Chapitre 22: La Matrice de la Confession
Solis, chancelant hors de l’arcade abandonnée le long des quais, sentait le froid de la Seine s’accrocher à ses os. Il avait réussi à s’extirper de l’Odyssée, mais le prix était la mort de Laurent et le mot lancinant : Solis. C’était la dernière chose qu’il avait entendu. Il devait y avoir une erreur, un codage malveillant, mais Valois l’avait transformée en vérité absolue devant ses agents de Lancer. Il ne pouvait pas laisser cette accusation se répandre.
Il trouva la cabine téléphonique décrépite, sentant l’odeur de l’urine et de la moisissure. Il plongea la main dans sa boîte de pièces étanche, un vieux réflexe de flic discret, et composa le numéro de Camille Dubois. L’attente fut brève, le temps pour lui de se demander s’il venait de mettre la journaliste en danger mortel.
« Allô ? Solis ? » Le cri de Camille était aigu, tendu par l’adrénaline et la peur.
« C’est moi. Écoute-moi. » Solis s’efforça de rendre sa voix ferme, de masquer son épuisement. « Tu as vu les sirènes. Valois a réussi à saisir tous les exemplaires de l’Annexe M à l’imprimerie, n’est-ce pas ? »
« Non seulement elle a tout saisi, mais elle a mobilisé le Bureau de la Sécurité Nationale. Ils sont en train de perquisitionner la rédaction. Ils ont arrêté Dujardin ! Elle utilise la raison d’État pour tout étouffer. Elle déploie une narrative que nous sommes des terroristes, des complices du Cartographe Négatif. »
Solis ferma les yeux un instant. Valois avait été plus rapide qu’il ne l’aurait cru. Le leurre de l’imprimerie avait fonctionné pour faire sortir le titre, mais elle avait réussi à inverser l’histoire. Il ne lui restait qu’une seule carte à jouer : retourner l’arme de Laurent contre Valois.
« Le Nom, Camille. Il y a eu une confession ultime. Sur le navire. J’ai forcé Chevalier à réanimer Laurent une dernière fois, » expliqua Solis, chaque mot lui brûlant la gorge. Il parlait comme si la cabine était remplie de micros. « Valois a tout filmé. Et juste avant que Laurent ne meure définitivement, il a craché le Nom de L’Ordre. »
Camille retint sa respiration. « Quel Nom ? »
« Mon Nom. » Solis laissa le mot résonner. « Il a dit : ‘Le Nom… est… Solis.’ »
Un silence épais s’installa au bout du fil, uniquement brisé par la respiration rapide de Camille. L’information était si absurde, si auto-destructrice, qu’elle en devenait crédible.
« Solis, qu’est-ce que tu me racontes ? C’est de la folie ! Elle va s’en servir… elle va te désigner comme le chef de L’Ordre et le cerveau des Protocoles 10 ! »
« Exactement. » Solis se pencha, sa tête touchant le panneau métallique de la cabine. « Tu dois la devancer. Valois va diffuser cette vidéo de confession pour me détruire, m’accuser d’avoir manipulé l’enfant infiltré pour me disculper. Mais c’est L’Ordre qui a manipulé Laurent. C’est le dernier coup qu’ils ont porté : m’utiliser moi-même comme le coupable. »
Solis pressa l’urgence. « Tu ne dois pas publier que je suis Le Nom. Tu dois publier que Laurent a désigné Solis sous la contrainte, que L’Ordre a infecté son ultime confession pour saboter mon enquête. C’est l’ultime trahison de L’Ordre contre la vérité. »
Camille, journaliste par nature, capta l’angle. Une histoire de manipulation au-delà de la mort. Une attaque contre la crédibilité de l’enquêteur.
« C’est une bombe. Je peux faire un éditorial, une édition spéciale. Mais Solis, tu dois me donner une preuve physique que ce n’est pas toi. Où est l’Annexe M ? »
Solis se souvint du code composite clignotant sur le défibrillateur détruit de Chevalier : 9 Plaisance, B5, SAINTE-PÈRES, H3.
« Le 9 Plaisance était un leurre. Valois et Lancer y sont déjà pour sécuriser les ‘archives’, » expliqua Solis. « Mais Chevalier a forcé un code secondaire dans la décharge. Le véritable lieu de ‘La Matrice’ — le centre de l’Ordre, le lieu de la première dissimulation — c’est l’Hospice Saint-Pères, Pavillon H3. »
Solis insista sur les détails : « C’est là que L’Ordre a tout caché. Le carnet de bord de Laurent le désignait. Le H3 n’est pas juste les archives. C’est La Matrice. Je veux que tu mettes toutes tes ressources sur l’Hospice Saint-Pères. Ses plans, son usage passé, surtout le Pavillon H3. C’est une annexe de morgue, une ancienne zone de désinfection. Valois y sera bientôt. »
Camille tapait frénétiquement. Solis pouvait entendre le déclic des touches.
« J’ai les ressources sur l’Hospice. Ses archives datent des guerres. Pourquoi est-ce si vital ? »
« Parce que ce n’était pas le Nom qui intéressait Chevalier, Camille. C’était le chaos. Il voulait forcer Valois à courir après la mauvaise piste (9 Plaisance) pendant que je récupérais la preuve vidéo ultime. » Solis mentait avec aisance, assurant sa propre innocence. « L’Annexe M complète, celle avec les preuves vidéo de l’Affaire que Valois a réussi à dissimuler, elle est là, dans le Pavillon H3. Valois y est maintenant. Je dois y aller pour la récupérer. »
Solis donna un ordre final : « Publie le récit. Attaque Valois sur l’utilisation des preuves, et concentre l’attention sur l’Hospice H3, sans accuser Lancer de l’attaque de la rédaction. Fais-la courir. Et envoie-moi les plans de l’Hospice sur ce téléphone prépayé. J’ai besoin de savoir par où m’échapper. »
« Entendu, Solis, » souffla Camille. « Tu vas vers la confrontation finale. Si tu es innocent, on te couvre. Si tu es L’Ordre… »
« Alors j’aurai réussi mon dernier coup, » coupa Solis, sans laisser la question planer. Il raccrocha, le cœur battant à tout rompre. Il venait de se désigner comme le centre du complot tout en jetant le discrédit sur l’outil utilisé pour le faire.
Il se mit en mouvement, ses vêtements mouillés lui collant à la peau. Il lui fallait un changement rapide et un moyen de transport. Il trouva un petit supermarché qui ouvrait ses portes. Il y entra, se faisant passer pour un homme ayant passé une mauvaise nuit de garde. Il vola un pull, un jean, un bonnet et des chaussures bon marché, utilisant l’urgence comme excuse. Sa silhouette se fondit plus naturellement dans le décor.
Il se dirigea vers une station de taxi. Il n’avait plus le temps de chercher un véhicule anonyme. Il donna une adresse de diversion – la Gare de Lyon – avant de changer d’avis et d’ordonner de le déposer à une rue adjacente à l’Hôpital Saint-Pères.
Dans le taxi, Solis sortit le petit téléphone volé. Il reçut immédiatement un message de Camille : TROUVÉ. Plans envoyés. H3 est la section des morts isolés. Tunnel vers les Docks, secteur X.
Solis sourit amèrement. Chevalier n’avait pas seulement laissé un leurre, il lui avait donné la carte finale. Le Hangar X. La Confession.
Il descendit du taxi et se dirigea vers le complexe de Saint-Pères, un ensemble de bâtiments anciens et modernes s’entremêlant. Le Pavillon H3 était une structure basse, en briques rouges, à l’écart des urgences.
Le chaos était palpable. Valois avait évidemment levé le leurre du 9 Plaisance. De nombreuses voitures de police banalisées et des fourgons Lancer encerclaient déjà le périmètre. Solis avait été trop lent. Valois avait anticipé que le code Saint-Pères serait l’étape suivante après l’échec du 9 Plaisance.
Il utilisa les plans pour contourner le poste de garde. Le H3 était officiellement en rénovation, ce qui expliquait la faible présence policière directe, Valois ne voulant pas attirer l’attention sur une morgue secondaire. Il réalisa qu’elle était déjà à l’intérieur ou sur le point de l’être, cherchant à sécuriser les ‘archives’ qu’il avait annoncées.
Solis repéra la porte de service arrière, identifiée par Camille comme l’entrée des corps isolés. Il trouva une béquille de métal oubliée. Il l’utilisa pour forcer le pêne. Le grincement du métal dans le silence du petit matin fut assourdissant.
Il entra dans le H3. L’odeur était terrible : un mélange âcre de produits chimiques anciens, de poussière de plâtre et de l’humidité séculaire. Il alluma la lampe torche de son téléphone (l’ancien téléphone jeté) et balaya le couloir.
« Valois, » souffla Solis. « Tu es là. »
Il n’était pas seul. Il entendit le clic sec des bottes de combat sur le linoléum décollé. Un bruit que seul Lancer faisait, une équipe entraînée à la discrétion qui échouait souvent par l’uniformité.
Solis se colla au mur, son arme à la main. Il progressait lentement vers le fond du pavillon.
« Solis ! » La voix déformée parvint du fond du couloir, résonnant dans le silence lugubre. « Nous vous attendions. »
Il se méfia. Le ton était différent. Ce n’était pas l’ordre cassant de Valois. C’était une interpellation masquée.
Une silhouette apparut, portant un vieil uniforme de sécurité de l’hôpital, le visage masqué par une sorte de cagoule en tissu. C’était l’homme qu’il avait croisé dans le précédent chapitre, le mystérieux allié ou ennemi de L’Ordre.
« Le Nettoyeur. » Solis pointa son arme.
« Je ne suis pas le Nettoyeur. Eux sont déjà sur votre piste. Je suis L’Ordre. L’Ordre véritable, celui qui cherche la vérité que Valois étouffe. » L’homme fit deux pas en avant, sa lampe torche pointant de manière ostensible le sol.
« J’ai dit trop de choses. Valois a compris que le 9 Plaisance était un leurre et que ce lieu est la Matrice. »
Solis le regarda avec suspicion. « La Matrice. Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« L’Ordre a commencé ici, dans cette morgue auxiliaire. Les corps de l’Affaire ont été triés ici avant la dissimulation. Laurent avait été programmé pour revenir de l’au-delà et vous nommer, afin de vous forcer à venir ici pour vous défendre. C’est la seule chose qui pouvait briser Valois. »
Solis recula, les pensées tourbillonnant. Si cet homme disait la vérité, Laurent avait été corrompu non pas pour donner le Nom de L’Ordre, mais pour donner son Nom, Solis.
« Où est le carnet, l’Annexe M vidéo ? » Solis n’avait pas le temps de décortiquer les motivations de cet homme.
« Sous vos pieds, » dit l’homme, tirant son attention sur une dalle fissurée à côté d’un vieux brancard rouillé. « Laurent a laissé la dernière piste. En nommant ‘Solis’, il a forcé Valois à venir sécuriser la ’preuve vidéo’ que vous alliez lui jeter à la figure. »
Soudain, le couloir s’illumina. C’était Valois.
« Solis ! C’est fini ! Lancer est à l’arrière ! » La voix de Valois était amplifiée par un mégaphone dissimulé. Elle ne voulait pas tirer immédiatement, elle voulait la preuve.
L’homme masqué fut le premier à réagir. Il se jeta sur Solis, non pas pour l’attaquer, mais pour le pousser vers la dalle fissurée. Un projectile atteignit l’homme de plein fouet. Pas une balle de flic. Solis vit l’éclat sombre du Nettoyeur, qui avait réussi à se glisser derrière eux.
L’homme masqué s’effondra, du sang suintant de son épaule. Solis, sous le choc, se laissa tomber près de la dalle, attrapant la béquille de métal pour faire levier.
« Le carnet, Solis ! » cria l’homme agonisant, sa voix robotique maintenant brisée. « Vite ! »
Valois apparut au bout du couloir, vêtue d’une combinaison tactique, tenant son arme à deux mains. Elle avait deux agents avec elle.
« Ne bougez plus ! Laissez cette trappe ! Si vous la ouvrez, nous tirons ! »
Solis ignora l’ordre. Il enfonça la béquille dans la fissure. Avec un grincement de métal corrodé, la dalle se souleva, révélant un puits étroit, sans fond apparent.
Il y plongea la main et sentit une sacoche en cuir lourde et froide. Il tira dessus. C’était un carnet, mais celui-ci était différent. Il était plus grand, plus épais, et semblait équipé d’une coque renforcée. C’était l’Annexe M vidéo, l’enregistrement original des tortures infligées aux victimes de l’Affaire.
« Solis ! » hurla Valois. Elle avança, ses bottes claquant sur le sol usé. Elle ne pouvait pas se permettre de le perdre, ni de perdre la preuve.
Solis se redressa, son arme pointée vers Valois. Mais il ne tenait pas le flingue comme un flic. Il jouait le désespoir.
Il regarda l’homme masqué. Il était mort ; le tir du Nettoyeur avait été fatal. Le Nettoyeur, lui, était un fantôme invisible, attendant son heure.
Solis se mit à hurler. Il devait créer le chaos, une diversion totale.
« J’ai la preuve, Valois ! Tu ne l’auras pas ! C’est la Matrice ! Et j’ai ce que Laurent t’a obligé à voir ! »
Solis pressa le bouton d’ouverture du carnet. Un petit écran s’alluma sur la couverture, affichant la séquence d’une autopsie. C’était les preuves vidéo que Solis et Valois avaient tenté d’étouffer. La preuve de la première victime et du protocole létal utilisé pour extraire le Secret.
« Le Protocole 10, Valois ! Regarde ! » Solis lança le carnet lourd et froid directement aux pieds de Valois.
Le carnet glissa sur le linoléum et s’arrêta juste devant les bottes de la Commandante. L’écran miniature continuait de diffuser en boucle l’image macabre, un corps sur une table de morgue, les traces indélébiles du cycle de la mort.
Valois fut prise au dépourvu. Elle s’agenouilla, ses yeux accrochés à l’écran, fixés par son propre passé. L’Annexe M était censée avoir été détruite il y a des années. C’était une preuve qui la condamnait entièrement. Elle ne pouvait pas l’ignorer. L’obsession de Valois pour l’étouffement était plus forte que sa colère contre Solis.
Solis, profitant de cet instant de sidération totale, se jeta dans le puits.
« Le Hangar X, Valois ! » cria Solis, sa voix s’éteignant dans l’écho du puits. « C’est là que j’irai ! »
Solis atterrit dans la vase fétide, au milieu d’un bruit de plâtre et d’eau stagnante. Il sentit le choc de la chute, mais il était vivant.
« FERMEZ CE PUITS ! » Le rugissement de Valois remonta, rempli de terreur et de rage. Elle s’était relevée, saisissant le carnet.
Solis s’enfonça dans le tunnel, l’eau montant jusqu’à ses chevilles.
Il avait réussi. Il avait forcé Valois à se concentrer sur la preuve physique, sur son propre passé. L’accusation de Laurent (Solis est le Nom) était mise en sourdine face à la preuve accablante de l’Annexe M vidéo. Elle devait la sécuriser à tout prix.
Le tunnel était faiblement éclairé par des lampes de maintenance espacées, clignotant dans le noir. Solis le reconnut. C’était le réseau de maintenance souterrain que Camille avait mentionné, reliant Saint-Pères aux Docks. Son point de sortie n’était d’autre que le Hangar X, le lieu que Laurent, dans son agonie, avait murmuré comme le centre de la confession finale.
Solis se mit à courir, l’eau fouettant ses jambes à chaque pas.
Il entendit des bruits dans le tunnel derrière lui, des claquements secs. Lancer était déjà dans le puits.
Il devait courir sans s’arrêter. Le Hangar X était son objectif ultime. C’était forcément l’endroit où le Nettoyeur avait corrompu Laurent, ou l’endroit où l’Ordre avait stocké la ‘Matrice’ finale.
Il pensa à Camille. Elle avait dû lancer l’attaque médiatique. Valois allait sentir la pression monter. Solis avait acheté du temps, mais à quel prix ? Il était officiellement le Nom de L’Ordre. Il devait trouver dans le Hangar X de quoi prouver le contraire, et vite.
Le tunnel s’élargissait, rempli de tuyaux rouillés. La progression était difficile. Solis sentit l’épuisement le gagner, mais l’image du visage paisible de Laurent, quelques instants après sa mort finale, le poussa en avant. Hoc est Initium. C’est le début.
Après ce qui lui sembla une éternité, Solis aperçut une faible lumière à l’extrémité du tunnel. Le Hangar X.
Il arriva à la sortie, un grand conduit de drainage débouchant dans la pénombre d’une immense structure en tôle ondulée. L’air était plus frais ici, chargé de l’odeur de la Seine et du métal lourd. C’était un grand entrepôt abandonné, rempli caisses rouillées et d’engins de levage oubliés.
Solis sortit du conduit, ses vêtements redevenus poisseux.
Il se glissa derrière une pile de palettes. Le Hangar X était immense, mais étrangement silencieux. Trop silencieux.
Il réalisa que Valois n’était pas encore là. Valois devait être encore dans le Pavillon H3 avec l’Annexe M vidéo, essayant de la sécuriser sans la détruire, tout en ordonnant à Lancer de fouiller le tunnel. Elle jouait sur deux fronts.
Solis s’avança prudemment. L’endroit n’était pas vide. Au centre de l’entrepôt, il y avait ce qui ressemblait à une clinique de fortune, étrangement similaire à celle que le Cartographe Négatif avait montée Rue Vercingétorix. Une table d’opération, des moniteurs d’électrocardiogramme, des mallettes d’instruments. Et des projecteurs puissants, tournés vers une seule chaise.
Sur la chaise, il y avait un homme, entravé, vêtu d’un costume d’une coupe parfaite, la tête baissée. C’était le Procureur. L’homme que Solis avait sauvé la dernière fois.
Mais il n’y avait pas de Cartographe Négatif. Seul le Procureur, visiblement abattu.
Solis se précipita, son arme en action. « Procureur ! »
Le Procureur releva la tête. Son visage était livide, couvert de sueur. Il n’était pas attaché. Il était simplement assis. Il n’avait pas l’air torturé. Il avait l’air d’attendre.
« Solis, » dit le Procureur, sa voix étonnamment calme. « Ils m’ont libéré. Le Cartographe Négatif est parti. Il a laissé un message. »
« Quoi ? » Solis balaya des yeux l’entrepôt. Le Nettoyeur était peut-être là.
« Le Protocole 10 est terminé, Solis. C’était le but. Forcer l’ultime confession, mais ce n’était pas celle que vous attendiez. »
Le Procureur pointa une petite mallette médical en cuir ouverte sur la table d’opération. À l’intérieur, sur un lit de mousse, Solis vit une série de micro-disques. Des preuves vidéo ou audio.
« J’ai été corrompu, Solis, » avoua le Procureur, sa voix s’éteignant dans un murmure d’épuisement. « J’ai classé l’Affaire parce que l’Ordre m’y a obligé. Mais Chevalier est venu, il m’a fait traverser la frontière de la mort. Et il m’a forcé à me souvenir. »
« Se souvenir de quoi ? De Laurent ? »
« Non. De vous. » Le Procureur regarda Solis droit dans les yeux. « Le Nom… c’est bien Solis. C’est ce que j’ai lâché lors de la troisième réanimation. »
Solis recula, sous le choc. L’accusation de Laurent n’était pas un mensonge. Le Procureur, revenu de l’au-delà par le Protocole 10, confirmait l’aveu.
« C’est impossible ! » Solis secoua la tête. « C’est une contrainte. L’Ordre vous a forcé, comme ils l’ont fait avec Laurent ! »
« Non. Laurent a donné votre Nom parce qu’il était la seule personne capable de me le soutirer, » expliqua le Procureur, désignant la mallette. « L’Ordre m’a donné l’absolution à la condition que je ne me souvienne jamais. Mais le Protocole 10… il a brisé ce blocage. »
Le Procureur toussota, puis reprit d’une voix plus ferme. « Vous étiez le Cartographe Original, Solis. Il y a des années. Vous avez créé le Protocole 10. Pas le Cartographe Négatif. C’est vous qui avez commencé l’expérimentation après la mort de votre femme dans L’Affaire. »
Solis se sentit vaciller. Il repoussa l’idée avec une violence interne. C’était le mensonge ultime, la destruction totale de sa réalité. Il était le flic, l’enquêteur brisé.
« C’est une erreur de codage, » asséna Solis.
« L’Ordre est la Matrice, Solis. Un système de flics, de procureurs comme moi, de médecins, qui ont étouffé L’Affaire pour se protéger. Et vous en êtes le fondeur. » Le Procureur, épuisé, s’allongea sur la table.
« Chevalier est venu ici non pas pour me demander le Nom. Mais pour me demander de confirmer l’identité du créateur du protocole qu’il utilise. C’était vous, Solis. C’est vous qui lui avez donné ses outils et son obsession. »
Solis comprit la confession de Laurent : Solis est le Nom. Ce n’était pas le Nom du chef de L’Ordre. C’était le Nom du cœur de la Matrice, celui qui avait tout déclenché.
Soudain, le silence fut déchiqueté par les sirènes. Valois. Elle ignorait l’emplacement exact du Hangar X, mais elle arrivait. Le temps était à nouveau compté.
Solis se tourna vers la mallette des micro-disques. Il devait détruire cette preuve, ou la prendre.
« Pourquoi Chevalier vous a-t-il laissé en vie ? » Solis exigea de savoir.
« Parce que j’ai coopéré. Je lui ai donné la clef. » Le Procureur réussit un sourire faible. « Le Hangar X est le lieu de la confession. Il vous attend là-bas. »
« Quoi ? »
« Chevalier vous a donné l’Annexe M vidéo pour que vous la jetiez à Valois. Il voulait vous forcer à venir ici, au Hangar X. La dernière confession. Il attend le vrai Nom, celui qui est en vous. Il veut vous forcer à faire le Protocole 10 sur vous-même. »
Solis réalisa l’horreur de la situation. Laurent n’était qu’un appât. Et lui, Solis, le destinataire du sacrifice. C’était le piège final du Cartographe Négatif.
Il entendit Valois crier des ordres tranchants. Les portes du hangar allaient s’ouvrir d’une seconde à l’autre.
Solis devait récupérer la preuve. Il arracha la mallette de la table d’opération. Il se glissa sous un engin de levage abandonné.
Valois entra, l’air hagard. Elle tenait encore l’Annexe M vidéo à la main. Elle vit le Procureur sur la table et la clinique de fortune. Sa rage fut immédiate.
« SOLIS ! »
Valois tira, mais Solis s’était déjà éclipsé derrière les caisses rouillées.
« Lancer ! Sécurisez le Procureur et la mallette. Je veux Solis vivant ! »
Solis courait, l’esprit embrouillé. Le Cartographe Négatif n’était pas là. Il l’avait laissé seul avec le secret et le Procureur.
Soudain, une détonation. Pas un tir de Lancer. C’était un éclair de fumée et de poudre au centre du hangar. Le Procureur hurlait.
Le Nettoyeur. Solis vit l’ombre furtive s’échapper par une porte de service. Le Nettoyeur venait de tuer le Procureur pour s’assurer qu’il ne parlerait pas. L’Ordre avait fermé le dossier. Le Hangar X était le lieu de l’assassinat.
Valois, couverte de suie et de confusion, criait des ordres. L’objectif était clair : Solis.
Solis réalisa qu’il n’y avait plus de sens à fuir. Il était le Nom. Il était le créateur du protocole qu’il cherchait à détruire. Il était le cœur d’une Affaire qui avait consommé sa vie.
Solis s’arrêta. Il sortit son talkie-walkie, le réglant sur une fréquence ouverte de Lancer.
« Valois ! » La voix de Solis résonna dans le hangar immense. « J’ai compris ! Vous avez gagné ! »
Valois stoppa sa progression. « Rends-toi, Solis ! Mets ton arme à terre ! »
« Non. J’ai le Nom. Le vrai Nom. » Solis cracha le mot. « Le Protocole 10 est mon protocole. Et je vais l’utiliser contre moi. »
Valois, obsédée par la destruction de la Matrice, paniqua. Elle s’arrêta.
Solis jeta un dernier regard à l’Annexe M vidéo qu’il avait jeté. Valois le tenait à la main.
« Vous voulez L’Ordre. Je vais vous le donner. » Solis se dirigea vers le puits d’égout où il était entré.
« N’y va pas ! » hurla Valois. Elle tira un coup de semonce.
Solis se laissa tomber. Il plongea dans le puits. Il était en route pour les Docks, le vrai lieu de la confession.
L’eau était glaciale. Solis nagea, s’éloignant du vacarme de Valois et de Lancer. Il comprenait tout. Laurent, le Procureur. Chevalier n’était qu’un miroir, un exécuteur.
Solis était le créateur de cette horreur. L’Affaire avait été déclenchée par la mort de sa femme, et son désespoir l’avait conduit à expérimenter le retour de la mort.
Il nagea vers le Hangar X, le lieu du dernier aveu.
Soudain, Solis sentit le courant le porter. Il émergea à la surface, à l’arrière d’une barge rouillée. Il entendit une voix.
« Solis. »
C’était Chevalier. Le Cartographe Négatif était là, debout sur la barge, son équipement à la main.
« Vous êtes le Nom, n’est-ce pas ? » demanda Chevalier, un mélange d’horreur et d’admiration dans sa voix. « Vous avez créé le Protocole 10 ! C’était vous ! »
Solis s’agrippa à la barge. « Vous n’êtes qu’un médecin, Chevalier. Vous êtes mon ombre. Vous êtes celui qui a pris ma place. »
« Je voulais la vérité sur le Protocole 10. Et vous me l’avez donnée. » Chevalier tendit la main vers Solis. « Venez. Nous avons une dernière confession à faire. Ensemble. »
Valois arriva sur la scène, hurlant depuis les berges. « CHEVALIER ! SOLIS ! Arrêtez immédiatement ! »
Chevalier se tourna vers Valois. Il sortit un défibrillateur miniaturisé.
« C’est l’ultime confession, Solis. Vous devez la faire. »
Chevalier attacha les électrodes à Solis. Il pointa le défibrillateur vers Solis.
« Le Nom, Solis. »
Solis ferma les yeux. La Matrice. C’était lui.
KRRWWRRSSHHH !
La décharge frappa. Solis sentit son cœur s’arrêter, le silence du néant l’enveloppant. Il revit sa femme, morte lors de L’Affaire. Il avait créé le protocole pour elle.
Il revint.
Valois hurlait.
Chevalier était figé, les yeux brillants.
« Le Nom, Solis ! »
Solis ne répondit pas. Il se laissa glisser dans l’eau, arrachant les électrodes.
Valois tira. La balle effleura Solis.
Solis nageait vers l’obscurité, vers le Hangar X, où le Cartographe Négatif attendait pour l’ultime confession.
Il arriva au hangar, émergeant des eaux grasses. Le Hangar X était une immense cathédrale de tôle rouillée.
Il y avait une seule personne là : Marie-Ange.
« Solis ! » Elle se précipita vers lui, son visage pâle.
Solis la repoussa. « L’Ordre. C’est moi, Marie-Ange. Je suis le Cartographe Original. »
Marie-Ange le regarda avec compassion. « Je savais, Solis. Le décryptage de l’Annexe M le montrait. »
Solis s’effondra, anéanti. Il avait couru pour rien.
« Laurent n’est pas mort pour rien, Solis. Il est venu ici. Il t’a dit le Nom. »
Solis sentit le froid. Valois arrivait.
« Vite, Marie-Ange. Le carnet du Procureur. » Solis tendit la mallette. « Détruis-le. »
Marie-Ange prit la mallette. Elle comprit. Solis était le Nom.
« On doit fuir ! » Solis se dirigea vers la porte.
Valois était là, entourée de Lancer.
« Solis. Fini la mascarade. Vous êtes le Cartographe. »
Solis sourit amèrement. « Vous avez gagné, Valois. »
Il se jeta sur elle. Le combat fut bref et brutal. Solis la renversa, et s’empara de l’Annexe M vidéo.
« Vous avez une confession finale, Valois. Mon Nom. »
Solis s’enfuit vers le puits d’égout. Marie-Ange le suivait.
« Laissez-la, Lancer ! Je veux Solis VIVANT ! »
Valois se dirigea vers le puits. Solis jeta l’Annexe M vidéo à Camille. Il avait réussi. Le Nom est dehors. L’Ordre est brisé.
Solis plongea dans le tunnel, Marie-Ange le suivant, laissant derrière eux Valois qui s’effondra en lisant le carnet.
FIN.
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