Chapitre 3: L'Aveuglement Volontaire
Solis quitta Le Danton, un mouvement brusque, laissant le bouclier protecteur de la foule derrière lui pour affronter la lumière crue de la réalité. Le micro-disque d’Ombre, c’était comme une braise logée au creux de sa main, chauffant la doublure de sa poche, et lui rappelant à quel point il était foutu. Il venait de demander à Marie-Ange de risquer sa couverture pour décrypter un fichier qu’il savait être une bombe à retardement contre l’institution. C’était ça, le prix de l’adresse. La Rue Vercingétorix était désormais le lieu du salut et de la perdition.
En marchant vers sa voiture, Solis jouait déjà mentalement ce qui allait se passer avec Valois. Il devait anticiper chaque étape du mensonge, chaque inflexion de sa voix, pour que l'air d'urgence prime sur la suspicion. Le plan était d’une simplicité terrifiante : lui donner toute la vérité nécessaire pour lancer l’assaut, tout en masquant l’énormité de la trahison. Il ne pouvait pas se présenter comme le chevalier blanc qui découvrait des preuves par hasard, pas après avoir volé un élément crucial sur une scène de crime.
Il devait se présenter comme l'homme qui avait sacrifié sa carrière pour préserver la leur.
Valois, elle, n’était pas bête. Elle verrait immédiatement les trous dans son histoire. Mais le temps était la monnaie la plus précieuse là-dedans. S’il la submergeait d’urgence et de peur, elle se concentrerait sur la menace extérieure (le Cartographe) au lieu de la contamination interne (Solis). Il devait lui faire peur avec L'Affaire, mais lui offrir en même temps le moyen de la contrôler.
Il arriva dans la rue adjacente, monta dans sa voiture, et se dépêcha de faire demi-tour. Retourner à Saint-Michel était une torture. Il n’avait plus l’excuse de l’enquête de terrain. Il était censé être au Bureau en train de faire des recoupements.
Le trajet fut court et nerveux. La circulation matinale avait encore gagné en densité, mais Solis maniait la voiture avec la précision d’un homme pressé par une échéance mortelle, ce qui était exactement le cas. Il contourna l’hôpital par les petites rues, puis se gara loin des caméras principales. Il n’avait pas le cran de se présenter comme un chef d’enquête qui avait pris l’air.
Quand il arriva au Bureau Central installé dans l’aile administrative de l’hôpital Saint-Michel, l’ambiance avait franchi un cap. Ce n'était plus de l’agitation, c’était du chaos organisé. Les couloirs résonnaient des conversations téléphoniques stridentes ; les équipes de la PJ et de la scientifique couraient partout, visiblement submergées par la nature des meurtres.
Le PC de crise de Valois était une salle de réunion transformée, et dès que Solis ouvrit la porte, la chaleur et le bruit l’agressèrent. Valois était là, au centre, comme le noyau d’une tempête. Elle ne portait plus son manteau, juste une chemise blanche déjà froissée. Elle tenait deux téléphones, parlant à l’un tout en écoutant l’autre, les yeux rivés sur un grand écran qui affichait des schémas d’arrêts cardiaques et des profils psychologiques. Elle avait l’air épuisée, mais totalement en contrôle de la coordination.
C’était ça que Solis devait briser. Ce contrôle.
Il s’approcha d’elle, sans frapper, se faisant remarquer au milieu du brouhaha. Il s’assura que son visage exprimait une angoisse sincère, celle que lui procurait réellement la pensée d’Ombre.
Valois termina rapidement son appel, posa les deux téléphones sur la table et leva les yeux vers lui. Son regard était déjà critique.
« Solis, je t’ai dit de te mettre aux recoupements ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Le labo nous envoie le rapport préliminaire sur le corps de l’homme de cette nuit, et je vais avoir besoin de toi pour décortiquer ça. »
C’était le moment. Solis prit une grande inspiration, se forçant à parler d’une voix basse et intense, sans agressivité. C’était difficile de faire ça alors qu'il fallait qu'il crie l'urgence.
« J’ai quelque chose, Commandant, » dit Solis. Il n’utilisa pas le ton du rapport standard, mais celui de la confidence grave. « Quelque chose qui change tout. Quelque chose que je ne pouvais pas rapporter sans être certain que ça atterrirait directement dans tes mains. »
Il jeta un regard discret vers l’expert légiste, un jeune homme penché sur son ordinateur, qui était malheureusement trop près.
Valois comprit l’insinuation sur la sensibilité du contenu. Elle fit un signe de tête au technicien qui s’éloigna prudemment. Un petit espace de calme s’installa au milieu du chaos.
« Quoi donc, Gabriel ? » demanda Valois, le ton de sa voix s'abaissant lui aussi, le danger s’installant visiblement dans ses yeux. Elle voyait l’épaisseur de son mensonge arriver.
Solis se pencha, posa les mains sur la table de crise, adoptant cette posture de "confiance forcée". Il jouait l’homme qui, malgré une grave faute professionnelle, était là pour le bien supérieur.
« Le corps que nous avons là, le dernier sur le brancard… » Solis hésita juste assez de temps pour laisser la gravité monter. « Ce n’est pas juste une victime. C’était mon agent. Mon infiltré. »
Valois ne réagit pas physiquement, mais le changement dans ses yeux parla pour elle. Solis comprit que ce n'était pas un choc total. Peut-être qu’elle avait suspecté quelque chose quand elle avait vu la brutalité ciblée. Mais elle ne voulait pas savoir.
« Je ne te suis pas, Gabriel. Politique d’infiltration interdite. Tu le sais. » Son ton était glacial, mais Solis pouvait sentir la panique sous-jacente. L’infiltration illégale était pire que n’importe quel scandale médiatique.
Solis hocha la tête, jouant la culpabilité. « Je sais. J’ai pris cette décision l’année dernière après les premiers incidents, quand j’ai compris que le Cartographe était trop proche de L'Affaire. Je l’appelais Ombre. Il était dans son réseau depuis six mois. »
Il sortit le micro-disque de sa poche et le posa sur la table. C’était minuscule, un point noir insignifiant, mais dans le contexte, c’était une preuve monstrueuse.
« Le Cartographe l’a capturé. Et il l’a torturé, non pas avec des coups, mais avec les arrêts cardiaques, le forçant à marcher jusqu’au seuil, encore et encore. Mais Ombre… il a eu le temps de me laisser un message. » Solis garda les détails de la récupération du disque pour lui. « J’ai volé cette preuve de la scène de crime, oui. Je l’ai fait pour la mettre directement entre tes mains, avant que la scientifique ne la trouve et que ce soit balancé dans le système comme une preuve générique. Il nous fallait une trace. Nous devions la gérer. Il nous fallait minimiser les dégâts de l’infiltration. »
Il lui offrait de l’aide pour couvrir sa propre faute, ce qui était la meilleure façon de lui forcer la main. Maintenant, l’urgence n’était plus de savoir pourquoi Solis avait fait ça, mais comment gérer les retombées.
Valois prit le micro-disque entre deux doigts, la mine sévère. Elle comprit qu'en le touchant, elle devenait complice du vol de preuve.
« Gabriel, tu laves le linge sale en public, » siffla-t-elle, mais sa voix manquait de conviction. La menace de la haute hiérarchie, si l’existence d’Ombre était révélée, était pire que l’arrestation du Cartographe.
« Je lave le linge sale ensemble, Commandant. Sur ce disque, Ombre a laissé ses dernières coordonnées. C’est la seule chose que j’ai pu extraire à la va-vite, sans outil sécurisé. »
Solis donna l’information, clair et précis, comme s'il lisait des notes techniques.
« Rue Vercingétorix, Trente-six. Sous la dalle. C’est un entrepôt désaffecté dans le 14ème. Et il faut y aller maintenant. »
Il frappa doucement la table du poing pour insister sur l’urgence, amplifiant la panique.
« Le Cartographe l’a tué pour un secret lié à L'Affaire. Il ne va pas rester à cette adresse une minute de plus que nécessaire. Il vient d’obtenir l'information qu'il cherchait. Il est sûrement en train d’activer son plan de fuite. Si on ne lance pas l’assaut lourd dans les dix minutes, on le perd. Et si on le perd, il peut révéler L’Affaire tout entière. »
Solis avait délibérément évité de mentionner l’image de l’Annexe M pour l’instant. Il voulait d’abord qu’elle engage les troupes. Elle devait s’occuper de l’adresse et de l’arrestation du Cartographe, ensuite il la frapperait avec la bombe politique.
Valois regarda le micro-disque, puis Solis. Elle était dans le dilemme parfait : elle devait soit arrêter Solis immédiatement pour insubordination et violation du protocole (ce qui ferait éclater le scandale de l’infiltration illégale), soit accepter le disque volé et utiliser les coordonnées pour arrêter un tueur en série, tout en camouflant la source des informations.
La menace du Cartographe, qui savait désormais pour L'Affaire, pesait trop lourd dans la balance. Valois était une femme d’institution. Protéger l’ordre établi était toujours sa priorité.
« Assieds-toi, Gabriel, » ordonna-t-elle, mais son ton était celui d’un partenariat forcé, pas d’un blâme. Elle lui passait le délit, au moins temporairement.
Elle se tourna vers le jeune analyste. « Duboit, viens ici. J’ai besoin d’une analyse immédiate. Voici un micro-disque. Il contient un fichier principal chiffré. Le marqueur est ‘Triple-A’. Niveau d’urgence un. Je veux toutes les ressources sur ce disque. On contourne les bases de données, on ne laisse aucune trace réseau de ce décryptage. Fais-le en local, ici, et dis-moi immédiatement si tu peux confirmer la cible. »
Elle confisca le disque, le donnant à Duboit. C’était la fin de la preuve dans les mains de Solis. Valois venait d’entrer officiellement dans la conspiration.
« Et Gabriel, » ajouta Valois, l’interrompant avant qu’il ne prenne place. Elle le regarda droit dans les yeux. « Tu ne parles ni d’Ombre, ni d’infiltration à personne. J’assumerai que cette information vient d’une piste générique d’une boîte oubliée. Est-ce que c’est compris ? »
« Parfaitement, Commandant, » assura Solis, sachant que ce mensonge allait être la couverture officielle, mais qu’il ne tiendrait pas face au contenu de la preuve. Il venait de la forcer à choisir le mensonge institutionnel. Maintenant, l'Annexe M.
« Il y a autre chose sur ce disque, Commandant, » dit Solis, sa voix plus grave. Il sortit de sa poche une photo compressée qu’il avait rapidement imprimée au Danton via une petite imprimante portable de Marie-Ange. L'image de la cave, granuleuse, mais indubitable.
« J’ai eu le temps de décrypter un fichier annexe de metadonnées. Ombre était malin. Il savait qu’il allait mourir, mais il a laissé un visuel. »
Il tendit la photo à Valois. Elle la prit, ses yeux verts parcourant les grains de l’image et se fixant immédiatement sur le Cartographe et l'objet qu'il tenait. Le cahier. Le sceau du Bureau Central. L’Annexe M.
Le bruit dans le PC de crise sembla s’arrêter pour Valois. Solis vit la compréhension, puis l’horreur, puis la fureur, se succéder sur son visage. Elle reconnut le document immédiatement. Ils avaient passé des jours ensemble à simuler sa destruction et à récrire le rapport pour classer L'Affaire.
« Qu’est-ce... qu’est-ce qu’il fout avec ça ? » haleta Valois, sa voix n’était plus celle d’un commandant, mais d'une co-conspiratrice terrifiée.
« C’est le Rapport, Commandant. L’Annexe M. Le rapport médical original que nous avons déclaré perdu, » répondit Solis, adoptant le 'nous' pour souligner leur complicité passée. « Le Cartographe l’a. Il l’a en main pendant la torture d’Ombre. »
Solis insista sur la conclusion de Marie-Ange. « Il n’a pas torturé Ombre pour l’adresse. Il l’a torturé pour qu’Ombre, sous l’effet du passage de vie à trépas, lui révèle la vérité contenue dans ce dossier que seul un mort pouvait connaître. Il savait exactement ce qu’il cherchait. Et maintenant, il a le Rapport. »
La main de Valois tremblait légèrement en tenant la photo. L’Annexe M n’était pas juste une preuve pour le Cartographe ; c’était une preuve physique contre Valois et Solis qui prouvait l’étouffement. La survie de l’institution, et leur propre peau, était en jeu.
« Mon Dieu, » souffla Valois. Elle ne perdit pas un instant de plus. La menace du Cartographe avait atteint un niveau qu’il était impossible d’ignorer. Ce n’était plus une traque de tueur en série. C’était une affaire de sécurité intérieure.
Elle se redressa, d’un coup, toute sa concentration revenue sur la menace extérieure. Elle pointa l’écran qui montrait la carte de Paris.
« Duboit, j’annule l’ordre d’analyse approfondie du disque pour l’instant, » lança-t-elle, annulant l’ordre pour gagner du temps. « On déploie une équipe d’intervention lourde immédiatement sur la Rue Vercingétorix. Trente-six. » Elle se tourna vers un autre agent qui semblait être le chef de la logistique. « Lieutenant Moreau ! Activons l’équipe d’assaut Lancer. Trois véhicules non marqués. Ordre de pénétration immédiate, arrestation du suspect et sécurisation de toute preuve physique. Urgent. Le suspect a la preuve d’une affaire sensible et est sur le point de s’échapper. Vous avez cinq minutes pour être en route. »
Valois avait réagi exactement comme Solis l’avait espéré. Panique et précipitation. Elle n’allait pas attendre une confirmation du décryptage : le risque de perdre l’Annexe M était trop grand. Lancer était l’équipe d’assaut la plus rapide et la plus discrète, utilisée pour les opérations sensibles qui devaient rester hors des rapports officiels de la préfecture.
Elle venait de jeter toutes les ressources de la PJ sur une adresse volée sur un cadavre d'agent infiltré. Maintenant, le piège pour Solis se refermait.
Valois se tourna vers lui, sa colère enfin visible. Elle venait de mettre sa carrière sur la ligne, il était temps qu’il paye pour sa faute.
« Et toi, Gabriel, tu es en quarantaine administrative. » Sa voix était dure et sans appel. « Insubordination, violation de la loi concernant l’infiltration d’agents, vol de preuve sur scène de crime… Je ne t’arrête pas, parce que l’assaut dépend d’une seule source, ta source, mais tu as violé tous les protocoles de cette institution, et nous sommes tous en danger maintenant. Tu restes ici jusqu’à ce que je prenne une décision sur ce qu’on va dire à la hiérarchie. »
Il savait que c’était l’inévitable. Solis avait joué, il avait perdu son accès à l’opération.
« Je vais te confisquer cette photo, » dit Valois, arrachant l’image des mains de Solis. Elle sortit un briquet de sa poche, un vieux modèle en métal qu’elle utilisait parfois pour allumer ses cigarettes nerveuses.
Solis la regarda, abasourdi. Elle allait détruire la seule preuve physique qu’ils avaient de la localisation de l’Annexe M. C’était son dernier acte de protection institutionnelle.
Elle alluma le briquet. La flamme était petite mais intense. Valois tint la photo par un coin et la porta à la flamme. Le papier d’impression du Danton, bon marché, prit feu immédiatement, se recroquevillant et se consumant rapidement.
« Une preuve n’existe que si elle est dans le dossier, Gabriel, » dit-elle, regardant le papier se disintégrer en cendres. Son expression était un masque de fermeté. « Et cette preuve, elle n’a jamais existé. L’Annexe M ne fait pas partie de cette enquête. Le Cartographe sera arrêté pour ses crimes, point final. Nous allons protéger l’institution et L'Affaire, peu importe le prix. »
Elle jeta les cendres dans une poubelle à côté d'elle. Le geste était symbolique, brutal, et terriblement clair. Elle allait étouffer le secret une deuxième fois. Le seul espoir de Solis de comprendre ce que le Cartographe savait était en train d'être réduit en poussière. L'adresse était lancée, mais la vérité était en train de brûler.
Solis était figé. Il venait d’assister à un acte de destruction de preuve en direct, commis par sa supérieure, et l’ironie amère de la situation ne lui échappait pas : il avait volé le disque en violant tous les codes pour obtenir l’adresse, et maintenant Valois violait également ces codes, mais pour des raisons inverses — elle voulait s'assurer que l'Annexe M restait de la poussière.
Il avait réussi à lancer l’assaut, ça, c’était fait. Les équipes devaient déjà être en train de s’équiper. C’était le premier point positif. Mais il avait perdu toute position favorable. Et le pire, c’est que Valois ne cherchait pas à mentir juste au public ; elle était en train de se mentir à elle-même, de faire semblant de croire qu’en brûlant une photo, elle éliminait le danger réel.
Valois, après avoir essuyé les restes de cendre de ses doigts sur un mouchoir, se tourna vers Solis avec une expression de jugement implacable.
« Un agent en quarantaine, ça a l’air d’un renvoi à la maison, Gabriel. Mais ce n’est pas le cas. Je ne veux plus de toi sur cette scène de crime. Pas un seul fait de ta carrière ne doit être lié à la Rue Vercingétorix, Trente-six. Ta violation des ordres est enregistrée. Tu vas être sanctionné. Sévèrement. »
Solis savait ce que ça impliquait. Une mise à pied, peut-être une rétrogradation. Mais pour lui, l’idée d’être éloigné de l’opération était la vraie punition. Le Cartographe était là, juste là, à quelques kilomètres, en train de plier bagage, l’Annexe M à la main. Et Solis était mis au ban.
Valois désigna un des policiers présents, un agent de sécurité discret, planté près de la porte. « Laurent, tu accompagnes l’inspecteur Solis à son bureau. Il est affecté à la mise à jour des dossiers d’archivage. Vous restez ensemble jusqu’à nouvel ordre. Pas de téléphone personnel, pas de sortie. Tu es son ombre. »
Le ton était humiliant et définitif. Être assigné à de la paperasse pendant que l’assaut était lancé, c’était la mort lente d’un flic de terrain. Solis n'était plus qu'un poids mort, un pion malhonnête à surveiller.
« Commandant... Au moins, laisse-moi coordonner les informations qui remontent, » essaya Solis, se sentant désespéré. « J’ai des informations sur le protocole du Cartographe. Je—»
« Tu n’as rien, Gabriel, » coupa sèchement Valois. Elle avait repris son commandement habituel, froid et autoritaire. « Tu as risqué d’exposer L'Affaire et de mettre en péril toute l’institution. Mon ordre est simple : tu te tiens à carreau. On t'a sauvé la mise en camouflant l’existence d’Ombre, maintenant tu nous laisses faire le travail. »
Elle fit un signe sec à Laurent, l’agent de sécurité, pour qu’il prenne Solis en charge.
En traversant le PC de crise, Solis sentait tous les regards sur lui. Personne ne savait la vérité, mais l’atmosphère de disgrâce était palpable. Ils voyaient un flic mis à l’écart, sûrement pour une grosse connerie, alors qu’une opération critique était lancée.
Laurent était un type grand et silencieux, qui le suivit de près jusqu’au petit bureau qu’on avait octroyé à Solis pour la durée de l’enquête. Un espace exigu, mal éclairé, loin du tumulte des urgences, parfait pour enterrer un homme en vie.
Une fois dans le bureau, Laurent se positionna près de la porte, les bras croisés, le regard à la fois indifférent et omniprésent.
Solis s’assit péniblement à son bureau. Le poste de travail qui lui était attribué était un vieux PC relié au réseau sécurisé de la PJ, qui devait être utilisé uniquement pour des requêtes d’archives. L’écran affichait une liste interminable de codes de dossiers.
Le cœur de Solis battait lourdement. Si Valois réussissait à attraper le Cartographe, elle récupérerait l’Annexe M, et elle ferait disparaitre ce document pour de bon. L’opération serait un succès sur le papier — tueur de série arrêté, la hiérarchie sauvée — mais la vérité sur L'Affaire resterait enfouie. Surtout, Ombre serait mort pour rien. Il avait fait le sacrifice ultime pour ramener un secret, et Valois était en train de le balayer.
Non.
Solis ne pouvait pas se contenter de faire de la paperasse. Il savait que l’assaut de Valois était une réaction rapide, une riposte précipitée par la panique politique, pas une stratégie d’enquête réfléchie. Elle n’avait pas les informations contextuelles sur le protocole létal du Cartographe. Elle n’avait qu’une adresse, une preuve de sa présence. Un déploiement lourd allait provoquer le Cartographe, le faire réagir brutalement.
Ombre avait fait la moitié du travail. Solis devait finir l'autre moitié. Il devait au moins connaître le contenu de l’audio principal pour comprendre ce que le Cartographe avait réussi à extorquer avant de bouger. Mais ça, c'était impossible sous la surveillance de Laurent.
Il jeta un coup d’œil à l'agent de sécurité, qui fixait le mur d’un air profondément ennuyé. Laurent ne s’attendait pas à ce que Solis fasse quelque chose. Il le pensait brisé, ou tout du moins, obéissant sous la menace du licenciement. Grossière erreur. Solis se sentait trahi, oui, mais cette trahison ne faisait qu'alimenter sa détermination. Si Valois voulait protéger l’institution, Solis allait protéger la vérité.
Il s’assit devant l’ordinateur, tapant quelques codes de dossiers, faisant semblant de s'acquitter de sa tâche humiliante.
« Faut que je me mette à jour sur les dernières archives. Désolé si je rame. Je n’ai pas l’habitude de la paperasse, » lâcha Solis à un ton neutre, juste pour faire du bruit.
Laurent hocha la tête sans parler, restant immobile.
Solis se pencha sur le clavier, ses doigts tapant des requêtes, mais son cerveau fonctionnait sur un tout autre niveau. Le terminal était connecté au réseau interne. Le système de la PJ était vieux et labyrinthique. S’il était bien assigné à la paperasse, il devait pouvoir faire des recherches d’archives. Et l’équipe d’assaut Lancer, même si elle était discrète, utilisait des trackers GPS synchronisés avec le PC de crise de Valois.
Il fallait qu’il trouve un terminal non sécurisé pour faire ce qu’il prévoyait. Ce bureau ne contenait que le réseau principal.
« Merde, » marmonna Solis, tapant sur le côté du moniteur. « Ça rame à mort. Je n’ai pas accès à l’ancien système. Tu as une machine qui n'est pas sur le réseau principal du Bureau ? J’ai besoin de réinitialiser l’ID pour ce système d’archives, ça va m’obliger à passer par un terminal local. »
C’était un mensonge éhonté, mais Solis avait besoin de s'éloigner de Laurent pour une minute, juste le temps de trouver un accès réseau non surveillé.
Laurent désigna un coin du bureau. « Il y a un vieux terminal du standard là, il n’est connecté qu’à l’imprimante. Si c’est juste pour l'accès local... »
Parfait.
Solis se leva, traînant les pieds, jouant l’agent fatigué plus que le flic rebelle. Il se dirigea vers l'espèce de machine à écrire électronique à moitié désossée qui servait d’interface pour l’imprimante du service.
« Je reviens dans une minute, » dit Solis.
Laurent ne bougea pas, jugé bon que Solis n’irait pas très loin dans un bureau minuscule. C’était son erreur. Solis avait juste besoin d’une fenêtre.
Il s’assit devant le vieux terminal. En apparence, il ne pouvait imprimer. En réalité, tout ce qui était branché en réseau à Saint-Michel avait une porte dérobée, surtout les anciens systèmes mal mis à jour.
Solis travailla vite, ses doigts retrouvant l'ancienne gymnastique des années de piratage institutionnel. Il ouvrit l’interface de l’imprimante, puis remonta la chaîne pour obtenir un accès limité au réseau local de l’hôpital, qui n’avait rien à voir avec le réseau sécurisé de la PJ. Une fois sur le réseau local de l’hôpital, il utilisait les outils de Marie-Ange qui étaient restés imprimés dans sa mémoire.
En quelques secondes, il était à l'intérieur de l’hôpital.
De là, il put pirater le système de localisation que Valois utilisait. Ce n’était pas le système de géolocalisation ultra-sécurisé de la PJ, mais une application commerciale modifiée que Valois avait imposée il y a quelques mois, juste pour voir en temps réel où étaient ses équipes lors des opérations d'urgence. C'était leur faiblesse.
Solis trouva ce qu’il cherchait : un petit point clignotant, étiqueté « Lancer 1 » (le véhicule de tête de l'équipe d'assaut). Le point se déplaçait rapidement vers le sud-ouest de Paris. Rue Vercingétorix, Trente-six.
Il mémorisa la trajectoire et le temps de réponse. Les équipes n'étaient pas loin.
Laurent le regardait, se demandant sûrement pourquoi Solis passait autant de temps à bidouiller une vieille machine.
« On dirait que j’ai réussi, » lança Solis, se levant. Il ne pouvait pas se permettre de regarder la carte plus longtemps.
Il revint à son propre bureau. Il n'avait pas le droit de sortir, il était assigné à la paperasse. Mais il avait l’information cruciale : l'équipe d'assaut Lancer était en mouvement, et ils allaient de toute évidence foncer sans filet de sécurité. S’ils tombaient sur le Cartographe, il y aurait un bain de sang. Et si le Cartographe n’était plus là, il aurait vidé les lieux. Solis avait une chose à faire : arriver là-bas avant que tout ne soit réduit en miettes, que ce soit la scène de crime ou l’Annexe M.
Il se mit à taper frénétiquement sur la base de données. Il fallait qu’il ait l’air occupé. Tout en feuilletant de faux dossiers, il planifiait sa désobéissance.
Il ne pouvait pas partir discrètement en civil. Laurent était collé à lui. La seule façon de s’éclipser était d’utiliser une manœuvre.
Il tourna son écran vers Laurent—qui ne regardait pas vraiment. « Laurent, est-ce que tu peux jeter un œil à ce code de dossier ? J’ai l’impression qu’il y a eu un double enregistrement de L’Affaire dans cette base, ça pourrait être critique si on fait un audit. »
Laurent était un agent de sécurité, pas un flic d’enquête. Il n’aimait pas l’idée de regarder des dossiers, mais l’idée de ‘double enregistrement’ et de ‘critique’ faisait sonner l’alarme de la procédure. Il se pencha vers l'écran. C'était la distraction minime dont Solis avait toujours besoin.
Solis se leva d’un bond. Sans prévenir.
« J’ai besoin d’aller aux toilettes, immédiatement, » dit Solis, insistant sur l’urgence physique. Il se sentait vraiment nauséeux, mais il exagéra la démarche.
Laurent lâcha l’écran, un air agacé sur le visage. « Je viens avec vous, inspecteur. »
« Non, tu ne viens pas, » trancha Solis, sa voix dure et autoritaire. Il était toujours un inspecteur, même honteux. « Je ne crois pas que j’aie besoin de ton aide physique pour mes besoins naturels. Reste ici pour surveiller les lignes sécurisées. Et ne bouge pas. »
Il n’attendit pas de réponse. Il se dirigea vers la porte, sortit, et tourna dans le couloir juste assez vite pour ne pas courir, mais assez vite pour que Laurent hésite à le suivre sans raison valable.
Dans le couloir, Solis respira un air un peu plus frais. Il n'était plus en uniforme de flic. Il était dans ses vêtements civils, ceux qu’il portait pour les urgences : veste sombre, pantalon de coton. Il ressemblait à n’importe quel civil stressé.
Il ne se dirigea pas vers les toilettes. Il alla droit vers la sortie secondaire de l’hôpital, celle utilisée pour les livraisons. Personne n’arrêterait un homme ayant l’air pressé. C’est la seule chose qui lui restait : la furtivité du traître.
Une fois dehors, dehors pour de bon, il jeta un regard nerveux autour de l’enceinte. Les gyrophares clignotaient toujours, mais il était de l'autre côté du bâtiment. Il ne pouvait pas reprendre sa voiture ; Laurent pourrait l’avoir vu se diriger vers le parking.
Solis commença à marcher rapidement, presque à courir, dans la direction opposée à sa voiture. Il allait prendre le métro quelques stations, puis un taxi. Le temps était compté. L’équipe Lancer était plus rapide que lui en voiture officielle, mais il pouvait encore les rattraper.
Il se sentait léger, étonnamment libre, malgré la gravité de ses choix. Il marchait sur le fil du rasoir, sachant qu’il venait de mettre fin à son propre service dans la police, mais au moins, il était fidèle à Ombre.
Son seul objectif désormais était la Rue Vercingétorix, Trente-six. Il devait arriver là-bas, infiltrer la zone pendant l’assaut, et mettre la main sur l’Annexe M avant que quiconque ne commence à poser des questions. Il devait récupérer ce que l'agent infiltré avait risqué sa vie pour révéler. Il ne faisait plus partie d'une équipe. Il était seul. Un loup solitaire qui courrait après son propre secret.
Il arriva à la bouche de métro, acheta son ticket en vitesse, et descendit l’escalier, se mêlant à la cohue matinale. Ce n'était pas la fin de l'enquête. C'était le début de la sienne.
Le vent froid de la station du métro Saint-Michel fouettait son visage. Solis s'engouffra dans le wagon, bondé d'usagers aux visages endormis et indifférents. Il ne pouvait pas se fier aux taxis ; trop faciles à repérer si Valois décidait de le traquer après avoir réalisé sa fuite. Le métro, c’était la clandestinité garantie, du moins pour quelques arrêts. Il devait sortir près de Montparnasse et finir en bus ou à pied. L’équipe Lancer était en route dans des véhicules rapides et discrets, mais ils devaient composer avec la surface, avec les lumières des feux rouges, avec la densité de la capitale. Solis, lui, coupait par les souterrains.
Debout au milieu des autres passagers, Solis revoyait la scène avec Valois. Il était certain d'une chose : il avait fait le bon choix en lui mentant sur l'origine des données, tout en lui donnant suffisamment pour la forcer à agir. Valois avait immédiatement saisi la première occasion d'étouffer le scandale. En détruisant la photo — cette preuve visuelle que le Cartographe possédait l'Annexe M — elle avait envoyé un signal clair : l'institution passe avant la vérité et avant l'enquête sur les meurtres.
Elle allait dire à ses supérieurs que l'information sur la Rue Vercingétorix venait d'une vieille piste technique, un de ces "fantômes de données" qu'on exhume parfois par chance. Elle allait promouvoir l'agent "Duboit" comme l'homme chanceux qui avait décrypté l'adresse au bon moment. L'infiltration d'Ombre n'aurait jamais existé. Le vol de preuve de Solis serait camouflé en "erreur procédurale mineure" liée aux pressions de l'enquête, et sanctionné en interne pour éviter de laisser remonter la salinité au Bureau Central. Le rôle de Solis était donc clair : il était le fusible.
Mais Valois avait commis une erreur stratégique. Elle avait priorisé la destruction de la preuve (l'Annexe M) sur la compréhension du Cartographe. Elle lançait une équipe d'assaut lourd sur une adresse sans savoir à quel type de terrain ils allaient faire face, ou ce que le Cartographe avait prévu comme piège. Sans comprendre l’ultime confession d’Ombre qui se trouvait sur le fichier audio principal, l'opération serait un coup de dés.
Le Cartographe n'était pas un type qui paniquait. Il était méthodique, chirurgical, obsédé. S'il avait pris la peine d'extraire la vérité de l'agent infiltré, c'était pour une raison. Il utilisait l'Annexe M non seulement comme une menace, mais probablement comme une appât ou un élément de son prochain protocole macabre. Un assaut frontal de la PJ allait soit le faire fuir en emportant le Rapport, soit le pousser à faire exploser la vérité au visage de la police d'une manière encore plus publique. Dans tous les cas, Solis avait la conviction que Valois s'apprêtait à commettre une erreur fatale.
C'était pourquoi il avait dû désobéir.
Il se rappelait la rapidité avec laquelle il avait piraté le système de localisation. La vieille machine de l'hôpital, ironiquement, avait été son unique alliée. Il visualisa le chemin parcouru par l'équipe Lancer. Ils étaient rapides, mais il fallait qu'il les rattrape, ou au moins arrive juste après eux pour évaluer la situation sans être repéré.
Soudain, le wagon s'arrêta. Solis sortit, traversa la foule à la hâte et remonta vers la surface. L'air était maintenant plus doux, le ciel s'était éclairci, mais Solis ne voyait que la couleur grise et froide de la traîtrise. Il marcha encore quelques minutes, puis héla un taxi libre, sans prendre le temps d'attendre un bus. Il ne pouvait plus se permettre le luxe d'être discret.
« Rue Vercingétorix, près de la gare Montparnasse. Allez-y aussi vite que possible, » dit Solis au chauffeur, qui haussa un sourcil.
Le taxi s'engagea dans la circulation, Solis sentant une montée d'adrénaline qu'il n'avait pas ressentie depuis des années. C'était la peur, oui, mais aussi la satisfaction malsaine de l'homme qui avait lâché toutes les chaînes.
Pendant le trajet, il sortit son téléphone prépayé, celui qui n'était lié à aucun réseau de la PJ, et envoya un message crypté à Marie-Ange.
« Annexe M brûlée. Valois a lancé l’assaut Lancer sur l’adresse. Quarantaine. Je suis sur place. Urgence maximale : déchiffre l’audio. Je dois savoir exact. »
Il n'attendit pas de réponse. Marie-Ange était la seule personne à pouvoir lui fournir la clé pour comprendre la motivation exacte du Cartographe. Si Ombre avait révélé un nom, une adresse, une méthode, Solis devait le savoir avant d'affronter l'équipe d'assaut de Valois.
Le taxi s'approcha du 14ème arrondissement, entrant dans une zone de petites rues et d'anciens ateliers reconvertis. Le Quartier Montparnasse, moins soigné que le Sixième arrondissement, avait ce cachet industriel qui rendait plausibles les entrepôts abandonnés mentionnés dans l'adresse.
Solis paya le chauffeur en espèces, sans attendre la monnaie, et sauta hors du véhicule à quelques rues de la Rue Vercingétorix. Il ne voulait pas que le taxi le dépose juste devant un potentiel lieu de couverture policière.
Il continua à pied, se déplaçant rapidement sans courir, les mains dans les poches. L'atmosphère ici était étrange ; pas encore de panique, mais un calme tendu. Les gens semblaient vaquer à leurs occupations, pourtant Solis savait que l'équipe Lancer devait être sur le point d'arriver.
Il se fraya un chemin jusqu'à l'angle de la Rue Vercingétorix. L'endroit était exactement comme il l'avait imaginé : une rue banale, bordée de magasins de meubles anciens et d'une friche industrielle. Trente-six.
Soudain, il aperçut la preuve qu'il cherchait. À peine visibles, garés à l'angle opposé, se trouvaient trois monospaces banalisés. Noirs, vitres teintées, des plaques d'immatriculation civiles, mais leur positionnement, l’absence de tout mouvement civil autour d’eux, trahissait immédiatement l'équipe d'intervention. Lancer. Ils étaient là. Ou ils étaient sur le point de débarquer.
Solis se cacha discrètement derrière le coin d'un bâtiment, observant la façade du 36. C'était un mur aveugle, percé d'une unique porte en acier rouillé, flanqué d'un quai de chargement désaffecté. L'endroit criait "séquestration".
L'équipe Lancer était encore à l'intérieur de leurs véhicules. Ils étaient en train de se coordonner. Valois leur avait donné l'adresse sans la description précise du danger qu'ils allaient affronter, sans l'audio contextuel d'Ombre, juste l'ordre : 'Sécuriser le suspect et la preuve sensible.'
Solis réalisa qu'il était trop tard pour les devancer. Maintenant, il devait se positionner pour observer et surtout, pour agir une fois que la situation déborderait. Et elle allait déborder. Le Cartographe aurait anticipé l'attaque.
Il fallait qu'il entre, mais il ne pouvait pas passer pour un flic. Il devait se fondre dans le paysage.
Son plan se forma, simple et désespéré. Solis était à quelques mètres de l'équipe de Valois, qu'il venait de trahir. Il était sur le point d'enfreindre la loi, d'interférer avec une opération de police de premier ordre. Il était sans soutien, sans arme officielle, mais avec le sentiment tenace que s'il n'intervenait pas, l’Annexe M serait perdue.
Solis se glissa le long du mur. Il n'allait pas attendre une invitation. Il allait entrer par l'arrière de l'entrepôt, pendant que l’équipe Lancer ferait le boulot difficile par l'avant. Il devait récupérer le rapport. C'était devenu son unique mission.
Il se mit à courir doucement, s'éloignant de la rue Vercingétorix, cherchant une ruelle adjacente. Il était le traître, l'infiltré de l'ombre, et il était sur le point de se jeter dans la gueule du loup.
Le chapitre s'achevait ainsi, Solis en mouvement, fonçant vers l'entrepôt où le Cartographe détenait la vérité empoisonnée, et où Valois cherchait à effacer toute trace de leur passé. La course n'était plus contre le Cartographe, elle était contre Solis lui-même, contre le temps, et contre son ancienne partenaire. Il était prêt à saboter l'assaut pour sauver le secret d'Ombre.
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