Chapitre 8: Contournement de l’Ordre
« On a un plan. On y va. » La voix de Solis dans l’habitacle exigu de la voiture de Laurent était un mélange de tension et d’une étrange forme de soulagement. Il avait le Nom, l’adresse du « Cartographe Négatif » gribouillées sur ce fragment de papier arraché. Il avait échangé le carnet, la preuve physique, contre sa liberté temporaire. Valois avait de quoi éplucher pendant des heures.
Laurent, concentré sur la route, acquiesça, ses jointures serrées sur le volant. Il conduisait vite, trop vite pour les rues sinueuses du 5e arrondissement qu’ils venaient d’abandonner pour longer la Seine vers l’Est. L’idée de retourner dans le quartier des Archives, le lieu d’un piège précédent, semblait absurde. Mais c’était l’endroit le moins évident pour Valois ; elle n’envisagerait jamais un retour à la scène d’un leurre.
« Valois va mettre le Danton sous cloche. Elle va s’attendre à ce que tu contactes Marie-Ange chez elle, ou un de vos anciens points de chute, » murmura Laurent, les yeux en alerte. « Les Archives de l’Est sont le seul endroit qu’elle considérera comme ‘sécurisé’ après notre sortie de La Morgue. »
Solis se pencha en avant, le souffle court. Son épaule contusionnée protestait contre la vitesse. Il roula la page du carnet entre ses doigts.
« Et le Cartographe… l’original… il est hors jeu pour l’instant. Mais son complice, le Négatif, l’autre urgentiste… Il sait que le jeu a basculé. » Solis réalisa la portée de la manœuvre. Le Cartographe avait servi une double fonction : dévoiler l’Annexe M, et révéler l’existence de son complice. Il n’était rien d’autre qu’un messager macabre.
À travers le pare-brise, les premières lumières blêmes de l’aube commençaient à griser l’horizon, mais la nuit était encore profonde. Le grondement lointain des sirènes de police résonnait, un écho persistant de l’agitation au Palais de Justice.
« Combien de temps avant que Lancer ne mette la main sur le Cartographe et qu’il ne parle ? » demanda Solis, l’inquiétude dans la voix.
Laurent ricana, un son sec. « Le Cartographe ? Il est un fanatique. Il ne parlera pas. Il va essayer de se souvenir de l’entre-deux-morts. Mais Valois ne va pas lui parler, elle va le faire disparaître. Elle est prise. Le Procureur agressé au Palais de Justice. C’est la panique. »
Ils traversèrent un pont, la vue rapide du fleuve noir accentuant la sensation de fuite. Laurent prit une sortie inattendue, se faufilant dans une zone de petites rues résidentielles et d’ateliers.
« Les Archives sont dans cette zone. Rue Pierre Gille, derrière le complexe. »
Soudain, Solis se redressa, une vague d’adrénaline effaçant sa fatigue.
« Ralentis, Laurent, » ordonna Solis, pointant du doigt.
Devant eux, à une centaine de mètres, la rue était bloquée. Non pas par un contrôle de routine, mais par une double ligne de fourgons de police banalisés, les gyrophares éteints mais visibles. Des agents en tenue noire, ceux de Lancer, étaient positionnés aux intersections, des barrages tactiques.
Valois n’avait pas seulement anticipé. Elle avait mis en place un confinement total autour des Archives de l’Est. Elle devait avoir analysé la psychologie de Solis ; après l’échec du Danton, il chercherait le dernier endroit où elle s’attendrait à le trouver : un lieu déjà grillé, mais encore utile pour se dissimuler.
« C’est Valois, » cracha Laurent, freinant brusquement, le pneu crissant imperceptiblement. « Elle a verrouillé le quartier. Elle sait qu’on est dans l’Est. Elle parie sur notre instinct de retour au nid. »
Solis sentit la rage monter. Il avait échangé le carnet pour rien de plus que quelques minutes d’avance.
« On ne peut pas passer par-là, » constata Solis. L’équipe Lancer était visiblement prête à la confrontation, leurs armes en position. Tenter de forcer le passage serait un suicide, surtout sans la protection diplomatique que Laurent avait perdue en tirant sur Valois (ou presque, Laurent avait juste tiré en l’air pour faire fuir Valois, un geste d’avertissement qu’elle avait compris).
Laurent réagit immédiatement, avec le professionnalisme d’un agent qui a passé sa vie à contourner des périmètres de sécurité. Il fit une marche arrière rapide, sans tourner les lumières, puis prit une ruelle étroite et sombre. Les murs étaient si proches qu’ils frôlaient la carrosserie.
« Elle a pensé à toutes les sorties. Toutes les entrées. Le périmètre est serré, » murmura Laurent, guidant la voiture avec une précision millimétrée.
Solis sortit son téléphone. Le signal était faible, mais il y avait une barre. Il devait contacter Marie-Ange. Elle était leur seul lien externe, la seule personne à comprendre la nuance de cette chasse à l’homme. La seule personne qui pouvait créer de l’ordre dans le chaos que Valois tissait autour d’eux.
« Appelle Marie-Ange. Je ne peux pas prendre le risque qu’elle trace mon téléphone, » dit Solis, tendant le téléphone sécurisé de Laurent.
Laurent le prit, mais ne composa pas immédiatement. « Qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse ? Elle n’est pas un drone de combat, Gabriel. »
« Non. Elle est un levier. Elle doit créer une crise plus urgente que nous. » Solis regarda les barrages qui se multipliaient sur leur carte mentale. Ils étaient en train d’être encerclés.
« Dis-lui ceci : Procureur agressé. Protocole de réanimation forcée au Palais de Justice. Demande-lui de lâcher l’information à un contact médiatique qu’elle utilise parfois pour les fuites délicates. Immédiatement. »
Laurent comprit l’impact. Valois avait tenté d’étouffer l’agression du Procureur sous le Protocole S-5. Si la nouvelle sortait, ce n’était plus une simple traque d’inspecteur voyou, c’était une crise nationale, une menace terroriste au cœur de la justice. Valois n’aurait d’autre choix que de lever les barrages pour gérer le chaos médiatique et politique imminent.
« C’est une bombe, Gabriel. Si elle fait ça, vous êtes tous les deux grillés. Vous êtes directement responsables de la fuite. »
« Nous sommes déjà grillés, Laurent. Maintenant, Valois va devoir choisir de sauver son image ou de nous coincer. Je parie qu’elle préfère les caméras. Fais-le ! » Solis insista, la voix dure.
Laurent acquiesça. Il composa le numéro de Marie-Ange.
À l’autre bout, Marie-Ange, qui était chez elle, analysant la note latine, répondit immédiatement.
« Laurent ? Qu’est-ce qui se passe ? Je n’ai pas de nouvelles de Valois, mais les alertes sont partout. »
« Marie-Ange, il y a urgence niveau zéro. Tu as cinq minutes. Les Archives de l’Est sont bouclées par Lancer. Valois nous suit. » La voix de Laurent était basse, urgente.
« Valois a anticipé. Putain. Qu’est-ce que je peux faire ? »
« Tu as besoin de créer un chaos médiatique. Le Procureur a été agressé. Non, il a été torturé par un ancien urgentiste au Palais de Justice. Cycles de mort forcée. Tu dois lâcher ça à n’importe quel contact qui peut le mettre sur les ondes dans les dix prochaines minutes. » Laurent parla vite.
Un silence de l’autre côté. Marie-Ange comprenait la trahison impliquée. Utiliser l’agression du Procureur pour leur propre survie, c’était le coup le plus bas qu’ils pouvaient porter à l’ordre.
« C’est… c’est énorme, Laurent. Tu sais qui je dois contacter, » dit Marie-Ange, la voix haletante. Elle faisait référence à un journaliste d’investigation connu pour ses sources anonymes au sein de la PJ, un homme qu’elle utilisait parfois pour signaler des abus sans risquer sa couverture.
« Oui. L’Affaire est enterrée sous une crise politique. Valois couvrira le Procureur pour sauver sa propre peau. Nous avons besoin que les flics de Lancer soient rappelés pour gérer la zone de crise médiatique. Fais-le maintenant. »
Laurent raccrocha sans attendre la confirmation. Il remit le téléphone à Solis.
« Ça va prendre quatre minutes pour que la nouvelle arrive aux oreilles de Lancer. Il nous faut un refuge immédiat. Où ? »
Solis regarda les rues adjacentes. Ils étaient maintenant dans une zone commerciale, majoritairement fermée pour la nuit.
« On doit trouver un bunker isolé du réseau de circulation. Un lieu où une voiture ne peut pas passer inaperçue, mais où les flics ne patrouillent pas naturellement, » dit Solis, les yeux balayant les entrées obscures.
Laurent ralentit, passant devant une rangée de magasins de meubles.
« Pas de parkings souterrains. Valois a les clés, et un périmètre fermé sera le premier endroit qu’ils vont vérifier après la levée d’alerte, » dit Laurent, la prudence dictant chaque mot.
« Un parking abandonné. Un souterrain. Quelque chose de désaffecté. Il faut que ce soit si moche qu’ils pensent que ça n’existe plus. »
Ils passèrent devant une énorme bâtisse en béton, sombre et sans âme. Un ancien centre de tri, abandonné il y avait des années, entouré de grillages rouillés. Juste devant, une rampe d’accès défoncée descendait vers les entrailles du bâtiment. Sur la plaque délavée devant la rampe : Stationnement Interdit – Propriété Privée.
« Là, » dit Solis, pointant du doigt. « L’ancien centre de tri des Archives. Personne n’a mis les pieds là-dedans depuis dix ans. »
Laurent s’engagea sans hésiter. Il força légèrement le portail, qui glissa avec un grincement sonore. Le bruit était brutal, mais l’urgence était plus grande.
Il descendit la rampe, la voiture glissant sur le béton humide. Ils pénétraient dans les ténèbres.
La voiture s’arrêta dans un silence de cathédrale. L’air était froid et sentait l’huile usagée et la moisissure. Les phares de la voiture n’éclairaient que faiblement l’immense espace souterrain, rempli de piliers massifs et d’un labyrinthe de marquages au sol fanés.
Laurent coupa le moteur, puis les lumières. L’obscurité devint totale, un trou noir visqueux.
« On est dans la fosse, » dit Laurent. Il sortit son arme et chargea la culasse.
Solis prit une profonde inspiration. C’était l’endroit le plus sûr qu'ils pouvaient trouver. Un endroit que même Valois, dans sa soif de discrétion, n’oserait pas fouiller immédiatement, car cela nécessiterait un déploiement massif qui contredirait son besoin d’étouffer l’affaire.
Ils attendirent. Le silence était tendu, brisé seulement par le sifflement de l’autoroute au-dessus de leur tête.
Une minute.
Deux minutes.
Soudain, Solis entendit le changement de tonalité. Le son des sirènes qui s’approchait, mais qui, curieusement, ne se dirigeait pas vers leur position. Au contraire, elles semblaient se rediriger vers le centre de la ville, un déplacement massif.
Valois venait de plier.
« Écoute, » murmura Solis.
Laurent écoutait. « Ils lèvent le barrage. C’est la panique extérieure. »
Quatre minutes après l’appel, la manœuvre de Marie-Ange avait fonctionné. L’urgence médiatique était plus puissante que l’ordre de Valois.
« On a un répit. Combien de temps ? » demanda Solis, sachant que la patience de Valois finirait par l’emporter sur la panique.
« Dix minutes, maximum, avant qu’elle ne réalise que la fuite était coordonnée. Elles vont retourner fouiller les lieux », répondit Laurent.
Solis ouvrit la portière et sortit prudemment de la voiture. Il alluma la lampe de poche de son téléphone, dirigeant le faisceau vers le vaste espace. Leurs pas résonnaient.
Il se dirigea vers un pilier éloigné, s’y adossant. Laurent fit de même, gardant l’arme à la main.
« On est au point mort, Laurent. Nous devons décrypter cette page et trouver ce Cartographe Négatif avant que Valois ne le fasse. Elle a le carnet original maintenant. Elle sait qu’il y a un autre joueur. »
Solis sortit le fragment de papier de sa chemise. C’était la page 85. Il l’étala sur la paume de sa main.
D’abord, le dessin : la tête d’un homme en train de sourire. Un portrait à la plume, rapide, mais précis. Un sourire qui n’inspirait pas la joie, mais une forme de certitude glaciale. Le témoin.
En dessous, la note d’Arnaud : Le Cartographe est le témoin inversé. Le vrai Nom est celui qui l’a forcé à mourir la première fois.
Et enfin, l’adresse, écrite en rouge, sans doute par l’homme qu’ils venaient d’assommer : 6, Impasse de la Durance, 17e arrondissement. Clinique Anonyme. Heure : 03:00.
Solis regarda sa montre. 2h10 du matin. Ils avaient moins de cinquante minutes pour atteindre cette adresse.
« Le Cartographe Négatif. L’urgentiste initial. L’homme qui a créé le Protocole et l’a testé sur son propre collègue, » murmura Solis, réalisant l’horreur de la situation.
Laurent se pencha, dirigeant le faisceau de sa lampe sur le papier.
« Le Cartographe que nous venons d’assommer n’était qu’un… un cobaye qui s’est retourné contre son créateur, » dit Laurent. « Il cherchait à révéler la vérité de son propre passage dans l’entre-deux-morts, et la culpabilité du Procureur qui l’a étouffée. »
« Non. Le Cartographe cherchait à valider son propre protocole. Il était obsédé par la frontière. Le Négatif, lui, semblait obsédé par la falsification. » Solis repensa au carnet, à la précision diabolique des diagrammes de réanimation.
« Regarde le dessin. Cet homme n’est pas le Cartographe. Mais il est le médecin. C’est Arnaud qui a dû le dessiner à l’oreille. C’est la signature de l’homme qui a créé L’Affaire. »
Laurent secoua la tête. « Impasse de la Durance. J’ai déjà entendu ça. C’est une rue privée, très chic, avec une clinique de chirurgie esthétique haut de gamme. ‘Clinique Anonyme’. Pour les célébrités. »
« Et pour les corps qu’on ne veut pas trouver. Valois a donné l’ordre d’étouffer tout ça. L’Affaire a été un désastre. Et cet homme, le Négatif, l’a organisé. »
Solis devait comprendre la nature exacte de la mission du Cartographe Négatif. Pourquoi se révéler maintenant, à cette heure précise ?
Il sortit son propre téléphone, le remettant en marche. Il devait contacter Marie-Ange pour obtenir plus d’informations sur cet homme, le seul qu’ils n’avaient pas encore identifié dans l’équipe chirurgicale de L’Affaire.
Le téléphone capta le signal, faible. Solis composa le numéro de Marie-Ange.
Elle répondit immédiatement, sa voix trahissant une agitation extrême.
« Solis ! Qu’est-ce que tu as fait ? La presse est en ébullition. L’Élysée est alerté. Valois a dû lever les barrages. J’ai fait le nécessaire, mais j’ai perdu quatre contacts. Ils ne me parleront plus jamais. »
« Ça valait le coup. Nous sommes en sécurité pour l’instant, dans un trou souterrain des Archives, » dit Solis. « Écoute-moi. J’ai l’identité de l’homme derrière le Cartographe et l’Affaire. Le ‘Cartographe Négatif’. »
Solis lui donna l’adresse et l’heure. « 6, Impasse de la Durance. 3h00 du matin. Clinique Anonyme. »
« Qu’est-ce qu’il va faire là-bas ? » demanda Marie-Ange, tapant frénétiquement sur son clavier.
« C’est ce que je veux que tu trouves. Regarde l’Annexe M. Tu as le carnet entre les mains de Valois. Qu’est-ce qui lie un urgentiste des urgences publiques à une clinique privée de chirurgie esthétique ? »
Marie-Ange comprit. « La dissimulation. La falsification des corps. Le Négatif a utilisé cette clinique pour maquiller les victimes de L’Affaire. »
« Trouve-moi son identité, Marie-Ange. Et dis-moi pourquoi il se révèle maintenant. Il doit y avoir un dernier Nom ou un dernier corps. » Solis sentit la pression du temps. 2h15.
Marie-Ange se lança immédiatement dans la recherche. « Donne-moi deux minutes sur les bases de données. Je vais croiser les dossiers des urgentistes de Saint-Michel de l’époque. »
Laurent surveillait l’entrée, son arme toujours en main, les yeux habitués aux faibles lueurs.
Solis attendit, la pénombre du parking accentuant son stress. La vérité que Valois avait enterrée était celle que le Cartographe Négatif cherchait à détruire définitivement.
Deux minutes.
Marie-Ange revint. Son souffle était audible au téléphone.
« Gabriel, j’ai le nom. Il ne figurait pas sur la liste des Archives que j’avais. Il était en déplacement en Afrique de l’Ouest au moment de L’Affaire. »
« Donne-moi-le, » exigea Solis.
« Docteur Antoine Chevalier. Ancien urgentiste, mais surtout, fondateur et propriétaire de la Clinique Anonyme. Il a servi comme conseiller médical pour Valois après L’Affaire. »
Solis fit le lien. « Il est le réseau de Valois. Il a géré la dissimulation post-mortem des victimes. Il est la clé de la trahison. »
« Ce n’est pas tout, » dit Marie-Ange, sa voix devenant lugubre. « J’ai fouillé les archives du Cartographe. Il ne cherchait pas le Nom du coupable initial. Il cherchait le Nom de la dernière victime. Celle qui n’a jamais été retrouvée. »
Solis sentit un frisson parcourir son dos. L’Affaire n’avait pas été classée pour un Nom. Elle avait été classée parce qu’il manquait un corps.
« Le Cartographe cherchait “La Demeure”. L’endroit où le Négatif a caché le dernier corps de L’Affaire. Le corps qui prouverait la falsification. »
« Et cette clinique est La Demeure, » conclut Solis. « Pourquoi à 3h00 ? »
« L’heure des urgences. C’est l’heure où il agissait dans les urgences de l’hôpital. L’heure où le corps doit être révélé. »
Solis comprit la logique macabre. Le Dr. Chevalier, le Cartographe Négatif, avait orchestré le retour du Cartographe pour une raison précise : forcer la PJ à se concentrer sur le protocole de mort, pendant qu’il s’occupait de la dernière pièce à conviction.
« Il doit être en train de déplacer le corps ou de le faire disparaître définitivement, » dit Solis. « Le carnet de bord est une diversion. Le corps est la vérité ultime. »
« Valois est déjà au courant, Gabriel. Elle a le carnet. Elle va lire l’adresse d’ici quelques minutes. Elle va courir pour sauver l’ordre, pas pour vous arrêter, » avertit Marie-Ange.
Laurent se tourna vers Solis. « Nous avons quelques minutes d’avance. On doit y aller. »
Solis réalisa qu’il ne pouvait pas contacter un autre allié. Il ne pouvait pas faire confiance à Laurent, même s’il semblait de bonne foi. La seule personne qu’il pouvait contrôler était lui-même.
« Marie-Ange, reste sur cette ligne. Si je ne réponds pas dans une heure, tu lâches le nom du Dr. Antoine Chevalier aux mêmes contacts et tu les forces à poser des questions sur la Clinique Anonyme, » ordonna Solis. « C’est notre assurance-vie. »
Marie-Ange accepta, sa voix tremblante. « Fais attention, Gabriel. Ce n’est plus une affaire de flics. »
Solis raccrocha et remit le téléphone à Laurent.
« Nous y allons, Laurent. Impasse de la Durance. 17e. Maintenant. »
Ils regagnèrent la voiture, Laurent redémarrant le moteur avec précaution. Il fallut deux minutes de manœuvres silencieuses pour sortir du parking souterrain, le portail grincant à nouveau en s’ouvrant. Ils ressortirent dans les rues désertes de l’Est. L’agitation des sirènes était maintenant loin, concentrée sur le centre de Paris. La manœuvre médiatique de Marie-Ange avait créé une bulle de silence autour d’eux.
Laurent prit la rocade intérieure, accélérant. La Clinique Anonyme était à l’autre bout de Paris, une course de quinze minutes en voiture.
Solis essaya de se concentrer sur le plan. Neutraliser Chevalier, récupérer le corps.
« Le Cartographe Négatif est intelligent. Il savait que l’ancien collègue du Cartographe, Arnaud, était le seul à pouvoir identifier le vrai Nom. C’est pour ça qu’il a forcé le Procureur à être interrogé. Pour distraire la police sur le caractère politique de l’Affaire, alors que tout était médical et personnel, » expliqua Solis, sa frustration se transformant en clarté.
Laurent conduisait sans mot dire, dépassant la vitesse autorisée. La nuit devenait moins opaque.
« Si Valois a le carnet, elle va comprendre qu’elle a un ennemi dans son propre camp, » dit Laurent. « Le Négatif a orchestré cette traque pour se débarrasser du Procureur et des preuves ultimes. »
« Il a plus de dix ans d’avance, » nota Solis. Il revoyait le visage froid du Dr. Chevalier. L’homme qui a créé l’abomination de L’Affaire, et qui s’apprêtait à la terminer.
Ils bifurquèrent dans le 17e arrondissement. La zone devint rapidement plus élégante, les immeubles plus classiques. L’Impasse de la Durance était une petite rue privée, séparée de la rue principale par un portail en fer forgé.
Laurent s’arrêta à cent mètres du portail. Il sortit des jumelles de voiture.
« Le portail est fermé. Un système de sécurité sophistiqué. Mais il n’y a pas de Lancer. Pas de flics de Valois, » confirma Laurent.
C’était étrange. Valois aurait dû être là. Elle avait le carnet depuis dix minutes. Elle aurait dû comprendre l’urgence et prendre les devants.
« Pourquoi Valois n’est-elle pas là ? » se demanda Solis, la gorge serrée.
« Soit le chaos médiatique est pire que prévu, soit… soit elle a décidé de nous laisser faire le sale boulot. » Laurent réfléchit. « Si nous récupérons le corps et neutralisons Chevalier, Valois peut nous arrêter, prétendre qu’elle avait une équipe d’infiltration, et étouffer le scandale. »
Solis comprit. Valois misait sur leur capacité à neutraliser le Négatif, le danger pour l’Ordre, avant de les éliminer eux-mêmes en tant que témoins gênants.
« On doit entrer sans faire de bruit, » dit Solis, vérifiant sa propre absence d’arme. Il ne lui restait que ses poings et sa ruse.
Laurent prit une décision. « Je vais forcer la serrure. Tu passes par le mur. Il y a une zone d’arbustes autour. »
Ils sortirent de la voiture. Laurent se dirigea vers le portail, sortant un petit kit de crochetage. Solis, lui, se dirigea vers le mur d’enceinte, utilisant l’ombre des haies.
Le silence de l’impasse était absolu. 2h45 du matin.
Solis escalada facilement le haut mur, se laissant glisser de l’autre côté. Il se retrouva dans un jardin impeccablement entretenu. La Clinique Anonyme était un hôtel particulier moderne, tout en verre et en acier brossé. Aucune lumière visible depuis l’extérieur.
Laurent le rejoignit, le portail maintenant discrètement ouvert.
« Il y a une entrée de service à l’arrière. C’est là que les livraisons médicales passent, loin des regards, » murmura Laurent, le Sig Sauer en main.
Ils se dirigèrent vers l’arrière du bâtiment. La porte de service, en verre sécurisé, était verrouillée magnétiquement.
Laurent se prépara à forcer le système.
« On a deux minutes avant 3h00, » dit Solis.
Laurent plaça un petit cylindre discret contre le lecteur biométrique. Un bourdonnement à peine audible. Le verrouillage lâcha.
Ils entrèrent. L’intérieur était stérile, éclairé par des lampes d’urgence. L’odeur de désinfectant et de plastique médical était dominante.
Ils étaient dans un couloir étroit, menant à une zone de service. Au bout du couloir, une lumière était allumée.
« On doit trouver Chevalier. Il doit être dans la zone de stockage ou la salle d’opération, » dit Solis.
Ils avancèrent prudemment. Solis se sentait nu sans arme, dépendant entièrement de Laurent.
Ils arrivèrent à une porte marquée Stérilisation / Préparation.
Solis s’approcha de la porte, écoutant. Il y avait un bruit de moteur, un bourdonnement rythmique, comme une machine lourde. Et des voix, chuchotées.
« On est tombés sur une équipe. Pas seulement Chevalier, » réalisa Solis.
Laurent frappa à la porte. Un coup sec et fort.
« Sécurité. Contrôle de routine. Ouvrez immédiatement ! » Sa voix était autoritaire, parfaite.
Le bruit dans la pièce s’arrêta net. Un silence horrible.
Une voix d’homme, tendue, répondit : « Il n’y a pas de contrôle de routine. Le protocole d’urgence est en vigueur. Qui êtes-vous ? »
« Police Judiciaire. Si vous n’ouvrez pas, nous allons forcer l’entrée. Nous savons qui est avec vous ! » insista Laurent.
Soudain, un craquement. Un verrou.
La porte s’ouvrit. Solis et Laurent se jetèrent en avant.
À l’intérieur, la pièce était un mélange de laboratoire et de salle d’opération. Au centre, une table d’examen chirurgical. Et trois hommes.
Deux hommes en blouses de bloc, le visage masqué, entouraient le troisième. Le troisième était le Dr. Chevalier. Il portait un masque, mais son regard était visible, un regard de concentration intense.
Sur la table, quelque chose d’enveloppé dans un drap de plastique bleu. Le dernier corps.
« Ce sont des hommes de main, Gabriel. Les infirmiers ou des agents de sécurité, » souffla Laurent à l’oreille de Solis.
Chevalier se tenait devant les commandes d’une machine impressionnante, un dispositif de compression extrême, un appareil de crémation portable. Il était en train de préparer l’incinération.
« Solis. Je m’attendais à vous. Et le chien de garde de Valois, » dit Chevalier, sa voix calme, sans surprise. « Vous venez pour empêcher le nettoyage ? »
Laurent pointa son arme sur Chevalier. « Arrête l’appareil, Chevalier. On a le Nom. Le jeu est terminé. »
Chevalier sourit derrière son masque. Un sourire d’assurance totale.
« Le Nom. Oui. Memoria est vita. La mémoire est l’âme, Inspecteur Solis. Ce n’est pas le Nom qui importe, c’est sa destruction. »
Chevalier fit un geste rapide. Les deux hommes masqués se jetèrent sur Solis et Laurent.
L’un se précipita sur Laurent. Laurent tira, visant non pas l’homme, mais la machine de crémation. Le coup de feu retentit, le bruit assourdissant dans la petite pièce. Le moteur de la machine s’arrêta immédiatement, un grésillement.
Le second homme se jeta sur Solis. Solis esquiva et utilisa son poids pour le projeter contre un mur plein d’instruments chirurgicaux. L’homme s’effondra, sonné.
Laurent se débattait avec le premier homme, essayant de le maîtriser.
Chevalier profita de la confusion. Il se jeta vers un placard.
« Ne le laissez pas atteindre le placard ! » cria Solis.
Mais trop tard. Chevalier en sortit une seringue pré-remplie.
« Le protocole létal n’est pas uniquement pour la réanimation, Inspecteur. Il est aussi pour la fin. »
Laurent, qui avait neutralisé son assaillant en lui donnant un coup de genou sous la ceinture, se jeta sur Chevalier.
Solis sentit le danger. Laurent n’était pas un flic d’intervention.
Chevalier réagit en professionnel. Il plongea la seringue dans le cou de Laurent.
Laurent s’écroula, l’arme lui échappant des mains. Il perdit conscience presque instantanément. Le produit était une dose massive d’anesthésiant ou de relaxant musculaire.
Solis se jeta sur Chevalier. Le médecin était étonnamment fort. Il donna un coup de coude à Solis, le frappant à l’épaule blessée. Solis gémit de douleur.
« Vous n’avez pas besoin de ce corps, Solis. Vous n’avez pas besoin de ce Nom. Vous devez simplement obéir à l’ordre, » siffla Chevalier.
Solis se concentra. Il devait neutraliser Chevalier avant qu’il ne prenne une arme létale. Il se jeta plus près, utilisant son propre poids.
Ils s’écrasèrent contre la table d’examen. Solis sentit la texture froide du plastique enveloppant le corps.
Solis réussit à saisir le bras de Chevalier, le tordant. La douleur fit lâcher la seringue au médecin.
Chevalier, paniqué, donna un violent coup de tête à Solis. Solis recula, le visage ensanglanté.
Chevalier bondit sur ses pieds, se dirigeant vers la porte de sortie.
« Vous avez perdu, Solis ! Le carnet est maintenant la seule vérité ! »
Il sortit de la pièce, refermant la porte derrière lui.
Solis se précipita. La porte était maintenant verrouillée électroniquement.
Il frappa le système de verrouillage. Rien.
Il regarda Laurent, étendu au sol, respirant lourdement. Inconscient.
Solis était seul, piégé dans un laboratoire avec deux hommes sonnés et un corps sur une table.
Il respira profondément. Il ne lui restait qu’une solution. Sortir le corps, le dernier corps de L’Affaire, et le révéler à la lumière.
Il se dirigea vers la table. Il arracha le drap bleu.
C’était le corps d’une femme, jeune. Malheureusement intact, excepté une incision soignée sous l’oreille. Elle avait été préservée dans un bain de formaldéhyde. Un corps qui avait été falsifié de manière à induire en erreur toute enquête.
« Le Nom, » murmura Solis. Il regarda le visage de la femme.
Il devait la transporter. Mais comment ? Il était dans une clinique privée, dans une pièce verrouillée.
Il regarda autour de lui. Le moteur de crémation était neutralisé, mais il y avait un téléphone d’urgence sur le mur.
Il composa un numéro. Le sien.
Il devait forcer Valois à venir. Il devait la forcer à choisir entre l’Ordre et la vérité exposée.
Il activa le haut-parleur. « Valois. Si tu reçois ça, j’ai le corps du témoin. Et tu as cinq minutes avant que je n’appelle Marie-Ange pour qu’elle le révèle. »
Il raccrocha. Il savait que Valois avait le carnet et qu’elle essayait déjà de localiser l’adresse. Elle allait se précipiter.
Solis attrapa le corps de la femme, essayant de le soulever. Il était lourd. Il le glissa de la table, le faisant rouler sur le sol.
Il se dirigea vers la porte, utilisant le corps comme bélier. Le corps était enveloppé dans un drap de plastique qui glissait.
Il ne pouvait pas le transporter tout seul. Il lui fallait l’aide de Laurent.
Solis s’agenouilla près de Laurent. Il le gifla légèrement, essayant de le réveiller.
« Laurent ! Réveille-toi ! Chevalier t’a eu ! On doit sortir le corps. »
Laurent grogna, mais ne bougea pas.
Solis sentit le désespoir. Il était piégé et Lancer allait arriver.
Soudain, il entendit un nouveau bruit. Pas une sirène. Mais un grésillement électronique. Quelqu’un était en train de déverrouiller la porte.
Valois.
Solis se redressa, se positionnant devant le corps. Il se sentait menacé.
La porte s’ouvrit. Valois entra, son arme pointée, suivie par deux agents de Lancer, masqués. Ils étaient rapides et professionnels.
Valois le regarda, le visage froid. Elle tenait le carnet de l’Annexe M serré contre elle.
« Solis. Le jeu est terminé. Vous êtes en état d’arrestation. »
Solis ignora l’ordre. Il pointa le corps.
« Vous le saviez. Chevalier. Le Négatif. Il était votre homme. Le corps que vous avez enterré. »
Valois ne broncha pas. « C’est une falsification, Solis. Vous mettez en scène un meurtre pour vous échapper. »
« Non. C’est la preuve de L’Affaire. L’enfant survivant. Le témoin qui a été éliminé, puis falsifié. »
Valois baissa légèrement son arme, son regard fixé sur le corps.
« Je dois maintenir l’Ordre, Gabriel. Vous et Laurent avez mis le chaos. »
« Et vous avez enterré la vérité. » Solis réalisa que Laurent s’était réveillé.
Laurent se redressa lentement, son regard fixé sur Valois.
« Valois. Le Cartographe Négatif s’est échappé. Si vous nous arrêtez, il détruit toute trace. Vous avez besoin de nous. »
Valois hésita, son regard allant du corps à Solis.
Solis en profita. Il jeta le fragment de papier avec l’adresse et le Nom à Valois.
« Vous avez le Nom. Vous avez la chance de le récupérer. Mais si vous nous arrêtez, le Négatif s’échappe définitivement. »
Valois regarda le papier. Elle le ramassa.
Elle donna un ordre aux agents de Lancer. « Mettez les témoins sous confinement. Ne les touchez pas. On doit les interroger. »
Valois sortit immédiatement un téléphone crypté. « Lancer! Nouvelle adresse! Impasse de la Durance, 6. Maintenant. Chevalier est là. »
Elle regarda Solis une dernière fois. « Vous n’avez fait que créer plus de désordre, Gabriel. »
Elle sortit de la pièce, laissant les deux agents de Lancer.
Solis et Laurent étaient hors de vue, mais toujours piégés.
Les agents de Lancer s’approchèrent. Laurent sauta sur ses pieds.
« Valois nous a donné une chance. On doit la saisir, » murmura Laurent, se relevant.
L’un des agents de Lancer se tourna vers la radio. Solis vit son moment.
Il se jeta sur le second agent, le désarmant.
Laurent fit de même. Le combat fut bref, violent, et silencieux.
Solis et Laurent étaient armés. Ils avaient le répit qu’il fallait.
« On doit aller au Danton. Marie-Ange nous attend. On a le Nom, mais il nous faut l’aide du renseignement. »
Ils sortirent de la clinique, se dirigeant vers la voiture de Laurent.
Ils s’en allèrent. Ils avaient échappé à Valois, mais elle avait le Nom.
Solis regarda l’arme de Laurent. Il ne pouvait faire confiance à personne.
Il composa à nouveau le numéro de Marie-Ange.
« On a le corps, Marie-Ange. Et Valois le sait. Elle a le Nom de Chevalier. On est en route pour le Danton. »
« Gabriel, soyez prudent. Valois va vous traquer jusqu’au dernier moment. »
Solis savait. La confrontation finale était imminente.
Il regarda Laurent, qui conduisait sans mot dire. Solis tenait l’arme.
Il sortit le fragment de papier qu’il avait arraché au carnet. Il y avait une note au dos, une note invisible.
Le témoin a parlé. La vérité finale est dans sa gorge.
Solis comprit. Il devait interroger ce corps. Pas réanimé. Mais la vérité qu’il contenait.
Ils arrivèrent au Danton, la voiture s’arrêta. Solis rangea l’arme.
« On entre. On trouve Marie-Ange. On prépare la Phase Finale. »
Soudain, une alarme retentit dans la rue. Une voiture banalisée s’approcha. Pas Lancer. La voiture d’un dignitaire.
Valois.
Elle avait anticipé le Danton. Elle était là.
Solis regarda Laurent. « Elle savait. Elle a joué avec nous. »
Laurent se jeta sur le côté, tirant Solis avec lui.
Ils s’enfuirent dans la rue adjacente. Valois les aurait à l’œil.
Solis réalisa qu’ils n’avaient nulle part où aller. Ils devaient se cacher.
Il vit les affiches d’un grand parking souterrain, à peine quelques mètres plus loin.
Ils s’y précipitèrent. L’entrée était ouverte.
Ils descendirent les rampes, la lumière diminuant. Le silence régnait.
Ils étaient au niveau –3. Un parking abandonné, mais massif.
Laurent poussa Solis derrière un pilier en béton.
« On est piégés, Gabriel. Elle va mettre ce parking sous surveillance. »
Solis sortit le fragment de papier. Il devait décrypter cette dernière note.
La vérité finale est dans sa gorge.
Solis commença à analyser le plan de la Clinique Anonyme. Il comprit la manœuvre de Chevalier.
« C’était un piège pour nous forcer à sortir le corps. »
Solis se concentra. Il devait appeler Marie-Ange.
Il composa le numéro. « Marie-Ange. J’ai le sens du message. Le Négatif a caché la vérité dans le corps. Je dois atteindre la gorge. »
« Gabriel ! Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« L’interroger. Moi-même. »
Solis se tourna vers Laurent. « On a vingt-quatre heures. On doit le faire avant qu’elle ne nous trouve. »
Il se redressa, la détermination dans les yeux. Le corps n’était plus la preuve, mais la dernière victime à interroger.
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