ici. Il avait opéré.

Solis avança prudemment, évitant le centre de la pièce. Il y avait une table d’opération de fortune, une table en acier inoxydable comme celles qu’on trouve dans les cuisines industrielles, mais recouverte de draps blancs souillés de sang séché. À côté, un attirail terrifiant : non pas des outils de torture classiques, mais du matériel médical. Des défibrillateurs manuels, plusieurs modèles, des seringues, des lignes intraveineuses d’urgence, des canules d’intubation. Des équipements d’urgence, utilisés ici pour la damnation.

Le Cartographe avait transformé cet entrepôt en champ de bataille médical, en laboratoire d’expérimentation sur l’extrême limite.

Solis utilisa sa lampe torche pour balayer les environs immédiats. Il cherchait la preuve, l’Annexe M.

Il la trouva presque immédiatement, posée sur une caisse métallique, à côté d’un ordinateur portable éteint.

Le carnet à spirale noir, le sceau du Bureau Central à moitié masqué par le Cartographe. L’Annexe M. Le Rapport Médical Original que lui et Valois avaient sacrifié.

Solis se précipita, l’instinct de sécuriser l’objet étant plus fort que tout. Il l’attrapa, sentant le cuir usé sous ses doigts. Le document était réel, la preuve irréfutable de leur trahison passée.

Un détail le frappa immédiatement. Le carnet était étrangement léger. Vide.

Il l’ouvrit. Les pages intérieures étaient d’un blanc immaculé. Dédoublement de l’horreur.

Ce n’était pas l’Annexe M. C’était une réplique, une couverture, fabriquée pour y ressembler.

« Merde, » souffla Solis, réalisant l’évidence. Le Cartographe n’était pas là. Il n’avait jamais eu l’intention de rester. Il avait mis en scène un départ.

Ombre avait-il risqué sa vie pour révéler l’adresse d’un lieu vide ? C’était la dernière adresse du Cartographe, oui, mais il était parti avec la vraie Annexe M.

Solis comprit la ruse. L’adresse n’était qu’un point de largage, destiné à attirer la police sur un lieu vidangé. C’était une diversion. Et Valois était en train de tomber dedans de tout son poids, mobilisant son équipe d’assaut sur un décor vide.

Soudain, Solis entendit des bruits qui brisèrent le silence. C’était la rue Vercingétorix.

Des sirènes, mais subtiles. Des voix claires, qui résonnaient. L’équipe Lancer était en place.

Solis réalisa qu'il était piégé. Il était seul, dans un entrepôt vide qui allait bientôt être envahi par l’équipe d’assaut de Valois. Sa « quarantaine administrative » allait se transformer en arrestation pour interférence, destruction et insubordination, à moins qu’il ne s’échappe maintenant. Il venait de confirmer la gaffe de Valois, mais cela ne le sauvait pas de la sienne.

Il se dirigea vers la petite porte d’où il était entré, mais il savait qu’il n’aurait pas le temps de ramper à nouveau par le conduit.

Le son s’intensifia. Un bruit sec, métallique. La détonation d’une charge d’effraction ou d’un bélier contre la porte en acier. Lancer était en train de percer l’entrée principale.

Solis se jeta derrière un amas de toiles recouvrant des équipements non identifiés. Il n’avait que quelques secondes pour réagir. S’il était trouvé ici, dans ce lieu verrouillé, avec le faux carnet en main, son histoire de « recoupements d’archives » ne tiendrait pas.

Il se figea, écoutant les ordres qui commençaient à fuser de l’entrée principale.

Des voix tendues, professionnelles. « Zone dégagée ! Pénétration ! »

Lancer inondait le bâtiment. Solis sentit l’onde de choc de leur arrivée, le bruit des bottes lourdes sur le ciment. Ils passeraient au peigne fin cette grande salle en moins d’une minute.

Solis rampa plus profondément dans l’obscurité, se cachant derrière ce qui semblait être le coin d’une immense machine à vapeur rouillée. Il retint son souffle, regardant la pénombre s’éclaircir légèrement sous l’effet des lampes torches des agents de Lancer.

« Zone claire, Commandant. Entrepôt vide. Pas de suspect visible. »

La voix résonna, amplifiée. Ils n’avaient trouvé personne. Le Cartographe était loin.

Solis réalisa que ce n’était pas seulement un lieu vide. C’était un lieu neutralisé. Le Cartographe avait laissé l’adresse pour forcer Valois à déployer ses ressources loin de lui, lui offrant une fenêtre de sécurité pour sa propre fuite. Il avait joué le système. Et Solis et Valois étaient tombés dans le panneau.

Soudain, Solis entendit un son différent. Un bruit qui n’appartenait pas à l’équipe Lancer ni au vieil entrepôt.

C’était la sonnerie douce et insistante de son téléphone prépayé, vibrant silencieusement dans sa poche.

Marie-Ange. Elle avait la réponse.

Solis hésita. Tirer le téléphone alors que Lancer balayait la zone était un risque colossal. Mais le sens de l’urgence, la certitude qu’il venait de faire une erreur stratégique monumentale, l’emporta. Il devait savoir.

Glissant une main hésitante dans sa poche, il prit le téléphone, cachant l’écran sous le corps de la machine rouillée. Il baissa la luminosité au minimum, les doigts tremblant légèrement.

Il y avait un seul message, crypté mais décodé par l’application de Marie-Ange.

Le texte s’affichait en lettres blanches sur fond noir. C’était une urgence non standard, sans les salutations habituelles.

Le message, émanant de Marie-Ange, était brutal et concis :

« STOP. Coordonnées diversion. La clé est l’audio principal. Le Cartographe n’a pas torturé Ombre pour l’adresse. Il l’a forcé à mourir pour le lieu du rapport, pas la localisation physique. L’Annexe M est vide, Solis. C’est un piège. »

Solis réalisa l’ampleur de son erreur. L’adresse, la Rue Vercingétorix, n’était qu’un leurre. Un leurre tellement évident que le Cartographe avait parié que Valois, obsédée par la destruction de L’Affaire, foncerait tête baissée.

Il avait ignoré le seul indice vital : l’audio d’Ombre, la preuve de ce qu’il avait été forcé de révéler dans l’entre-deux-morts. Ce n’était pas une adresse qu’Ombre avait livrée sous la torture. C’était le lieu conceptuel de l’Annexe M, le lieu où le Secret était réellement conservé après l’étouffement.

Et maintenant, Solis était tapi dans un entrepôt vide, sur le point d’être découvert par l’équipe d’assaut qu’il venait de trahir. Il avait mis toute son enquête en péril en privilégiant la hâte sur l’information. Il était piégé, au milieu d’une opération ratée, ayant ignoré le véritable secret qui avait coûté la vie à Ombre.

Solis se figea, le souffle coupé, lisant le dernier mot de Marie-Ange. Piège.

Il venait d’entrer directement dedans.

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