Chapitre 2: Le Prix de l'Ombre
Solis quitta le petit bureau de stagiaire, refermant doucement la porte derrère lui. Le silence de l’espace administratif lui paraissait soudain trop lourd, trop conscient de ce qu'il venait de faire. Le vestiaire était adjacent, mais il n'y pensait même pas. Il devait se fondre dans le bruit des urgences, faire partie du décor agité de l’hôpital, juste assez pour s'éclipser sans éveiller les soupçons. Le micro-disque était si minuscule, si insignifiant, mais il pesait un fardeau monumental, niché dans la poche intérieure de sa veste. Le tissu était mince, et Solis avait cette sensation bizarre que l'objet le brûlait à travers, lui rappelant constamment l’horreur de l’enregistrement.
Il parvint à traverser les couloirs et à regagner la zone de tri des urgences, là où Valois continuait de gérer la crise médiatique imminente. Il se sentit obligé d’aller lui parler, de maintenir la façade du flic épuisé mais consciencieux.
« Je pense qu’on a toutes les données de la scène pour l'instant, » lança-t-il, un peu trop fort peut-être. Il s'assura que sa voix ait l’air fatiguée, rien de plus. « Je vais me rendre au Bureau pour commencer les recoupements sur les victimes précédentes. Si le Cartographe a mis au point ce protocole d’interrogatoire, il y a forcément un motif commun entre elles. »
Valois, le téléphone déjà contre l'épaule, lui adressa un regard rapide, presque distrait. « Fais-le. Mais reste joignable, Gabriel. Je ne suis pas sûre de ce message, de ce dépôt en pleine urgence. C'est trop, je ne sais pas, personnel. »
Solis retint un souffle. Elle avait raison. C’était personnel. Tellement personnel que ça touchait à L’Affaire qu’ils avaient enterrée ensemble. Mais Valois ne pouvait pas savoir à quel point c'était personnel.
« Je sais, » dit Solis, hochant gravement la tête. Il lui sembla lire un éclair de suspicion dans les yeux de Valois, mais elle était trop occupée pour s’y attarder. C'était leur histoire, à Solis et Valois : une longue danse entre partenariat forcé et méfiance mutuelle, exacerbée par les secrets qu'ils partageaient autour de L'Affaire.
Solis se dépêcha de sortir. Les gyrophares clignotaient toujours, mais le jour était levé maintenant, jetant une lumière grise et impitoyable sur l’agitation devant l'hôpital. Il se dirigea vers sa voiture, chaque pas le rapprochant d’une décision qu’il ne pouvait pas prendre seul.
Il s’installa au volant, moteur éteint, sans bouger. L'adresse. Rue Vercingétorix, Trente-six.
Il visualisait l'endroit, un coin du 14e arrondissement, réputé pour ses caves et ses entrepôts désaffectés, typique des lieux de séquestration. Ce n'était pas l'adresse qui le dérangeait tant que la logique derrière l'information. Ombre avait laissé cette coordonnée, oui, mais à quel moment ?
Si Solis se présentait là-bas, même seul, même maintenant, il prendrait le risque énorme de compromettre tout. Pourquoi ? Parce que l'adresse venait d'un micro-disque, volé sur un cadavre que la police scientifique était en train de décortiquer minute par minute. Si le Cartographe était toujours là, ou s'il y avait une quelconque trace — la police ne se contenterait pas de l'adresse. Ils demanderaient comment Solis avait eu l'information.
Et là, tout explosait.
« Rue Vercingétorix, Trente-six. Sous la dalle. »
Ce simple message prouverait deux choses que Solis, et l'entièreté du Bureau, voulaient désespérément garder secrètes : un, que l'homme mort était un agent infiltré — une politique strictement interdite après la dernière catastrophe ; et deux, que Solis avait violé la scène de crime pour voler l'unique preuve, le message d'Ombre, l'objet même qui contenait le secret sur L'Affaire. Si Valois découvrait qu'il avait mis la main sur le disque, que l'infiltration continuait même après l'ordre de l'arrêter, Solis serait non seulement viré, mais probablement poursuivi en justice.
C’était un piège, pas nécessairement mis par le Cartographe, mais par la situation elle-même. Solis ne pouvait pas y aller. Du moins, pas directement.
Il avait besoin de quelqu’un. Quelqu’un qui ne ferait pas la moue devant une violation de protocole, quelqu’un qui avait les outils pour décrypter cette fichue chose sans laisser de trace réseau détectable par le Bureau, et surtout, quelqu’un sur qui il pouvait compter.
Son esprit s'arrêta sur un nom : Marie-Ange.
Marie-Ange était une histoire ancienne, une légende dans le milieu légiste. Elle avait commencé comme experte en balistique, puis s'était spécialisée dans l'analyse de données médico-légales cryptées. Elle avait quitté la PJ (Police Judiciaire) il y a environ cinq ans, juste après L’Affaire, pour devenir consultante autonome. Elle était devenue une sorte d'oracle du forensic numérique, travaillant uniquement avec des clients triés sur le volet, refusant tout contact officiel avec la PJ, y compris Solis. Pourquoi avait-elle quitté ? À cause de L'Affaire, évidemment. Elle en savait trop. Elle avait vu les preuves disparaître, les dossiers se sceller, et elle avait choisi de se retirer plutôt que de baisser la tête.
C'était pour ça qu'elle était l'option parfaite. Elle avait la rancœur contre le Bureau, les compétences hors normes, et surtout, elle était extrêmement discrète.
Solis sortit de son vide-poche un téléphone secondaire, un petit modèle prépayé qu'il gardait pour les contacts qui ne devaient jamais, jamais, apparaître dans les logs officiels. L’appareil, un vieux truc à clapet, mit un long moment à s’allumer. Chaque seconde d'attente lui semblait ridicule, compte tenu de l’urgence.
Il composa son numéro. Ça sonna trois fois, puis sa voix enregistrée répondit.
« Laissez un message. Je n’écoute rien d’officiel. »
Solis inspira profondément. Il ne pouvait pas laisser de message. Il devait la prendre par surprise.
Il rappela immédiatement. Elle décrocha à la première tonalité.
« Vous n'avez pas écouté le message, Gabriel ? » lança-t-elle sans salutations. Sa voix était basse, marquée, avec cette touche d'ironie amère qu'il lui connaissait.
« Marie-Ange. Je suis désolé de te déranger comme ça, mais c’est urgent. Et ce n’est pas la PJ, » dit Solis, accélérant légèrement le débit de ses mots.
Un silence se fit à l’autre bout du fil. Un silence qui disait qu’elle savait déjà que c’était la PJ. Forcément. Où Solis pouvait-il prendre des urgences qui ne l'étaient pas, sinon au Bureau ?
« Raccroche, » dit-elle, la voix pleine de lassitude. « Je ne prends plus d’affaires de la PJ, et certainement pas les tiennes. Nos histoires sont finies. Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler sur cette ligne. »
Solis grimaça. Il savait qu’il devait la mouiller.
« C’est pour L'Affaire. »
Le mot, lâché au milieu du bruit de la rue, fut un coup de semonce. Le silence à l’autre bout était différent cette fois. Il n’était plus lassé, il était tendu.
« Qu’est-ce que tu racontes ? L'Affaire est scellée. Et tu sais qu'on n'a jamais dit L'Affaire au téléphone. »
Solis baissa la voix, se penchant sur le volant. Il devait inventer une couverture, une excuse plausible pour ce contact. Il ne pouvait pas lui dire : 'J'ai volé un disque sur le corps de l'agent que j'ai envoyé se faire électrocuter jusqu'à la mort, et il y a une adresse dessus'.
« J’ai un problème technique. Une vielle boîte. Souviens-toi de la boîte 7 ? L’évidence non conventionnelle ? » (La boîte 7 était leur code pour les preuves qu'ils n'avaient jamais pu légaliser, trop sensibles). « Je suis en train de la réanalyser pour une filiation indirecte sur cette série de meurtres actuels. J’ai un micro-disque qui me donne des erreurs de décryptage. J’ai bien peur qu’il ait une signature que mon matériel officiel ne peut pas gérer. J’ai besoin de savoir ce qu’il contient avant d’alerter qui que ce soit, et je ne peux pas faire de bruit. »
C'était assez vague pour être crédible et assez spécifique pour lui rappeler leur passé commun et les magouilles qu'ils avaient dû faire pour protéger leurs fesses. Marie-Ange était la seule à pouvoir relier 'micro-disque', 'boîte 7' et Solis sans hurler au complot.
« Tu t’attires des ennuis, Gabriel, et tu penses que c’est mon problème ? » rétorqua-t-elle, une pointe d’agacement dans la voix, mais Solis nota qu’elle n’avait pas raccroché. La curiosité scientifique, doublée de peur pour L'Affaire, avait pris le dessus. Il savait qu’elle était obsédée par la manière dont leurs supérieurs avaient réussi à étouffer le tout.
« Seulement si on se fait prendre. C'est rapide, Marie-Ange. Juste une analyse de contenu. Je te jure que si c’est ce que je pense, tu auras la primauté d’information. »
Solis utilisa l'appât ultime. Il savait qu'elle voulait la vérité sur L'Affaire. Si ce disque contenait quelque chose qui se rattachait à leur passé, elle ne pourrait pas résister.
Elle soupira. Un bruit lent et exaspéré.
« D’accord. Mais tu es fou. Et je ne veux rien avoir à faire avec tes histoires de ‘Cartographe’ dingue. Juste ce micro-disque. Je veux que ce soit clair. »
« Très clair, » assura Solis, sentant une bouffée de soulagement. Il avait passé la première étape. Reste maintenant à la rencontrer sans se faire attraper par Valois, dont les équipes devaient déjà être en train de quadriller le secteur autour de l'hôpital.
« Où est-ce qu'on se voit ? Je ne viens pas au Bureau, tu le sais. Et je ne veux pas entendre parler de l'Hôpital Saint-Michel. »
« Non, bien sûr, » dit Solis. Il avait déjà réfléchi à ça. Il fallait un endroit public, mais assez bruyant pour que personne ne puisse écouter, un lieu où Solis n'avait aucun historique récent ni d'amis. Le Quartier Latin. C'était un peu loin, mais l'afflux d'étudiants, de touristes et de libraires offrait une bonne couverture.
« Le Danton, Boulevard Saint-Germain, » proposa-t-il. C’était un café connu, toujours plein, avec une bonne visibilité sur les entrées. « Dans une demi-heure. Je serai à la petite table près du comptoir, si elle est libre. »
« Le Danton… Ça me va, » dit-elle. « Trente minutes, Gabriel. Et si je suis épiée, ou si ce n'est pas ce que tu dis, je te jure que je change de pays. »
Puis elle raccrocha, sans un au revoir.
Solis lâcha le téléphone sur le siège passager, se frottant l'arrière de la nuque. Une demi-heure. C'était trop long pour la situation, trop court pour se préparer mentalement à affronter Marie-Ange après tout ce temps. Il n'aimait pas lui mentir, mais il n'avait pas le choix. Elle devait penser qu'elle décryptait une vieille preuve de L'Affaire. La vérité—que c'était le dernier message d'un mort torturé par le Cartographe pour obtenir des informations sur L'Affaire—l'aurait fait fuir en courant.
Il démarra sa voiture. Il ne pouvait plus perdre une seconde à cet hôpital. Solis s'engagea rapidement dans la cohue matinale, le micro-disque pressé contre son cœur, faisant route vers le Quartier Latin, vers le café Danton, vers le danger.
Solis conduisait vite, mais sans faire d'excès qui attireraient l'œil. Il ne pouvait pas se permettre une interpellation pour excès de vitesse alors qu'il transportait une preuve volée sur un cadavre. Les rues de Paris étaient un mélange habituel de klaxons impatients et de bus diesel crachant leur fumée matinale. Sa montre affichait 7h45. Le rendez-vous était dans cinq minutes, et Solis n'aimait pas être en retard, surtout pas pour Marie-Ange. Son temps était probablement facturé à la minute, même pour un rendez-vous non sollicité par la PJ.
Il réussit à trouver une place dans une petite rue adjacente au Boulevard Saint-Germain, un spot miraculeux qu'il considéra comme un bon présage. Il coupa le moteur. L'air était froid, mais Solis se sentait moite de stress.
Le café Danton, à l’angle, était exactement comme il l’avait imaginé. Un établissement classique parisien, avec des moulures jaunies et une cohue joyeuse et dense. Des étudiants avec des sacs à dos trop grands pour la place s'entassaient sur les banquettes en cuir rouge élimé, et les habitués déchiffraient leurs journaux autour de petits expressos serrés. Ce n'était pas le genre d'endroit où on venait pour la discrétion, mais pour le volume : trop de monde pour que quiconque fasse attention à deux personnes parlant à voix basse. La surveillance était quasi impossible sans être immédiatement repéré dans cet environnement bruyant.
Solis entra, balayant rapidement la salle de son regard. Il aperçut Valois partout, dans chaque silhouette grande et sévère, mais aucune n'était elle. Seuls des civils, trop occupés par leurs croissants et leurs conversations matinales.
Il repéra Marie-Ange. Elle était assise à une petite table pour deux, près du comptoir, exactement comme il l'avait suggéré. Cela montrait qu'elle était à l'heure, qu'elle était professionnelle, mais aussi qu'elle était nerveuse. Elle avait le dos au mur, face à l'entrée, ce qui lui permettait de surveiller qui venait et qui restait. Une posture purement défensive qu'elle n'avait pas abandonnée après avoir quitté le métier.
Marie-Ange n’avait pas changé, pensa Solis, pas vraiment. Elle portait toujours ses longs cheveux sombres attachés négligemment, et ses vêtements étaient sobres – un pull à col roulé noir et un trench clair. Des vêtements qui ne disaient rien. C’était son visage qui portait la marque la plus nette de leur passé commun. Ses traits étaient plus tirés, ses yeux, d'un vert intense, étaient cernés et ne manifestaient plus l'enthousiasme d'antan. Ils étaient devenus vifs, nerveux, toujours à la recherche de quelque chose.
Elle buvait un thé, et devant elle, au lieu d’un ordinateur portable, se trouvait un petit boîtier noir, à peine plus grand qu'une boîte d’allumettes. C’était son kit de survie pour le décryptage rapide, compact et très cher, sans doute.
Quand Solis s'approcha, elle ne sourit pas. Elle leva le menton en signe de reconnaissance, mais ses yeux restèrent froids.
« Tu es à l’heure, » dit-elle, sa voix basse obligeant Solis à se pencher pour l’entendre par-dessus le brouhaha du café. « C’est nouveau. »
« Je ne voulais pas te faire attendre. Merci d’être venue, Marie-Ange, » dit Solis, s'asseyant en face d'elle. Il commanda un café au serveur qui passait, s'assurant qu'il était assez loin des murs et des autres tables pour ne pas être clairement audible.
« Ne me remercie pas. Je suis là par curiosité malsaine, pas par amitié. Et pour m’assurer que si tu vas au tapis à cause de L'Affaire, tu n'emmèneras pas mes affaires avec toi. » Elle marqua une pause, posant sa tasse, ses yeux perçant ceux de Solis. « Alors ? Où est ta vieille boîte 7 ? »
Solis évita de toucher sa propre poche. Les gestes devaient être minimaux. Il jeta un regard discret autour de lui, puis se reconcentra sur elle, s’assurant que sa voix restait à un murmure contrôlé.
« Tu voulais que je sois précis au téléphone, je vais l’être maintenant, » commença Solis. « C’est lié à notre type. Le Cartographe. J’ai mis la main sur quelque chose d’extrêmement sensible ce matin. Je ne peux pas le faire passer par le réseau interne, ni le montrer à Valois. Surtout pas à Valois. »
Il y avait un petit battement de tambour sur la table, régulier et rapide, que Solis identifia comme le bruit des doigts de Marie-Ange. Un signe d’impatience et d’anxiété.
« C’est une preuve sur son réseau. Quelque chose qui montre comment il opère. C’est la clef de toute son organisation, j’en suis sûr. Il y a un fichier audio chiffré qui m’intéresse, mais j'ai surtout besoin de coordonnées annexes qui servaient de point de largage. Le chiffrement est hors norme, militaire, je pense. Mes outils officiels laisseraient une trace, et je ne peux pas risquer que le Cartographe sache que nous avons ses données. Ou pire, que le Bureau sache que je les ai. »
Il lui tendit le micro-disque, le faisant glisser précautionneusement sous la table, le mouvement masqué par le plateau de son café qui venait d'arriver.
Marie-Ange le prit sans un mot, le manipulant avec la délicatesse d'un expert. Elle avait l'air de peser l'objet, à la fois physiquement et moralement.
« Hors protocole complet, donc, » résuma-t-elle, son expression se durcissant un peu plus. « Tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Si je touche ça, je suis complice d’une violation de procédure. Et si ça sort, on brûle tous les deux. »
« Je sais. Mais tu es la seule chance que nous ayons de comprendre le Cartographe avant qu'il ne s'en prenne à quelqu'un que nous connaissons. » Solis ne pouvait pas révéler qu'il l'avait déjà fait. Ce serait trop.
Marie-Ange fit la moue, visiblement peu convaincue par l'argument, mais intriguée. Elle brancha le minuscule disque dans son boîtier de cryptographie portable, un appareil qui, malgré sa petite taille, paraissait exceptionnellement sophistiqué. Elle tapa quelques lignes de commandes sur un minuscule clavier invisible pour Solis, ses doigts se déplaçant avec une rapidité déconcertante.
« Si c'est un fichier de metadonnées pourri qui traîne depuis dix ans, Solis, je t'étrangle, » marmonna-t-elle, plus pour elle-même.
Solis but une gorgée de son café bouillant, le goût amer lui rappelant que cette situation l'était encore plus. Il regarda autour de lui. La table d'à côté discutait des examens à l'université. Personne ne faisait attention à la femme en train de pirater des données de sécurité nationale sur un coin de table. Ah, Paris.
Quelques secondes qui ressemblèrent à une heure s’écoulèrent. Les témoins lumineux sur le boîtier de Marie-Ange s'allumèrent en séquence, puis quelques-uns clignotèrent en rouge. Elle fronça les sourcils. Son corps devint subitement plus rigide.
Elle retira le disque, le réinséra, et relança l'analyse.
« Le fichier est là, » dit-elle enfin, sa voix n'était plus sarcastique, mais pleine d’une concentration clinique. « Dernier_Rapport_Ombre, oui. Mais ce n’est pas un vieux fichier de L'Affaire, Solis. C’est… frais. Très frais. Le marqueur temporel est de cette nuit. »
Solis sentit le sang lui monter aux joues, mais il dut garder son visage impassible. Il avait menti sur l'ancienneté des données. Elle l'avait immédiatement découvert.
« Et le chiffrement, » continua-t-elle, sa voix se baissant d'un cran. « Ce n’est pas du chiffrement standard, Gabriel. C’est de l’ultra-sensible. On parle d’un algorithme de type ‘Triple-A’. Utilisé pour crypter des identités d’agents de renseignement. Pas des métadonnées sur des scènes de crime. »
Elle leva les yeux vers lui, et il y avait une lueur de danger dans son regard.
« Qu’est-ce que tu m’as mis entre les mains, Solis ? » demanda-t-elle, son ton devenant accusateur. « Ce n’est pas une preuve technique. C’est un rapport d’agent. Encapsulé six fois. Et le fichier audio lui-même ? Il est chiffré à son tour par la même clef d’identité. Mon kit est en train de se battre pour juste lire les métadonnées de l’audio, et dis-moi, pourquoi un simple fichier son serait-il protégé comme un secret d’État ? »
Elle glissa le micro-disque vers Solis, un geste qui indiquait qu'elle était prête à abandonner l'opération immédiatement.
« Parce que ce n’est pas un simple fichier son, » admit Solis, se sentant obligé de clarifier avant qu’elle ne s'en aille. « Il nous dit où il séquestre, Marie-Ange. Pas le Cartographe, son réseau. Je t'ai demandé de ne pas faire de bruit. Le Cartographe utilise une technologie de pointe pour ses communications. Je crois que ce disque vient directement d’un maillon de sa chaîne. Un agent du réseau qui aurait fuité. »
Elle le regarda, les yeux plissés, clairement en train d'évaluer la cohérence de son nouveau mensonge. Elle comprenait pourquoi Solis faisait ça. Si le Bureau apprenait qu’un agent avait été infiltré contre les ordres, sans trace officielle, l’enquête sur le Cartographe passerait au second plan. Valois se concentrerait sur la trahison interne. L’existence d’Ombre, même mort, était une bombe.
Cela justifiait le vol du disque, le chiffrement de l’identité, et la panique de Solis. C'était une couverture plus solide que ‘vieille boîte 7’. Et Solis savait qu’en y pensant, Marie-Ange avait déjà tiré les mêmes conclusions.
« Tu as en réalité mis la main sur quelque chose qui prouve que l’un de tes gars était dans le réseau du Cartographe, Gabriel, » souffla-t-elle. Elle n’était plus en train de deviner, elle était en train de reconstruire le puzzle avec les indices. « Et s’il a été capturé, le Cartographe sait ce que l’agent savait. Il a dû le torturer pour obtenir des infos sur son réseau, et tu as peur que le disque ne donne l’identité de l’agent et la preuve de ton implication. »
C'était tellement proche de la vérité que Solis se sentit blêmir.
« Ne t’inquiète pas de ça, » pressa Solis. « Concentre-toi sur les coordonnées. Ce que j'ai entendu, c'était ça. Des coordonnées. Je peux te jurer qu’il y a une adresse. Trouve-moi ça, vite. Nous devons vérifier si le cartel est toujours sur place. »
Elle posa sa main sur le disque, signe qu'elle ne l'abandonnerait pas encore. Elle était à présent engagée.
« D’accord. Laisse-moi passer le reste des couches. Le fichier audio principal, je ne pourrai pas l'ouvrir sans casser quelque chose, mais il devrait y avoir des fichiers annexes moins protégés, des bribes de données secondaires. Souvent, les agents secrets mettent des couches sur la preuve principale, mais laissent des chemins de fer pour la localisation. On va chercher ces chemins de fer. »
Elle réintroduisit le disque dans le boîtier et commença à taper frénétiquement. Solis attendit, le son de la machine à café et le bruit des assiettes lui semblant une musique d'attente insupportable. Marie-Ange était maintenant plongée dans son travail, son visage révélant l'effort intense que demandait l'outil. Elle était seule contre un chiffrement de niveau étatique, dans un café bondé, et elle le faisait sans même un ordinateur portable.
Au bout de quelques minutes haletantes, une lumière verte clignota sur le boîtier.
« Bingo, » annonça-t-elle doucement. « Fichiers satellites joints. Non chiffrés. Pas de sens. Des images floues, des coordonnées GPS et des codes temporels. » Elle plia sa lèvre supérieure en un signe d’agacement et de concentration. « L’agent était malin. Il savait que le Cartographe ne chercherait que sa voix, mais il a laissé les coordonnées à la périphérie. »
Elle fit défiler les données sur le petit écran du boîtier, le faisant tourner pour que Solis puisse jeter un œil. C'était un fouillis de chiffres cryptiques, de coordonnées décimales et d'images thermiques de très mauvaise qualité. Ça ne ressemblait à rien de cohérent.
« Ça confirme tes dires, » dit-elle subitement. « Les coordonnées pointent vers le 14e arrondissement. Rue Vercingétorix. Trente-six. »
Elle leva les yeux vers Solis, et l'horreur dans son regard était palpable. Elle avait la preuve de ce qu'il lui avait dit. La précision était là. Solis n'avait pas menti sur l'adresse. Mais visiblement, il y avait quelque chose dans les métadonnées annexes qui la troublait encore plus qu'elle ne s'y attendait.
Elle fit défiler l'une des images floues. C'était une photo prise dans l'obscurité, probablement par une caméra miniaturisée.
« Regarde ça, Gabriel, » dit-elle, insistant. « L’agent, ton ‘Ombre’… il n’a pas seulement enregistré un son. Il a réussi à transmettre une image avant de se faire neutraliser. C'est flou, mais regarde ce que le Cartographe tient dans sa main. »
Solis se pencha, plissant les yeux. L'image était horrible, granuleuse, mais au centre, sous la lumière blafarde d'une ampoule de cave, il pouvait voir la silhouette maigre d'un homme—le Cartographe—et dans sa main gantée, qu'il semblait brandir devant la victime, il y avait un objet. Non pas un défibrillateur ou une seringue. Un cahier. Un vieux cahier taché.
« C’est un vieux document, » murmura Solis, son cœur se serrant. Il n'avait pas besoin de plus de clarté. Il savait ce qu'il regardait.
Marie-Ange hocha la tête, sa voix étouffée.
« Oui, Gabriel. Et c’est plus qu’un vieux document. Les bords sont jaunis, mais reconnais-tu le sceau du Bureau Central sur le coin ? Et le code-barre ? »
Solis reconnut le petit carré noir et blanc, une relique des anciens systèmes d'archivage des années passées. C’était le cachet des archives scellées. Les archives de la PJ. Et il n’y avait qu’un seul dossier qui traînait autour de Solis et Marie-Ange.
...
« C’est un vieux document, » murmura Solis, son cœur se serrant. Il n'avait pas besoin de plus de clarté. Il savait ce qu'il regardait.
Marie-Ange hocha la tête, sa voix étouffée.
« Oui, Gabriel. Et c’est plus qu’un vieux document. Les bords sont jaunis, mais reconnais-tu le sceau du Bureau Central sur le coin ? Et le code-barre ? »
Solis pouvait sentir la sueur froide dans le creux de sa main. Le sceau du Bureau Central. Une série de chiffres et de lettres qu'il connaissait par cœur. Le code d'archivage des dossiers confidentiels, version 2015.
« C’est le Rapport, Marie-Ange, » murmura Solis, le mot se perdant presque dans le bruit ambiant du café. « L’Annexe M. Le rapport médical de… »
Elle termina la phrase pour lui, le regard vide, fixant les grains rugueux de la photo. « Le rapport médical d’autopsie sur le corps que nous avons enterré sans autopsie complète. Le seul document qui prouverait que ce n’était pas un accident. »
La pièce manquante. L’os dans la gorge du Bureau Central depuis cinq ans. Le document que Valois, Solis, et deux autres avaient passé un temps fou à falsifier avant de le faire disparaître.
Marie-Ange retira le disque de son boîtier et le posa doucement sur la table. Elle n'avait plus besoin de l'analyser pour comprendre la gravité de la situation.
« Récapitulons Solis, » dit-elle, se penchant par-dessus la table, son visage à quelques centimètres du sien. « Tu as volé ce disque. Il prouve que tu as infiltré un agent sous couverture, illégalement, dans le réseau du Cartographe. Il est censé contenir le dernier cri de cet agent : une adresse et un aveu – que le Cartographe sait pour L’Affaire. »
Solis déglutit, sentant une bouffée de nausée. Elle avait tout compris, et même plus.
« Maintenant, ce disque volé contient aussi une photographie prise par ton agent au moment de sa capture ou de sa torture, montrant clairement le Cartographe en possession de l’Annexe M, le rapport que nous avons détruit ensemble. Le rapport qui exonérerait le coupable que nous avons emprisonné. »
Marie-Ange passa une main dans ses cheveux, le geste révélant à quel point elle était secouée.
« Si Valois met la main sur ce disque — et si elle déchiffre le fichier audio, ce qu'elle finira par faire avec les outils du Bureau Central — elle ne verra pas seulement l'adresse du Cartographe. Elle verra la preuve de l’infiltration illégale, ce qui met fin à ta carrière, et elle verra que le Cartographe a mis la main sur le seul document prouvant que L’Affaire n’était pas classée comme nous l'avions déclaré. »
Sa voix se fit tranchante. « Gabriel, tu n'es plus seulement en train d'enfreindre les règles pour attraper un tueur. Tu es en possession d'une arme qui peut faire sauter le Bureau Central, toi et moi, tout en révélant que nous avons étouffé une vérité. Valois ne sera pas ton allié. Elle sera ta bourrelle. Elle doit protéger l’institution et surtout, ses propres fesses. »
Solis regarda le disque. C'était vrai. Il avait joué à un jeu ignoble avec Ombre, il l'avait incité à prendre des risques, et maintenant, la mort d'Ombre avait accouché d'une vérité qu'il ne pouvait pas gérer seul.
« Je devais sauver l’adresse, » protesta Solis faiblement. « Je devais trouver l'emplacement avant qu'il ne se déplace. »
« Et tu l’as fait, Rue Vercingétorix, Trente-six. Mais regarde la photo, Gabriel, arrête de chercher l’adresse, cherche la cible ! Le Cartographe n'a pas torturé ton gars juste pour une adresse. Il l’a torturé pour qu'il meure et revienne, et qu’il lui donne les secrets sur L'Affaire que seul un mort pouvait connaître. Il savait exactement ce qu'il cherchait. Et la preuve, c'est ce rapport dans sa main ! Il ne cherche plus à tuer ses victimes, il cherche à ressusciter des informations ! »
La vérité le frappa comme une décharge électrique. Le Cartographe n'était pas un simple maniaque obsédé par le seuil de la mort. Il était obsédé par leur seuil de la mort, celui d'Ombre, car Ombre savait le secret exact que la police avait effacé. Le meurtrier utilisait l'agent infiltré comme un médium pour obtenir la vérité de L'Affaire.
« Mais pourquoi l’Annexe M ? » demanda Solis, le souffle court. « Il pouvait l’obtenir autrement, voler les archives… »
« Non, » coupa Marie-Ange. « Tu as oublié. Tu te souviens de ce que contenait le faux rapport que nous avons rédigé ? Il manquait une donnée capitale : la cause réelle de la mort. Seul le médecin qui avait pratiqué les premières manipulations sur le corps avait pu la consigner dans un rapport annexe, l'Annexe M que nous avons détruite. Pour être certain que cette information était bien effacée, il fallait interroger quelqu'un qui avait participé à l'effacement. Toi ou l’un des tiens. Ombre. »
Elle prit le micro-disque et le tapota du bout du doigt. « Ton agent est mort en se forçant à parler du Cartographe au moment où il revenait à la vie, oui, mais toute la torture était centrée sur l’obtention d’un seul secret : le contenu de l’Annexe M. Et le Cartographe a réussi à l’obtenir. D’une manière ou d’une autre, Ombre lui a donné le secret, l’information manquante. Et maintenant, il a la preuve physique dans sa cave. »
Solis s'adossa à sa chaise, ignorant le bruit du café. Il voyait clair, brutalement clair. Le Cartographe savait la vérité sur L'Affaire : le nom du commanditaire et la cause exacte de la mort. Ce n’était plus une affaire de meurtres rituels en série. C'était une vendetta personnelle contre le Bureau, et Solis était au centre, car c'était son ancien infiltré qui avait été forcé de parler.
Marie-Ange lui remit le micro-disque, le glissant dans sa main. La chaleur de son corps était le seul contact que Solis ressentait.
« Le choix est simple, Gabriel, mais terrible, » annonça Marie-Ange, sa voix devenant dure et sans appel. C'était son verdict. « Ce disque contient l'information nécessaire pour localiser le Cartographe immédiatement à Rue Vercingétorix. Si tu le remets à Valois, elle met fin à l'infiltration et elle lance un assaut. Tu sauves probablement des vies — peut-être que le Cartographe est toujours là — et tu sauves ta carrière en faisant semblant d'avoir trouvé une boîte 7. »
Elle fit une pause. « Mais tu lui donnes aussi l’image, la preuve que l’Annexe M est entre les mains du tueur. Elle va devoir gérer ça – soit en détruisant cette preuve, soit en la faisant passer pour une autre falsification. Et ce Cartographe ne sera plus un secret, mais une menace contre l'ordre établi. Toute l’opération autour de L'Affaire risque d'exploser. »
Solis réalisa que Valois, confrontée à ça, ferait tout pour étouffer le rapport médical à nouveau, même si ça signifiait compromettre l'enquête sur les meurtres du Cartographe.
« Ou, » continua Marie-Ange, la voix plus faible, mais pleine de la conviction d'une femme qui avait aussi tout perdu pour cette affaire. « Tu gardes le disque. Tu me laisses décrypter le fichier audio principal pour que tu saches ce que Ombre a révélé exactement, et tu vas toi-même vérifier l’adresse, seul. Ça, c'est l'enquête illégale, le vol de preuve. Mais tu sauves la vérité, Gabriel. Tu peux récupérer l’Annexe M toi-même. »
Elle regarda Solis droit dans les yeux. « Mais si Valois te découvre, ou si tu échoues, tu es le seul responsable. C'est toi qui as créé l'infiltré, et c'est toi qui détiens la preuve que L'Affaire est un mensonge. »
Il y avait un choix. Le choix entre sauver sa carrière et l'intégrité de la police, ou plonger dans l'ombre pour récupérer la vérité que son agent avait payé de sa vie. Le temps pressait. Chaque seconde passée ici permettait peut-être au Cartographe de vider sa cave.
Solis serra le disque dans sa paume. Il sentit la petite boule de métal. Il n'y avait plus d'hésitation. La loyauté envers Ombre l'emportait sur la procédure. Ombre avait laissé ce message pour qu'il soit utilisé.
« Garde le boîtier prêt, » dit Solis, se levant, laissant à peine le temps à Marie-Ange de répondre. « Je vais appeler Valois. Je lui dirai que j’ai une piste, une rumeur sur Rue Vercingétorix que je dois vérifier, quelque chose de faible. Je lui donne de faux espoirs pour gagner du temps. »
Il donna un dernier regard à Marie-Ange. « Tu as besoin de combien de temps pour déchiffrer le fichier audio principal ? »
« L’audio ? Plusieurs heures, peut-être une journée complète. C’est du lourd, Gabriel. Et ça prendra du temps sans se connecter. Pourquoi ? Tu ne vas pas y aller, n'est-ce pas ? »
Solis sourit, un sourire amer et faux. « L’adresse est dans ma tête, Marie-Ange. Et j’ai déjà volé la preuve. Je ne vais pas laisser le Cartographe s’en sortir maintenant. Je vais sécuriser la Rue Vercingétorix. Et je vais récupérer l’Annexe M. »
« Ah, Gabriel, » souffla-t-elle, secouant la tête de dépit. « Tu es le seul flic que je connaisse qui peut transformer une simple traque de tueur en une mission suicide politique. Fais attention, Valois arrivera après toi, même si elle n’a qu’une demi-piste. Elle ne te laissera pas briser le protocole sans conséquence. »
Solis acquiesça. Il savait que Marie-Ange avait raison. Il venait d'entrer dans un bras de fer à trois : le Cartographe, Valois et lui.
Il quitta le Danton, se dirigeant vers sa voiture, le disque d’Ombre pressé contre sa poitrine. Le soleil s’élevait enfin au-dessus de Paris, mais pour Solis, le monde venait de devenir beaucoup plus sombre. La rue Vercingétorix l'attendait. Et il y allait d’abord en tant que traître à l'institution, et ensuite seulement en tant que flic.
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