Chapitre 1 : Le Cadavre Rendu

Le siège de la voiture de surveillance était aussi confortable qu’un parpaing. Ou peut-être était-ce juste l’épuisement qui rendait tout inconfortable. Gabriel Solis avait passé ce qui lui semblait être une éternité à fixer la façade terne d’un immeuble du 18e, persuadé que le « Cartographe » — ce cinglé d’urgentiste qui jouait au dieu avec des défibrillateurs — allait opter pour cet endroit minable. Solis avait tort, bien sûr. Il avait toujours tort quand il s’agissait de ce monstre. Le tueur ne laissait aucune trace utilisable, juste des corps, ou plutôt, des morts forcés de revenir. C’était ça, le truc. La réanimation n’était pas une seconde chance, c’était une nouvelle couche de souffrance qui rendait l’âme encore plus lourde à la fin.

Solis luttait contre la lourdeur d’une nuit qui commençait à virer à l’aube quand son téléphone vibra, un son métallique et trop aigu dans le silence moite de l’habitacle. C’était Valois. La commandante. Évidemment, jamais rien de bon ne sonnait si brutal.

Il décrocha, la voix immédiatement rauque. « Solis. »

« Bougez, Solis, » pesta la voix de Valois, rapide et sans fioritures. Il y avait une urgence brute dans son ton qui dépassait l’agacement habituel. « On a un corps. Saint-Michel. Les urgences. Maintenant. »

Solis se redressa, sentant son dos protester. « Un autre ? Le Cartographe a frappé ? »

« Non. Enfin, oui, mais… c’est différent. Ce n’est pas le lieu du crime, Solis. C’est le lieu du dépôt. Le salaud l’a laissé là. Comme une lettre à la poste, en plein milieu des urgences, sur un brancard anonyme. »

Solis cligna des yeux, essayant de comprendre l’atrocité du geste. Le Cartographe n’était pas du genre à laisser des pièces à conviction, ou même à 'lâcher' une victime. Il gardait ses sujets jusqu’à ce qu’ils n’aient plus rien à donner, jusqu’à ce que le silence des morts devienne définitif. Ce changement de méthode était intrigant, et franchement, terrifiant.

« J'y suis dans vingt minutes, » lança Solis, démarrant le moteur. Sa surveillance était compromise, foutue, mais ça importait peu. Un corps abandonné, c’était un message. Et Solis avait besoin d’entendre ce que ce dingue essayait de dire.

Le trajet fut une succession de feux rouges et d’accélérations frustrantes. Les rues de Paris, à cette heure, n’étaient pas assez vides pour le rythme cardiaque fiévreux de Solis. Il revoyait les photos des dossiers précédents, les cicatrices qui n’étaient pas causées par le meurtre, mais par la survie forcée. Le type était un artiste du néant.

Quand Solis arriva à l’Hôpital Saint-Michel, il gara sa voiture de fonction n’importe comment. Les gyrophares des voitures de police clignotaient déjà sinistrement sous la lumière blafarde des lampadaires.

Il se précipita à travers les portes des urgences, l’air froid et aseptisé de l’hôpital lui pinçant le visage. C’était le chaos habituel, des brancards bloquant les couloirs et le sifflement incessant des machines, mais là, au milieu du tumulte, Valois l’attendait, près des portes battantes d’une salle de déchoquage.

Valois portait cette expression figée que Solis connaissait bien : un mélange de dégoût et de concentration intense. Elle était grande, sévère, avec des cheveux tirés en arrière qui ne laissaient rien deviner de ses émotions.

« Solis, enfin, » dit-elle sans même un regard de bienvenue. Elle lui fit signe d'entrer du menton. « Il est là. Dans la salle trois. »

« Qu’est-ce que les urgentistes en pensent ? » demanda Solis, essayant de rattraper son souffle.

« Ils sont paniqués. Le salaud a déposé le corps sur un brancard vide vers quatre heures du matin, juste à l'entrée. Personne n'a rien vu. On dirait qu’il voulait qu'on le trouve vite. » Valois baissa la voix, tout en surveillant les infirmiers qui passaient. « C’est un message, Gabriel. Il n’a jamais fait ça. Il l'a 'relâché', ou plutôt, il l’a jeté une fois qu'il n'en avait plus rien à faire. »

La façon dont elle insista sur ‘relâché’ lui donna un frisson. Ce n'était pas un acte de pitié. C'était un acte de désuétude.

Solis hocha la tête, sa chemise collée à son dos. Il n'avait pas besoin de plus d'informations pour l'instant. Il avait besoin de voir.

Il poussa les portes en métal et entra dans la salle trois.

L’atmosphère changea instantanément. Ici, le chaos des urgences était remplacé par un silence clinique et oppressant. Le corps était là, sur un lit, recouvert d’un simple drap blanc qui cachait la majeure partie de l’horreur. Un légiste et des techniciens de la police scientifique se tenaient à l'écart, attendant le signal de Solis pour commencer leur travail.

Solis s’approcha lentement, comme s'il craignait de briser le silence fragile autour de la victime. Lentement, il souleva le drap. Il prit une grande inspiration, mais il n'y avait aucune odeur de putréfaction, seulement l'odeur métallique et propre du sang séché et des désinfectants.

La victime était un homme, d'une trentaine d'années, pâle et émacié. Mais ce n’était pas la pâleur qui choqua Solis, c’était la surcharge d’agressions médicales.

Le corps était criblé d'indices, des blessures qui n’étaient pas là pour tuer, mais pour contrôler le retour à la vie. Il y avait des douzaines de marques, des petites brûlures rouges, circulaires et brutales, réparties sur la poitrine et le flanc. Des traces de défibrillations. Répétées. Violentes. Plus que de raisonnable.

Solis se pencha, observant les bras. Des cathéters, beaucoup trop de cathéters, avaient été enfoncés – certains semblaient avoir été mis et retirés plusieurs fois au même endroit. Le Cartographe avait besoin de points d'accès rapides pour injecter et retirer des substances, pour démarrer et stopper le cœur à volonté.

Il remarqua les bleus profonds sous la clavicule et autour du cou, là où l’urgentiste avait dû forcer l’intubation—pour maintenir le souffle artificiel après l’arrêt cardiaque, pour le ramener encore et encore. Ce n’était pas un meurtre par strangulation ou par arme blanche ; c'était une mort administrée par protocoles.

Alors que Solis passait en revue les preuves visuelles, son esprit confirma ce qu'il savait déjà. C’était sa création. C’était la méthodologie de ce bourreau obsédé par la ligne entre le néant et la lumière vacillante de la conscience.

Le Cartographe cherchait à parler à l’entre-deux. Il fallait une expertise médicale précise, une froideur clinique, pour maintenir quelqu’un dans cet état de mort temporaire et répétée. Le corps devant lui parlait de cycles infinis d’arrêts cardiaques et de réanimations forcées, le tout culminant évidemment par une mort que même la médecine moderne ne pouvait plus inverser.

En voyant l'état des pupilles et la rigidité post-mortem, Solis n'avait aucun doute. Cet homme était allé chercher le secret qu'on ne donne qu'au seuil de la mort. Et il était revenu, ou plutôt, il avait été ramené, des dizaines de fois, jusqu’à ce que les cellules de son cerveau lâchent définitivement prise. C’était une mort cérébrale par épuisement, une torture non pas du corps, mais du mécanisme vital lui-même.

Il se redressa légèrement, un goût amer dans la bouche. C'était bien la signature détaillée du Cartographe. La confirmation glaçante que leur traque n'était pas près de s'arrêter. Et la raison pour laquelle cet homme avait été abandonné était sans doute qu’il avait finalement cédé le secret que le maniace cherchait.

Solis regarda le corps une dernière fois, se préparant à noter les détails macabres. Mais alors que son regard glissait le long de l'abdomen, il s'arrêta. Quelque chose n'allait pas. Au milieu de ce tableau de brutalité médicale, il y avait une anomalie. Quelque chose d’inattendu.

Juste sous la cage thoracique…

Juste sous la cage thoracique, à peine visible sans un examen attentif, se trouvait une petite ligne. Une cicatrice. Elle était fine, nette, bien moins d’un centimètre de long, fermée par ce qui semblait être de la colle chirurgicale récente – le genre qu’on utilise pour les incisions minimales. C’était étrangement propre par rapport au reste du corps.

Solis se pencha davantage, plissant les yeux. Cette petite marque n’avait rien à faire là. Elle détonait complètement avec le chaos des lacérations, des bleus, et des points de ponction laissés par le Cartographe. L'urgentiste maniaque était précis, oui, mais ses blessures étaient fonctionnelles, agressives. Il ne faisait pas de la chirurgie esthétique. Chaque trace qu'il laissait était la preuve de son travail acharné à démarrer un cœur, pas la preuve d'une petite opération minutieuse.

Cette incision, elle, était différente. Elle était trop soignée, trop délibérée. Solis toucha du bout des doigts, sentant la résistance du tissu. Elle n’était pas le résultat d’une lutte, ni d’une blessure subie par la victime. Non, c’était une intervention chirurgicale, effectuée dans un environnement qui avait, un instant, été stérile.

Il écarta mentalement l'idée que le Cartographe lui-même l'ait faite. Pourquoi ? Pour quoi faire ? Le tueur cherchait à explorer l'âme, pas à implanter quelque chose.

Alors, si ce n’était pas le tueur, c’était le fait de la victime. Ou d'un complice.

Une bouffée d'adrénaline, froide et perçante, remonta le long de la colonne vertébrale de Solis. L'infiltré. Ombre.

Son unique source d'information dans cette affaire pourrie était un policier que Solis avait lui-même poussé à prendre des risques insensés. Ombre, c’était l’argot qu’ils utilisaient pour désigner les informateurs qui n’existaient pas officiellement, ceux qui entraient trop profondément dans l'ombre pour laisser une trace. Ce policier avait été tellement crucial, tellement vital pour comprendre le réseau du Cartographe, qu'il s'était fait prendre. Solis avait craint le pire depuis des jours, supposant qu’il ait fini comme les autres victimes, rendu au néant.

Mais Ombre savait que s’il se faisait attraper, il serait la victime parfaite pour le Cartographe, le sujet idéal pour cet interrogatoire mortel. Et s’il devait en arriver là, il devait laisser un dernier message, quelque chose que seul lui saurait où chercher.

Solis considéra la petite cicatrice. C’était la méthode de dissimulation classique des réseaux d’espionnage de l’ancienne école. Un message sous la peau, un minuscule paquet de données caché là où même une fouille corporelle approfondie ne le révèlerait pas, à moins d'avoir des raisons précises de chercher.

Ombre avait fait la seule chose qu’il pouvait faire. Il avait encodé son dernier rapport, anticipé sa capture et mis en sûreté le message. Mais pour qu’il survive au Cartographe, pour qu’il lui résiste assez longtemps pour qu’il soit « relâché » — et non pas simplement abandonné — il fallait qu'il y ait la mort cérébrale. C’était une mission suicide délibérée.

Solis comprit la terrible logique. Le Cartographe voulait des secrets du seuil de la mort. Et Ombre, s'il était confronté à cela, avait choisi de forcer le Cartographe à le chercher jusqu'à l'extrême limite, jusqu'à ce que son cerveau s'éteigne. Juste avant d’être capturé, il avait pris une chance chirurgicale, inséré l'objet, puis avait probablement effacé l'opération lui-même.

Il était Ombre. Ce corps supplicié, c’était son homme.

Solis se sentit un frisson de panique égoïste. Si les légistes de Valois mettaient la main sur cette cicatrice, si le Cartographe n’avait pas vu l’anomalie avant de se débarrasser du corps, alors Solis avait une chance. Une seule.

Il réalisa que les techniciens attendaient son feu vert. Ils devaient sécuriser les lieux et commencer le travail de prélèvement. Il n'avait que quelques minutes avant que ce corps ne devienne une scène de crime scellée, analysée millimètre par millimètre. Il ne pouvait pas demander aux légistes de l’aider ; ce qu'il cherchait était probablement classé top secret, hors protocole. Et s'il se trompait, il ruinerait la scène de crime.

« Laissez-moi une minute. Je veux juste vérifier un dernier point sur l'état général », lança Solis, sa voix plus ferme qu'il ne s'y attendait.

Le légiste hocha la tête, reculant poliment. Valois était toujours à l'extérieur, gérant le chaos. Solis était seul avec l’homme qu’il avait envoyé à la boucherie.

Il jeta un coup d'œil rapide aux instruments de la table adjacente, là où les urgentistes avaient dû se débattre brièvement avec la victime avant de réaliser que c’était fini. Il repéra une trousse à suture d’urgence qui n’avait pas encore été emportée. Parmi la quincaillerie, une petite pince hémostatique. Ce n’était pas un scalpel, mais ça ferait l’affaire. C'était précis, avec une pointe fine, et ça pouvait facilement passer pour un outil d’examen post-mortem rapide.

Solis prit la pince, la glissant dans la paume de sa main. Le temps pressait.

Il se pencha à nouveau sur la victime, faisant écran de son corps pour masquer ses mouvements aux techniciens. Il positionna la pince précisément sur la cicatrice, là où la colle chirurgicale se terminait.

Il ne pouvait pas se permettre de déraper. S'il agrandissait la blessure de manière visible, les légistes le verraient. Il fallait que l’incision existante serve de porte d’entrée.

Solis inspira profondément, retenant son souffle. C’était une violation flagrante des procédures, mais l'urgence était là, brûlante. Si Ombre était allé si loin pour lui donner ces données, Solis ne pouvait pas se fier aux protocoles d’enquête habituels.

D’un mouvement sec et chirurgical – il avait dû apprendre ces gestes pour ses années d’infiltration – il enfonça légèrement la pointe de la pince dans la cicatrice fraîche. Le tissu céda avec un léger son liquide. Il déchira la petite quantité de colle et pénétra juste sous l'épiderme.

Il tâtonna délicatement. Il y avait quelque chose là. Sous la peau. Solide, petit, trop lisse.

Une sueur froide perlait sur son front. Solis travaillait à l'aveugle, ne comptant que sur son sens du toucher. Il remonta doucement l’objet, utilisant le bout de la pince comme un crochet.

Ce qui apparut fut minuscule, à peine la taille de l’ongle de son pouce. Un micro-disque numérique, le genre que les services spéciaux utilisaient pour stocker des gigaoctets de données de manière indétectable, rendu étanche et biocompatible.

Solis le retira, le glissant sans un bruit entre son pouce et son index. Il était tiède.

Ce n'était plus une scène de crime. C’était une livraison.

La priorité absolue était de masquer son intervention. Toujours gardant son dos vers les techniciens, Solis utilisa le plat de la pince pour presser les bords de la cicatrice. Le corps était déjà froid, le sang ne coulait plus, mais l'ouverture devait être refermée, l'aspect soigné rétabli. Il y avait encore quelques traces de colle chirurgicale autour qu'il réappliqua succinctement avec le bout du doigt. Avec l'agitation des urgences, il était peu probable que le léger élargissement soit remarqué avant l'autopsie complète, et même là, ce serait attribué à la manipulation post-mortem. Il venait d'effacer les traces de son propre crime procédural.

Le micro-disque, il le glissa profondément dans une petite poche intérieure de sa veste, celle qu’il gardait toujours vide pour ce genre d'impératifs. C'était lourd, pas par le poids physique, mais par ce qu'il contenait. La vérité qu'Ombre avait dû payer avec sa vie.

« C’est bon, » dit Solis, se redressant et rangeant négligemment la pince. « Vous pouvez prendre la suite. Procédures habituelles. Je veux que tout ce qui a été touché soit sécurisé. Et j’insiste sur une analyse approfondie des traces de substances. On cherche toujours un cocktail stimulant inhabituel. »

Il agitait sa main comme pour dissiper les doutes, adoptant l'air professionnel du flic qui a vu cent cadavres.

Les techniciens entrèrent, et Solis se recula, sentant le disque brûler sa poche, même à travers le tissu épais. Le cadavre de son infiltré n'était plus qu'une enveloppe vide, mais maintenant, Solis avait ce qu'il était venu chercher. Il devait sortir d’ici. Vite. Il ne pouvait pas risquer de se faire surprendre.

Il tourna le dos à Ombre et à l'horreur clinique, sa tête déjà en ébullition…

Il tourna le dos à Ombre et à l'horreur clinique, sa tête déjà en ébullition. Les techniciens entrèrent, comme des fourmis professionnelles et morbides, tirant leurs chariots à outils et déroulant le ruban jaune pour marquer ce qui était désormais une scène de crime formelle, même si le crime final avait eu lieu ailleurs.

Solis fit semblant de s’attarder une seconde sur l'équipement de réanimation abandonné près du lit—les palettes de défibrillateur ensanglantées, les tubulures déconnectées. Il devait paraître méthodique, absorbé par l’enquête officielle, alors que sa seule obsession était le petit objet qui pesait maintenant une tonne dans sa poche intérieure. Il sentait presque le regard des techniciens sur lui, attendant qu’il dégage le passage pour pouvoir commencer l’analyse des fluides.

« Je veux une analyse toxicologique complète sur tout. Et vite, » ordonna-t-il à la volée, sans vraiment regarder l'expert légiste, un homme rond et placide nommé Dumont. « Concentrez-vous sur les produits myorelaxants et les inhibiteurs du tissu cardiaque. C’est la clef de son protocole. »

Dumont hocha la tête, mais Solis savait que l'information qu'il cherchait n'était pas dans les fluides corporels. Elle était sur le disque.

Il remonta le couloir des urgences, cherchant Valois. Elle était au téléphone, sa voix basse et tendue, argumentant avec quelqu’un au sujet de la couverture médiatique.

Quand elle raccrocha, elle donna à Solis un regard interrogateur.

« Alors ? Qu’est-ce qui le poussé à faire ça ? À le jeter ici ? » lui demanda-t-elle.

Solis haussa les épaules, essayant de paraître déconcerté. « Un message de mépris, peut-être. Ou il était pressé et il en avait fini. C’est la même signature, Valois. Le cycle de mort et de réanimation est intact. Le Cartographe voulait quelque chose de cette victime, et il l’a obtenu jusqu’à la mort cérébrale. C’est la perfection de sa folie. »

Il fit une pause tactique. « J’ai besoin de quelques minutes pour faire le point sur mes notes avant de rédiger le rapport préliminaire. Je ne veux pas être dérangé. Je peux utiliser le vestiaire de l’équipe de nuit ? »

C’était une requête standard. Les flics qui venaient des rondes de nuit et passaient aux urgences pour des scènes de crime utilisaient souvent les coins isolés pour rédiger ou simplement pour boire un café en paix.

Valois, déjà surchargée par le flux constant d'ordres et de communications, agita une main dismissive. « Fais vite. On doit organiser le transfert du corps, et les journalistes vont arriver. Tu n'as que le temps de le noter. »

Solis s’éloigna, se dirigeant vers la signalisation indiquant les vestiaires et les bureaux administratifs. Il traversa les portes coupe-feu pour se retrouver dans un couloir plus calme, où l'odeur d'encaustique remplaçait celle, plus métallique, de l'urgence brute.

Il trouva un petit bureau inutilisé, probablement celui d'un stagiaire en psychiatrie. Il verrouilla la porte. Le silence était précieux. Il s'assit lourdement sur la chaise en bois, le petit micro-disque entre ses doigts. Il avait l’impression que le temps s'était à nouveau accéléré. Chaque seconde qu'il passait là était risquée. Si Valois le cherchait, il était foutu. Il devait être rapide.

Il sortit de la poche intérieure son téléphone crypté, un modèle spécial qu'ils utilisaient pour les communications sensibles, doté d'un lecteur de micro-carte intégré. Ce type de disque nécessitait un logiciel spécifique, mais Solis l'avait. C'était le protocole d’Ombre.

Ses doigts tremblaient légèrement tandis qu'il insérait le minuscule objet dans le lecteur. Il fallait juste que le disque n'ait pas été endommagé par l'enfermement ou les agressions que le corps avait subies.

Le téléphone reconnut le disque après une courte seconde d'attente angoissante. Fichier trouvé : Dernier_Rapport_Ombre_V.01.mp3

Solis activa le fichier, baissant le volume au minimum. Il colla l'appareil à son oreille, bloquant le son avec la paume de sa main, écoutant le grésillement faible qui précédait l’enregistrement.

Ce qui arriva ensuite n'était pas une voix claire, ni une description de scène. C'était un environnement sonore terrifiant.

D'abord, un bruit d'écoulement constant, comme de l’eau qui s’égoutte lentement sur du métal mouillé. Ensuite, la réverbération, une signature acoustique propre aux grands espaces souterrains, aux caves aux murs humides. Solis entendit un frottement, probablement la victime attachée ou essayant de bouger. Le son était étouffé, comme si l’enregistrement avait été fait sous un vêtement, mais incroyablement clair pour l'atmosphère.

Le Cartographe était là. Solis entendit le clic d'un instrument, un son court et mécanique qu’il reconnut instantanément : un moniteur cardiaque qui s'allumait. Puis, une voix. Douce, mesurée, terrifiante : « Ça va aller. On recommence, maintenant. Ne lutte pas. Dis-moi ce que tu as vu de l'autre côté. »

C'était la voix du Cartographe. La voix que personne n'avait jamais identifiée. Solis sentit son estomac se nouer. Le son se mêlait ensuite au bruit strident d'un bip rapide et croissant—la tachycardie avant l'arrêt, puis le silence électronique. L'horreur était là, dans le son. Solis écoutait l'enregistrement sonore d'une âme forcée à rendre ses secrets entre deux morts.

Les bruits continuaient. Des gémissements faibles et étouffés d'Ombre. Des bruits de ventilation forcée, l'air pompé dans les poumons après la réanimation. Le cycle se répétait dans l'enregistrement, encore et encore, le bruit du défibrillateur suivi par le silence, puis le son lent et régulier du cœur qui recommençait, battant faiblement. Solis pouvait presque sentir la douleur cérébrale que ça provoquait. C'était une torture par la répétition.

Au milieu de cette cacophonie de souffrance mécanique, l’enregistrement cessa brusquement les bips rythmiques pour un silence plus total, suivi d’un léger raclement de gorge.

Soudain, la voix d’Ombre, étonnamment claire, mais faible, comme venue de très loin, perça le bruit de fond. C'était un murmure, à peine une expiration, mais le haut-parleur du téléphone le capta parfaitement.

« Rue Vercingétorix. Trente-six. Sous la dalle. »

Ombre donnait les coordonnées de son lieu de détention, mais ce n’était plus le présent. C’était le passé de l’enregistrement, le moment où il avait pu articuler, même brièvement.

Puis, après un autre raclement de gorge, la phrase qui scella Solis dans l'horreur. Elle était pleine de détermination, un dernier crachat d'information, la justification de son sacrifice.

« Il sait pour l’Affaire. Le seul moyen était de mourir. »

Le fichier s’arrêta.

Solis retira le téléphone de son oreille, sa main tremblante, le silence du bureau de stagiaire l'écrasant. Il inspira difficilement.

« L'Affaire. »

Pas l'affaire actuelle du Cartographe, celle qu'ils traquaient publiquement, mais L’Affaire – la seule qu'ils avaient réussi à enterrer il y a des années, celle qui avait brisé Solis, celle qui contenait le secret que seul un mort pouvait connaître. Le secret qu'Ombre avait été forcé de lui donner.

Le Cartographe savait. Et il avait torturé un policier, son policier, pour obtenir cette vérité. Le corps qui gisait sur le brancard n'était pas un simple cadavre. C’était un messager ramené du royaume des ombres, porteur d'une vérité bien plus dangereuse que n'importe quel meurtre.

Solis regarda le micro-disque. Il avait les coordonnées. Et l'aveu terrifiant.

Il glissa le téléphone et le disque dans sa poche, se levant brusquement. Il n'y avait plus de temps pour la procédure. Il devait agir sur ces coordonnées avant que l’urgentiste ne change de cave.

La frontière n'était pas juste brisée. Elle était ouverte. Et Solis venait de la franchir.

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