Chapitre 10: Le Contournement Négatif

Solis avait refermé la trappe du cellier du Danton, calant le panneau de bois pourri avec un morceau de latte trouvée au sol. L’odeur de bière éventée, mélangée maintenant à celle de la terre humide et du calcaire, flottait dans l’air stagnant autour de leurs têtes. Ils étaient dans l’obscurité presque totale, la seule lumière provenant de l’écran de téléphone de Marie-Ange, une source faible mais essentielle qui traçait des formes fantomatiques sur les parois brutes de la galerie.

Le silence des profondeurs contrastait violemment avec ce qu’ils savaient se dérouler juste au-dessus. Solis pouvait presque entendre le chaos, l’éclatement de la porte du Danton, les ordres aboyés de Valois, la ruée des bottes de Lancer. Ils étaient en plein cœur de la chasse. Il fallait bouger, et vite.

« Cinq minutes, c’est tout le temps qu’on a gagné en laissant cette trappe ouverte, » murmura Solis, sa voix résonnant lourdement dans le conduit étroit. « Dès que Valois réalisera qu’on a eu le corps ici, elle va mobiliser. Elle va s’attendre à ce qu’on cherche à atteindre la Place des Vosges, vu que c’était l’adresse gravée. »

Marie-Ange acquiesça. Elle tenait son téléphone d’une main et d’un geste de l’autre, elle pointa vers l’arche de pierre sombre qui menait à la galerie des drains.

« On doit aller vers l’Est. L’intersection principale est sous la Seine, » dit-elle, se déplaçant avec une efficacité surprenante pour quelqu’un qui venait de passer douze heures à courir dans Paris. Elle marchait légèrement penchée en avant, le pull taché de terre et l’air concentré. Sa mallette médico-légale de terrain, devenue un poids symbolique de sa réintégration forcée dans les affaires sales de la police, pendait à son épaule.

« J’ai vérifié le plan que j’ai mémorisé du réseau de drainage, » reprit Marie-Ange, sa voix devenant plus technique, comme si elle s’adressait à un collègue en salle d’autopsie plutôt qu’à un homme poursuivi dans les égouts. « L’accès à la Place des Vosges n’est pas direct par ici. L’endroit n’a pas été entretenu depuis des décennies. On doit passer par le réseau de drainage principal. Intersection majeure. »

C’était la mauvaise nouvelle que Solis attendait. Le réseau principal était plus rapide, mais notoirement dangereux. Ce n’était pas un simple conduit de service ; c’était un labyrinthe d’eau stagnante et de courants imprévisibles.

« C’est beaucoup plus loin, » constata Solis, frustré. « Combien de temps ? »

« Vingt minutes, en courant, pour atteindre l’intersection. Trente pour traverser le collecteur jusqu’à une sortie utilisable. Ça nous laisse très peu de marge sur Valois. »

Solis serra les mâchoires. Trente minutes était un luxe qu’ils n’avaient pas. Le Cartographe Négatif, Chevalier, avait tout mis en scène pour lui faire gagner ce temps précieux en attirant Valois ailleurs, mais l’avantage était éphémère. Valois était aussi rapide et plus intelligente que n’importe quel autre flic. Elle aurait déjà levé l’alerte de Laurent au parking.

« On reste sur la galerie des drains, » ordonna Solis. « On y va. »

Ils commencèrent leur progression. La galerie était étroite — environ un mètre cinquante de haut et un mètre de large, ce qui forçait Solis à marcher penché. Le sol était un mélange glissant de terre battue et de boue. Chaque pas était un effort pour maintenir l’équilibre.

Solis marchait en tête. La présence de Marie-Ange derrière lui était rassurante, mais il était conscient de la vulnérabilité de l’endroit. S’ils rencontraient une inondation, ils seraient piégés.

« Dis-moi à nouveau ce que tu as repéré sur les plans de Chevalier, » Solis exigea, brisant le silence, sa voix rauque. Il se fiait à la mémoire quasi photographique de Marie-Ange pour les cartes complexes de Paris que le Cartographe avait laissées.

« Les galeries datent du XIXe siècle. Très peu cartographiées par la RATP ou la voirie moderne. Chevalier utilisait ce réseau pour ses transferts de victimes et pour son propre camouflage après l’Affaire, » Marie-Ange expliqua, tentant de se souvenir des diagrammes complexes. « L’intersection que nous visons est un point nodal sous Châtelet. Elle est cruciale, car elle est le seul endroit où on peut changer de réseau pour aller vers l’Est sans remonter. »

Le passage devint plus difficile. L’air était humide, et l’eau commençait à s’infiltrer. Une mince nappe d’eau boueuse couvrait maintenant le sol, rendant la marche périlleuse. Solis pouvait entendre le grondement sourd d’une rivière souterraine plus loin, le collecteur principal.

Environ dix minutes plus tard, ils atteignirent le premier signe de difficulté majeure. Le conduit rétrécissait brutalement, forçant Solis à s’accroupir. Devant eux, la galerie était partiellement inondée, l’eau arrivant à mi-mollet.

« On doit traverser ça, » dit Solis, en s’arrêtant. Il sortit son téléphone et le pointa sur l’eau. Il y avait des débris flottants, et la surface était sombre et menaçante.

Marie-Ange se pencha, observant l’inondation. « C’est un affluent du drain principal. Ce n’est pas stagnant. Le courant y est. Il faut faire attention à ne pas glisser. »

Ils s’avancèrent prudemment. L’eau était glaciale. Solis sentit l’humidité s’infiltrer dans ses chaussures. Il tirait la mallette de Marie-Ange pour la maintenir plus haut, et il avançait en testant le sol avec le bord de sa chaussure.

Ce petit détour par l’eau pris cinq minutes cruciales. Solis sentait l’urgence le presser, chaque goutte d’eau lui rappelant le temps qui passait et la proximité de Valois.

Ils ressortirent de l’eau, épuisés et trempés jusqu’aux genoux. Le tunnel s’élargissait à nouveau, un relief bienvenu qui leur permettait de marcher presque droit.

« On s’approche de l’intersection, » annonça Marie-Ange. « Je devrais être capable d’y localiser une zone de maintenance que Chevalier avait marquée sur ses plans. Une zone qui n’est jamais utilisée par les services de voirie. »

Soudain, Solis écarta la main. Il y avait un changement dans l’air, non pas une odeur ou un bruit, mais une sensation. L’air devenait plus froid et un très léger souffle d’air frais s’infiltrait, suggérant une ouverture à proximité.

Ils arrivèrent à la jonction. C’était un espace gigantesque, une intersection de béton armé datant de près d’un siècle. La galerie des drains se jetait dans un collecteur principal, une véritable rivière d’eaux usées et de débris, large de trois mètres et d’un mètre de profondeur. Un son assourdissant de chute d’eau résonnait, amplifié par l’acoustique de la voûte.

Au-dessus de cette rivière, une passerelle de maintenance rouillée traversait le collecteur, offrant le seul chemin vers l’autre côté.

« C’est le collecteur principal, » cria Marie-Ange pour couvrir le bruit. « On doit le traverser. »

Solis regarda le métal. Le danger n’était pas tant l’eau que la fragilité de la passerelle. Elle était largement corrodée, et chaque pas serait un risque.

« C’est la seule façon d’atteindre la section de l’Est, » insista Marie-Ange. « C’est notre seule chance de gagner du temps pour interroger ce corps. »

L’idée de Marie-Ange de prendre le temps d’interroger le corps, même sous la menace imminente de Valois, résonnait chez Solis. Chevalier avait laissé le corps à Solis comme son ultime piège. La Place des Vosges était l’endroit où l’Ordre (Valois et son réseau) était ancré, mais si Solis s’y rendait immédiatement, il tomberait probablement dans un encerclement. Ils avaient besoin de l’information finale, de ce que le corps avait ‘retenu’ de l’interrogatoire du Cartographe.

Solis se lança sur la passerelle. Le métal grinçait et vibrait sous son poids. Il marchait les bras écartés pour l’équilibre, le regard fixé sur la rive opposée. L’odeur ici était horrible, un mélange suffocant de produits chimiques et de matières organiques.

Marie-Ange le suivit avec une précaution mesurée, s’assurant que ses mouvements ne surchargeaient pas la structure.

Ils atteignirent l’autre côté. Soulagé, Solis aida Marie-Ange à sauter du bord de la passerelle sur la terre ferme.

« Maintenant le raccourci, » dit Solis, essoufflé.

Marie-Ange sortit une petite carte plastifiée de sa poche, un cliché des plans de Chevalier qu’elle avait imprimé en hâte. Elle éclaira la carte du faisceau de son téléphone.

« L’adresse de la Place des Vosges est ici, » dit-elle, pointant une zone du plan. « C’était l’option la plus évidente, le chemin le plus court par les catacombes. Mais si Chevalier voulait que nous la trouvions, Valois le savait aussi. Il a construit ce piège pour nous forcer à y aller. »

Solis approuva de la tête. La facilité avec laquelle Chevalier lui avait livré cette adresse le rendait suspect. Le Cartographe Négatif était un manipulateur de génie. Il avait forcé Solis à voler les preuves, à échapper à Valois, et à s’enfoncer dans ce tunnel avec le corps. Il avait orchestré chaque réaction.

« Il y a une déviation, » dit Marie-Ange, glissant son doigt sur la carte. Elle montra une ligne fine et sinueuse qui bifurquait du collecteur principal, s’éloignant complètement de la Place des Vosges.

« C’est la Voie des Abandonnés, un ancien réseau d’aération d’un hôpital psychiatrique maintenant fermé. Très éloigné, vers le Nord-Est. Elle mène à un hôtel particulier abandonné dans le 11e arrondissement. Totalement hors cadre. Chevalier l’avait marqué comme ‘Plan S’. »

Solis regarda la carte. L’idée d’une déviation pour interroger le corps prenait tout son sens. S’ils allaient à la Place des Vosges, ils tombaient directement dans la gueule du loup. Valois était en route, ou y était déjà.

« Un hôtel particulier abandonné, » répéta Solis. « Sécurité minimale, pas de surveillance policière active. C’est notre base temporaire. Le Cartographe Négatif nous a donné un raccourci pour gagner du temps, pas une sortie vers l’Ordre. »

« Exact, » dit Marie-Ange. « Si on prend la Voie des Abandonnés, on gagne du temps sur la course. On se dirige ici, » elle pointa une zone. « Ancien puits d’aération. Une issue discrète. »

« Combien de temps pour y arriver ? »

« En marchant vite, trente minutes. C’est une galerie plus sèche, mais longue et non entretenue. »

Trente minutes. Le temps de sortir de ce trou avant que Valois ne concentre pleinement sa chasse.

« On prend la déviation, » décida Solis.

Ils se dirigèrent vers la Voie des Abandonnés. Le passage était étroit, non voûté, et l’air y était curieusement plus frais, mais aussi plus moisi. Solis pouvait sentir les années d’enfermement et d’oubli.

La marche fut difficile. L’étroitesse du tunnel les obligeait à se couler le long des murs. Le silence dans ce tunnel était écrasant, seulement brisé par le bruit de leurs propres déplacements et de leurs respirations haletantes.

Alors qu’ils avançaient, Solis replongea dans la machination de Chevalier. Le Cartographe Négatif ne cherchait pas à s’enfuir. Il ne cherchait pas à détruire le corps pour effacer sa trace. Il voulait que Solis récupère le corps, qu’il réalise qu’il contenait la vérité cachée, et qu’il le force à l’analyser.

« Marie-Ange, la note, » dit Solis. « ‘La vérité finale est dans sa gorge’. Pourquoi le Négatif a-t-il créé cette capsule osseuse dans la moelle épinière, puis nous a-t-il dirigés vers la gorge ? »

Marie-Ange, marchant légèrement en arrière, éclaira la roche. « C’est une diversion, Gabriel. La capsule était la fausse vérité. Le Nom de L’Ordre. Il voulait que l’on trouve Valois. Mais tu as raison, c’est trop facile. Le Négatif a dissimulé la vérité que lui a extraite du corps. »

« Et cette vérité est… quoi ? »

« Le corps a été réanimé et est revenu. Le Cartographe Négatif est médecin. Il cherchait l’ultime aveu, la mémoire de la mort. Sauf que contrairement à Ombre, cette femme était déjà morte. Il l’a ressuscitée pour l’interroger sur ce qu’elle avait vu avant l’Affaire. Un secret antérieur au dossier. »

Solis sentit le froid de la terre infiltrer ses os. S’il s’agissait d’un secret antérieur à l’Affaire, c’était le fondement même de la corruption qu’ils cherchaient à démanteler.

« Le carnet de bord. Il n’a pas laissé le vrai, » réalisa Solis. Il revint au corps de la victime qu’il avait abandonné derrière eux au Danton. « La vérité est une anomalie physique qui était dans la gorge. Pas dans la moelle épinière. »

Ils continuèrent leur progression. Solis se sentait de plus en plus mal à l’aise avec cette course. Il était épuisé, sale, et piégé dans un tunnel avec son ancienne collègue et un secret macabre transporté de galerie en galerie.

Après vingt minutes, ils sentirent une nouvelle fois l’air changer. Le conduit se termina brusquement par un mur de pierre. Mais à gauche, il y avait une petite ouverture, une grille d’aération cassée menant à un puits vertical.

« Le puits d’aération, » annonça Marie-Ange, consultant sa carte. « Il monte sur cinq niveaux. Il mène directement au sous-sol de l’hôtel particulier. L’isolation est maximale. »

L’ouverture était juste assez large pour qu’ils puissent y passer. Solis s’y engagea le premier. Il fit jouer l’ouverture, et un bruit de tôle déchiquetée résonna brièvement. Il pointa son téléphone vers le haut. C’était un puits noir, des barres de fer rouillées ancrées dans la pierre pour former une échelle de fortune.

« J’y vais en premier. Tu me suis. Fais très attention, ces barreaux sont instables, » avertit Solis.

Il commença l’ascension. Chaque barre d’appui exigeait un test de poids prudent. La pierre autour des barreaux s’effritait. Solis se concentrait sur le moment, oubliant Valois, oubliant Laurent, oubliant tout sauf la nécessité de grimper.

Le puits montait sur environ dix mètres. L’effort était intense, ses bras meurtris par la course et le combat avec Lancer au Danton.

Il arriva au sommet. Une lourde dalle de béton servait de trappe. Solis la poussa. Elle céda avec un bruit grattant et sec, déplaçant des gravats.

Il se hissa à travers l’ouverture.

Il était dans un sous-sol. L’air était sec, poussiéreux, et sentait la moisissure. Le lieu était vide, éclairé par une seule petite lucarne haute. Des toiles d’araignées pendaient des poutres.

Il jeta un coup d’œil rapide autour de lui. De vieux meubles recouverts de draps blancs étaient entassés dans les coins. Une odeur de luxe déchu.

Solis se pencha et aida Marie-Ange à monter.

Marie-Ange atterrit sur le sol, reprenant son souffle. Elle regarda autour d’elle.

« Personne n’est venu ici depuis au moins cinq ans, » dit-elle en enlevant une toile d’araignée de ses cheveux. « C’est un endroit sûr, au moins pour le moment. »

Maintenant, il fallait sécuriser Laurent.

Solis sortit un de ses téléphones prépayés et envoya un message crypté à Laurent. Il devait le détourner de la Place des Vosges, le lieu que Valois avait déjà encerclé.

Abandonnez Place Vosges. Piège. Rendez-vous au 11e Arr. Rue Mont-Cenis, #44 (il inventa un faux numéro de rue proche de l’hôtel pour sécuriser l’adresse réelle). Attente discrète. J’ai la base de données Négatif.

Il envoya le message sans attendre de confirmation. Laurent était un professionnel. Il comprendrait l’urgence d’ignorer Valois et la nécessité de la déviation. Laurent devait le rejoindre.

« Maintenant le corps, » dit Solis.

Ils étaient au moins trois étages au-dessus du puits d’aération où reposait le corps de la victime.

« On ne peut pas le laisser là-bas, » dit Marie-Ange. « S’il est dans les tunnels, Valois va le trouver. »

Solis réalisa soudain l’évidence. S’il avait réussi à le faire sortir du Danton, c’était pour le retrouver immédiatement. Il avait la capsule du ‘Plan Négatif’, mais il lui manquait la preuve irréfutable.

« On doit aller le chercher, » Solis décida.

Ils redescendirent dans le puits. Solis utilisa une corde de maintenance qu’il avait gardée de la morgue, pour se faire glisser.

Ils arrivèrent au corps, toujours dans le conduit, glissant sur la terre humide.

Remonter le corps de la victime dans le puits fut un effort colossal pour Solis, maintenant affaibli et sur ses réserves. Marie-Ange l’aidait, tirant sur la corde et le soutenant par l’arrière. Le corps glissant se cognait contre les parois, le bruit résonnant dans le puits.

Finalement, ils réussirent à hisser le corps dans le sous-sol poussiéreux de l’hôtel particulier.

Ils transportèrent le corps, toujours dans son linceul de plastique bleu, dans le coin le plus sombre du sous-sol, dissimulé sous un drap blanc.

« C’est une bombe à retardement, ce corps, » dit Solis en s’essuyant le front. « Valois va le retrouver si on laisse traîner. »

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » demanda Marie-Ange, regardant la petite capsule osseuse qu’elle avait extraite et qu’elle tenait dans un petit sachet stérile. « On a le Nom de l’Ordre et l’adresse. On va à Place des Vosges ? »

Solis secoua la tête. « Pas encore. Le Cartographe Négatif a mis beaucoup trop d’efforts pour nous faire voler ce corps. La ‘vérité finale’ n’est pas le Nom sur l’os. C’est ce que le corps contient vraiment. »

Solis s’approcha du drap blanc, s’accroupissant à côté de la victime. « Chevalier a utilisé ce corps comme sa dernière boîte de Pandore. Une fois que Valois le verra, toute la vérité de L’Affaire sera révélée, et il le savait. »

« On a le secret que Valois cherche à récupérer. Mais on manque l’interprétation. On a besoin de connaître l’état de ce corps après l’interrogatoire du Négatif, » dit Marie-Ange, sa voix devenant pleine d’urgence clinique.

Solis se redressa. Il se sentait à la fois épuisé et soudainement clair. Le plan de Chevalier, aussi tordu soit-il, était de les forcer à exécuter la dernière étape de son protocole.

« On interroge le corps, ici et maintenant, » dit Solis.

Marie-Ange était prête. Elle alluma une lampe frontale puissante qu’elle avait dans sa mallette.

« Si je dois être plus invasive, il me faudra de l’eau et des instruments. »

« L’hôtel est abandonné, mais il y aura de l’eau coupée quelque part, » dit Solis. « On monte. Établissons un laboratoire d’autopsie improvisé. »

Ils montèrent les escaliers. Le rez-de-chaussée était poussiéreux mais grand, les pièces vastes et silencieuses. Solis utilisa un couteau pour forcer la porte de la cuisine.

L’hôtel particulier était une époque oubliée, les cuisines étaient immenses, équipées de machines inactives. Ils réussirent à trouver la vanne d’eau principale et, après l’avoir activée, un filet d’eau décolorée mais utilisable coula du robinet.

Ils nettoyèrent une table de bois massive, autrefois utilisée pour la découpe. Solis apporta le corps du sous-sol et le déposa sur la table. Il recouvrit les fenêtres de lourds rideaux déchirés pour maintenir l’obscurité, se concentrant sur la dissimulation totale.

« On est seuls, » dit Solis, vérifiant le silence. Il n’y avait aucun bruit de la rue.

Marie-Ange commença à installer son matériel. Elle nettoya soigneusement ses instruments.

« Le Cartographe Négatif a mis le doigt sur la gorge, mais il ne s’agit pas d’une dissimulation chirurgicale ordinaire, » Marie-Ange réfléchit à haute voix. « Chevalier cherchait une vérité non altérée par le temps ou le mensonge. Un aveu physique. »

Solis se rappela l’obsession du Cartographe Négatif pour la ‘mémoire des morts’. Si le corps était revenu de plusieurs arrêts cardiaques, comme les autres victimes du Cartographe Bénévolant, il avait souffert.

Marie-Ange se concentra. Elle utilisa une petite lampe de poche pour examiner l’ouverture chirurgicale initiale sous l’oreille, que Solis avait remarquée.

« L’incision n’est pas l’entrée du secret. C’est la cicatrice d’une procédure répétée, » dit-elle. Elle prit un scalpel très fin.

« Je dois aller plus profondément. Explorer les tissus mous, le pharynx, l’œsophage. À la recherche de débris de choc ou de micro-traumatismes qui pourraient révéler où le Négatif a stocké la vérité, » Marie-Ange expliqua ses intentions.

Solis se plaça de garde, son arme vide posée sur une étagère pour référence, mais sa concentration totale était sur l’examen médico-légal. Il devait comprendre le piège de Chevalier.

Marie-Ange ouvrit l’incision sous la mâchoire avec une précision chirurgicale, évitant les artères vitales. Elle travaillait délicatement, à la recherche de la moindre anomalie. Le corps était encore conservé, mais le temps jouait contre eux.

« Rien de visible. C’est propre, » murmura Marie-Ange, frustrée. « Le Négatif a utilisé ses compétences à la perfection. »

Solis se pencha. « Marie-Ange, je t’ai dit. Chevalier était obsédé par ‘l’aveu final’. Qu’est-ce qui reste d’une confession traumatique ? »

« Seules les ondes cérébrales dans le cerveau, ou une réaction physique au moment de la mort. » Marie-Ange utilisa une micro-sonde pour explorer le larynx.

Soudain, la sonde rencontra une résistance.

« Attends, » dit Marie-Ange. « Il y a quelque chose. Au niveau du cartilage thyroïde. »

Elle utilisa une pince minuscule et tira doucement. Un fragment minuscule et mou, de la taille d’un petit pois, sortit du tissu.

Solis s’approcha, le cœur battant. Le fragment était d’une couleur sombre et étrange.

Marie-Ange le posa sur une lamelle de verre stérile.

« C’est une micro-capsule de tissu. Pas osseuse, mais organique. Comme une balle compressée de sang et de tissu nerveux, » dit-elle, inspectant l’échantillon.

Elle prit son plus petit microscope de terrain et l’examina.

« C’est beaucoup plus que du sang, Gabriel. C’est bourré de micro-traumatismes cellulaires. Cela a servi d’enregistreur. »

Solis réalisa que Chevalier avait utilisé ses connaissances médicales pour créer un réceptacle à l’intérieur du corps, capturant l’ultime réaction physique avant la cessation totale des fonctions cérébrales.

« Le Cartographe Négatif a forcé le corps à réagir, à parler, puis il a figé cette réaction dans cette capsule, » expliqua Solis.

Marie-Ange prit un micro-lecteur qu’elle avait. Elle réussit à extraire un micro-échantillon de la capsule et le plaça sur le récepteur du lecteur.

Le lecteur grésilla, puis un son faible se fit entendre. C’était le bruit d’un cœur s’arrêtant, puis se relançant. Des sons de défibrillation, mais extrêmement étouffés, provenant de la capsule.

Puis, une voix faible, à peine audible. Un murmure.

« C’est la voix de la victime, » dit Marie-Ange.

Le murmure devint plus clair. La victime disait un mot, puis un autre.

Le Palais. L’enfant.

Solis se rembrunit. « Le Palais ? L’enfant ? »

Marie-Ange manipula le lecteur. « Il y a un autre enregistrement. Celui-ci est postérieur. Un mot prononcé juste avant l’arrêt final. »

Le grésillement cessa, et la voix revint, plus claire, mais remplie d’une terreur primale.

Le Négatif.

Le Cartographe Négatif était la personne qui avait forcé ce corps à parler. Mais la capsule ne contenait pas seulement cette information. Elle contenait l’essence de l’interrogatoire.

Marie-Ange se remit à écouter. Elle entendit un segment plus long, une litanie de questions-réponses.

Elle se tourna vers Solis, les yeux écarquillés.

« Gabriel, la vérité est là. Le corps a été interrogé sur un enfant survivant de L’Affaire. Un enfant qui a été élevé par L’Ordre et qui est maintenant infiltré au sein de la police. »

« Un infiltré ? Un autre Ombre ? »

« Oui. Le Négatif cherchait à identifier cet enfant. Le corps a donné une localisation, le lieu où l’enfant a été remis à L’Ordre. »

Marie-Ange écrivit l’information sur un fragment de papier.

Adresse: 22, Rue Dauphine. Cachette Négatif.

Solis sentit une bouffée d’adrénaline. La Rue Dauphine était une vieille rue du 6e, loin des pièges de Valois. C’était la cachette du Cartographe Négatif, où il avait fait son dernier interrogatoire.

« La Place des Vosges était le piège de l’Ordre. Le Cartographe Négatif nous a donné son adresse. Il veut que nous le trouvions, » déduisit Solis.

Marie-Ange rangea la capsule. « Le corps est interrogé sur la seule chose que L’Ordre n’a pas révélée : l’existence d’un témoin qui pourrait détruire toute la structure. »

Solis se sentait écrasé par la lourdeur du secret. Il avait le Nom de L’Ordre (sur l’os) et maintenant la piste de l’enfant-témoin (dans la capsule organique).

Une vibration coupa le silence. C’était le téléphone de Solis. Laurent.

Je suis là. Mont-Cenis. Je suis suivi, mais Valois est toujours au Danton. Elle a trouvé l’indice de la trappe.

« Il est là, » dit Solis à Marie-Ange. « On a l’information qui neutralise L’Ordre, mais on doit interroger le Négatif lui-même. Il est la clé de la trahison. »

Solis ne faisait plus confiance à la facilité. Chevalier ne voulait pas être trouvé. Il voulait que Solis soit poussé à révéler l’existence de l’enfant infiltré, ce qui serait l’ultime chaos pour L’Ordre.

« On fait profil bas. On ne va pas à Rue Dauphine tout de suite. Laurent doit rester où il est, » dit Solis.

Il envoya une réponse à Laurent. Sécurisez. Attendez mon signal. On a la vrai piste. Elle n’est pas à Vosges.

Solis réalisa que Laurent était le maillon faible, le point où Valois pourrait encore les atteindre.

Solis et Marie-Ange retournèrent au sous-sol. Ils remirent le corps sous le drap et montèrent au rez-de-chaussée, attendant Laurent.

« On doit réfléchir, Marie-Ange. Quel est le but de Chevalier ? »

« Détruire L’Ordre. Forcer la vérité à remonter, même si elle est horrible, » dit-elle, regardant autour d’elle.

Ils se dirigèrent vers les fenêtres, regardant à travers les rideaux. Le silence de la rue était un soulagement.

Laurent arriva quinze minutes plus tard. Il entra par l’arrière, après avoir forcé une porte de service, une procédure qu’il exécuta avec un calme professionnel.

Il les rejoignit dans la cuisine improvisée. Il était essoufflé et portait des traces de combat.

« J’ai semé Valois, mais son équipe va scanner les tunnels, » dit Laurent, regardant Solis et Marie-Ange. « Qu’est-ce qui s’est passé au Danton ? »

Solis lui expliqua la manœuvre de Chevalier, la capsule, l’adresse de L’Ordre (qu’il omit prudemment de donner à Laurent, incertain de sa loyauté totale), et la découverte de la vraie information : l’enfant.

« Le Cartographe Négatif veut qu’on aille à Rue Dauphine, sa cachette, » dit Solis. « Pour le capturer. »

Laurent réfléchit. « C’est trop direct. Il sait qu’on est traqués. Il doit y avoir un autre piège. »

Solis était d’accord. Laurent avait un bon instinct.

« Laurent, tu es la seule personne sur laquelle Valois va se concentrer. Elle pense que tu es mon allié. Elle ne te lâchera pas si elle pense que tu as l’Ordre, » dit Solis.

Solis regarda Marie-Ange, pensant à une déviation ultime.

« On interroge le corps à nouveau, ici et maintenant. On ne bouge pas avant d’avoir épuisé toutes les pistes. Rue Dauphine est l’urgence du Cartographe Négatif, pas la nôtre. »

Laurent hocha la tête. « On reste ici. C’est le seul endroit où on peut disparaître sans être piégés. »

Ils décidèrent de rester.

Marie-Ange retourna aux instruments, cette fois pour une analyse microscopique des tissus de la victime, à la recherche d’autres indices.

Solis se concentra sur la capsule osseuse, le Nom de L’Ordre. L’Ordre.

Il devait neutraliser Valois. Il devait trouver le jeune infiltré avant qu’il ne soit démasqué et tué. Chevalier avait créé un jeu de pistes mortelles et Solis devait y survivre.

La nuit touchait à sa fin. Solis surveillait les fenêtres. Il sentait la présence de Valois, proche.

Marie-Ange souleva la tête de ses instruments. « Il y a quelque chose d’autre, Gabriel. Le Négatif a utilisé une technique d’électrochoc pour graver cette capsule. Une technique que seule une personne possédant le protocole interne connaît. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Chevalier n’est pas seul. Il faisait partie d’une équipe qui a conçu le protocole. Et il y a un autre agent quelque part qui utilise cette même technique. »

Un frisson parcourut Solis. Un autre cartographe. Un autre homme qui jouait avec la mort.

Il se tourna vers Laurent. « On reste ici. On se prépare à interroger les corps, Laurent. On doit connaître la vérité finale du Négatif. »

Marie-Ange était prête à recommencer l’autopsie. Elle regarda Solis.

« On doit savoir quel est ce Nom, Gabriel. Le Nom de l’enfant qui a été recruté par L’Ordre. »

Solis acquiesça. Il regarda l’entrée de l’hôtel particulier, sachant que la simplicité de l’endroit était son seul atout.

La traque ne faisait que commencer. Et le corps de la victime du Cartographe Négatif était la seule clé restante pour déverrouiller la vérité ultime de L’Affaire.

« On doit le trouver. Le lieu. L’enfant, et le Cartographe Négatif. C’est la seule façon de neutraliser L’Ordre, » dit Solis, sa voix dure.

Ils étaient en place. L’hôtel particulier était leur dernière forteresse contre Valois.

Laurent se mit en position, surveillant les portes. Le compte à rebours avait commencé.

Comments (0)

No comments yet. Be the first to share your thoughts!

Sign In

Please sign in to continue.