Chapitre 9: Dissection de la Vérité

Laurent tira Solis sur le côté avec une force brute, le protégeant de la vue directe de l’entrée du Danton. La voiture banalisée de Valois, une berline noire aux vitres teintées, s’était immobilisée à une intersection névralgique, bloquant toute fuite facile. Il y avait quelque chose de trop parfait dans cette interception, une anticipation qui glaçait Solis jusqu’aux os. Valois n’était pas seulement là; elle savait.

« Elle nous a grillés, Gabriel. Le Danton était la seule option logique après la clinique. Elle savait qu’on y retournerait pour Marie-Ange et ses outils, » souffla Laurent, l’adrénaline effaçant la rémanence du sédatif de Chevalier.

Solis était en sueur. Il tenait toujours le corps de la dernière victime enveloppé dans son linceul de plastique chirurgical bleu, le glissant derrière un pilier de béton de la rue adjacente. Le corps lui servait de fardeau et de talisman. La vérité ultime.

« Elle était en route pour Chevalier, mais elle a mis un barrage en place ici juste au cas où, » réalisa Solis. Il regarda Laurent, qui reprenait son souffle. Laurent venait de se prendre une dose massive injectée par un expert. Sa récupération était spectaculaire, presque suspecte.

« On ne peut pas courir avec ça, » dit Solis, désignant le corps. Le cadavre était rigide, gluant sous le plastique, et son poids était difficile à masquer. Chaque pas était une traînée d’indices.

« On doit entrer. On est à cinq mètres de l’entrée de service des cuisines du Danton, » dit Laurent, balayant les alentours pour les hommes de Lancer. La rue était encore calme, mais la berline de Valois indiquait que l’encerclement était imminent.

Solis secoua la tête. « Trop risqué. Elle a tout le périmètre de la rue sous surveillance. Et elle sait que je ne ferai jamais un pas sans le corps. »

L’idée était insensée : si Valois savait qu’ils étaient là, la seule chance était l’invisibilité. Et avec ce corps encombrant, l’invisibilité était un luxe inaccessible.

Solis se rappela les plans du quartier que Marie-Ange lui avait montrés autrefois, une folle carte des entrailles de Paris. Le Danton était construit sur d'anciennes fondations.

« Les catacombes, » dit Solis, sa voix à peine audible. « Il y a un réseau de galeries sous le parking souterrain. Elles mènent à la cave du Danton. On peut contourner l’entrée principale si on passe par dessous. »

Laurent le regarda, les yeux plissés. « Un détour par les égouts, c’est ça ? C’est la seule façon. Mais on se sépare. »

Solis accepta la proposition immédiatement. C’était le seul moyen de neutraliser l’avantage de Valois : lui offrir un point de fixation, une trappe à souris.

« Tu vas l’emmener vers le parking. Tu vas faire ce que les flics attendent : un fuyard paniqué qui cherche à échapper au confinement par la voiture. » Solis sortit le fragment de carnet, le dernier message du Cartographe. La vérité finale est dans sa gorge. « Je prends le corps et j’y vais. J’ai besoin de quelques minutes d’avance. »

Laurent acquiesça. Il comprit la logique. Sa mission était de forger une fausse piste suffisamment crédible pour que Valois gagne du temps en se concentrant sur le stationnement.

« Combien de temps pour atteindre Marie-Ange par les galeries ? » demanda Laurent.

« Dix, peut-être quinze minutes. Les galeries sont instables. Mais Valois commencera à fouiller le parking au moment où elle ne te trouvera pas dans la voiture, » précisa Solis.

Ils étaient en train de se séparer alors que leur survie dépendait de leur coopération. La confiance était un luxe qu’ils ne pouvaient pas se permettre, mais dans cette situation, le risque était calculé. Si Laurent retournait sa veste, Solis était mort. Mais s’il jouait son rôle, Valois serait déroutée. Laurent avait déjà désobéi à Valois une fois, il avait montré ses cartes. Solis pariait qu’il jouerait le même jeu.

Solis se glissa le long du mur, se dirigeant vers l’entrée béante du parking souterrain qu’ils venaient d’apercevoir. Laurent fit de même, s’orientant vers sa propre voiture, qui était garée un peu plus loin, hors de la vue de la berline de Valois.

« Donne-moi un signal quand tu es dans les catacombes, » murmura Laurent.

Solis hocha la tête, puis il se précipita dans l’ombre de la rampe du parking souterrain, tirant le corps derrière lui. Le plastique crissait sur le béton rugueux, un bruit horrible, mais l’écho du garage était suffisant pour masquer le bruit.

Il descendit rapidement, plongeant dans les ténèbres. Le parking était sombre, les lampes au sodium grésillant faiblement, projetant des ombres longues et déformées. Solis atteignit le niveau -3, le plus bas. L’air y était stagnant, chargé d’humidité et d’odeur de gasoil mélangée à de la moisissure. C’était l’endroit où l’architecture se dissolvait et où les réseaux secondaires commençaient.

Il laissa le corps à côté d’un pilier massif, l’essoufflement lui brûlant les poumons. Il tira son téléphone pour l’utiliser comme lampe de poche, le faisceau balayant les murs en béton. Il cherchait les traces d’une plaque d’égout ou d’un accès de maintenance.

Le parking était un labyrinthe de béton. La paranoïa monta. Il était seul, non armé, avec un cadavre, au fin fond d’un trou sous Paris, sur le point de plonger dans ce qui était probablement un égout. Valois le savait là. Laurent l’avait confirmé. Toute la manœuvre de Chevalier, la traque, n’avait servi qu’à forcer Solis dans cette position désespérée. Il devait agir.

Finalement, il repéra une lourde plaque d’acier encastrée dans le sol, recouverte de poussière. Un anneau de fer rouillé. Accès aux réseaux pluviaux et de maintenance. Cela devait être l’entrée de la galerie qu’il avait mémorisée sur les plans.

Il s’accroupit, saisissant l’anneau. Il tira de toutes ses forces. La plaque ne bougea pas. Elle était soudée par des années de rouille et d’abandon.

La panique le mordit. Il était enfermé.

Solis recula, frustré. Il ne pouvait pas se permettre de perdre plus de temps. Il devait trouver un levier. Il écuma les environs, cherchant un pied-de-biche ou un outil lourd. Il repéra un chariot de manutention abandonné, son cric hydraulique cassé. Non. Contre un pilier, il y avait un vieux extincteur à poudre. Peut-être.

Il revint à la plaque, l’air tendu. Il frappa la plaque avec la partie métallique de l’extincteur, essayant de briser la rouille. Le bruit, sec et fort, résonna dans le niveau –3.

Mauvaise idée, se dit-il. Le bruit allait alerter quiconque se rapprochait. Il n’avait plus le luxe du silence. Il devait être rapide.

Il entendit alors un cri aigu résonner dans les rampes. C’était Laurent. Un signal, suivi d’un crissement de pneus. Laurent était en train de jouer son rôle. Il venait d’attirer l’attention de Valois.

Solis prit une grande inspiration. Il frappa à nouveau la plaque avec l’extincteur, visant le bord rouillé. Cette fois, après un son métallique strident, la plaque se déplaça légèrement.

Il inséra le bord de l’extincteur sous le couvercle de la plaque, utilisant le corps de l’appareil comme un levier. Il poussa. Un grincement horrible, puis la plaque se souleva.

L’ouverture révélait un trou noir et une odeur de terre humide, de calcaire, et de fermentation. C’était la section des galeries de service, un ancien conduit d’évacuation des eaux, datant du XIXe siècle, partiellement connecté au réseau d’égouts principal mais encore cartographié par le Renseignement pour ses utilisations secrètes.

Le temps était compté. Solis prit le corps.

Le soulever pour le faire passer dans l’ouverture fut presque impossible. Le corps, enveloppé dans son linceul plastique, était encombrant et glissant. Solis réussit à le basculer, la tête la première, dans la fosse.

Il descendit ensuite. Il atterrit lourdement sur la terre battue et les gravats des catacombes. L’air était plus frais ici, beaucoup plus épais, presque respirant une histoire ancienne.

Il alluma son téléphone, le jetant de la main. Le faisceau lumineux révéla une galerie étroite, à peine assez haute pour qu’il tienne debout, soutenue par des arcs en pierre bruts. Tout autour, c’était le silence absolu, le silence d’une ville souterraine.

Valois était au-dessus. Il était en dessous.

Solis commença à tirer le corps derrière lui. Le plastique glissait mieux sur la terre battue que sur le béton. Il devait se dépêcher.

Il fit quatre pas quand son téléphone se mit à vibrer dans sa main. Un message de Laurent.

Conflit au bloc A. Je suis en fuite. Elle a mordu à l’hameçon, mais pas pour longtemps. J’ai simulé la prise de la voiture. Je suis en train de courir au niveau -1. Elle mobilise la chasse. Dépêche-toi.

Solis sentit le pouls s’accélérer. Laurent s’était exposé pour lui. Il ne pouvait pas gâcher.

Il remit le téléphone dans sa poche, se concentrant sur les galeries. Il devait identifier la bonne direction pour atteindre le sous-sol du Danton, qui était, selon ses souvenirs, un ancien cellier transformé.

Il arriva à une intersection, la galerie se divisant en trois arches. Laquelle prenait-il ? Dans les plans mémorisés, celle du milieu menait à la zone de drainage principale du quartier. Celle de gauche, la plus étroite, était indiquée comme Voie 9 – Abandonnée.

Il choisit la voie 9. Moins évidente, plus proche de la structure du Danton.

Il s’enfonça dans la voie, tirant le corps. Le passage devint si étroit qu’il devait se pencher. Le corps frottait contre les pierres humides.

Alors qu’il marchait, une pensée le frappa, lancinante. Il venait d’entrer dans un lieu non cartographié, un endroit où un homme pouvait disparaître sans laisser de trace. S’il tombait dans un puits d’aération ou si la galerie cédait, Valois n’aurait jamais à le chercher. Il deviendrait une histoire urbaine.

La détermination le força à avancer. Il répéta le message du Cartographe, comme un mantra : La vérité finale est dans sa gorge.

Comment le Cartographe Négatif avait-il caché une information dans la gorge d’une femme morte depuis dix ans ? Un micro-disque, comme Ombre ? Une note ? Une anomalie physique ?

Solis était un enquêteur, pas un médecin légiste. Il avait besoin de Marie-Ange.

Il arriva au bout de la galerie, où le passage se terminait par un mur de briques. Et là, une structure métallique rouillée, une lourde échelle de service, montant vers une trappe obscure. C’était l’accès au Danton.

Solis était au bord de l’épuisement. Il devait hisser ce corps sur l’échelle.

Il utilisa une corde de maintenance, qu’il trouva traînant sur le sol, pour attacher le corps en position verticale à son propre ceinturon. Il grimpa, testant chaque barreau avant de s’y confier.

Chaque traction de bras envoyait une douleur lancinante dans son épaule meurtrie. Il montait lentement, le corps de la victime ballottant derrière lui.

Enfin, il atteignit la trappe. Un couvercle en bois, pourri mais solide, verrouillé par le dessus.

Solis poussa, mais rien.

Il sortit son couteau de poche et attaqua la serrure, un simple moraillon à cliquet. Il forçait. Le bois craqua, mais le verrou tenait bon.

Au même moment, il entendit le son lointain des sirènes. Elles tournaient autour du Danton, se concentrant sur le périmètre général. L’équipe Lancer était en place, répondant à l’alerte de Valois. Ils étaient en train de refermer la nasse.

Solis donna un coup de pied dans le mur. Il se rappela que le Danton était tenu par un ancien militaire. Il y avait toujours un plan B. Sous la trappe, il y avait un petit écriteau, à peine lisible dans l’obscurité.

Sécurité Incendie. Pousser en cas de besoin. Accès 24H.

Un mécanisme de sécurité. Solis le chercha au toucher. Il trouva un bouton-poussoir dissimulé sous un joint. Il appuya.

Un clic métallique retentit, le verrou se débloquant. Solis poussa la trappe, qui s’ouvrit avec un geignement.

Il grimpa dans un nuage de poussière et d’odeur de bière éventée. Le cellier du Danton.

Il était dans une pièce sombre, remplie de caisses et de bouteilles. Par une minuscule fente sous la porte du cellier, il y avait une bande de lumière, et le son de la musique jazz.

Il s’effondra au sol, reprenant son souffle, puis il tira le corps derrière lui.

Il sortit son téléphone et envoya un message crypté à Marie-Ange.

Je suis dans le cellier. C’est urgent. Seule avec équipement. Valois arrive.

Il attendit. Quelques secondes. Il entendit des bruits de pas dans le couloir à l’extérieur.

La porte du cellier s’ouvrit. Marie-Ange entra.

Elle portait des jeans et un vieux pull, mais elle avait en main sa mallette médico-légale de terrain, un équipement qu’elle n’utilisait plus depuis des années.

Elle fut choquée de le voir, ensanglanté et couvert de terre, tirant un corps plastique bleu.

« Gabriel ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Laurent… »

« Laurent va bien. Il a diverti Valois au parking. J’ai besoin de toi maintenant, Marie-Ange. C’est la seule pièce qui manque. »

Marie-Ange ferma la porte derrière elle. Elle alluma une lampe torche puissante. Le faisceau illumina le corps de la femme.

« Valois a le carnet. Elle a le Nom de Chevalier. Mais ce n’est pas la fin, » dit Solis, se relevant avec difficulté. Il lui tendit le fragment de papier extirpé du carnet, ses doigts tremblant.

La vérité finale est dans sa gorge.

Marie-Ange lut la note, son visage se durcissant. « La gorge… le Négatif a utilisé cette clinique pour maquiller un corps, mais il a laissé un message codé à l’intérieur ? »

Solis se dirigea vers elle, sa voix pressée. « Le Cartographe Négatif a orchestré l’Affaire parce qu’il cherchait à détruire la preuve que ce corps contenait. Le Nom n’est pas un nom. Ce n’est pas une clé pour une serrure. C’est une information contenue dans le corps. »

« Tu veux dire... il a pratiqué une chirurgie post-mortem ou juste avant de la tuer ? »

« Non. Il a fait quelque chose d’autre : il a utilisé le protocole. Ce corps a été réanimé et est retourné plusieurs fois. Chevalier cherchait à détruire l’information, mais quelque chose est resté. La gorge. » Solis essaya de se remémorer tout ce qu’il savait des tactiques de Chevalier.

Marie-Ange ouvrit sa mallette. Elle en sortit des gants stériles et un kit de dissection chirurgicale. Elle était médecin légiste, et son terrain de jeu normal était la morgue. Un cellier puant n’était pas idéal, mais l’urgence primait.

« Si je dois couper dans la gorge, j’ai besoin de stérilité, Gabriel. Et honnêtement, j’ai besoin d’une table. »

« Il n’y a pas de table dans ce cellier. » Solis balaya l’étroite pièce.

« Trouve-moi quelque chose de plat. Vite. »

Solis déplaça une pile de caisses en bois lourd qu’il utilisa comme une base, puis il renversa une vieille étagère métallique sur le côté, l’utilisant comme un plan de travail improvisé. Ce n’était pas stable, mais c’était rigide.

Il transporta le corps de la femme, la déplaçant délicatement hors du plastique. Le corps était froid et portait des marques de conservation.

Marie-Ange enfila ses gants. Elle regarda l’entrée du cellier avec anxiété. « J’ai besoin de silence. Et d’un éclairage stable. »

Solis verrouilla la porte du cellier avec une caisse de bière en bois. Il plaça sa lampe de téléphone et la sienne dans des positions fixes pour éclairer la gorge de la victime.

La pression était écrasante. Solis devait rester concentré, car Valois approchait. Il sortit un de ses téléphones prépayés, le gardant près de lui pour surveiller les communications du réseau policier.

Marie-Ange commença l’examen initial. Elle coupa le plastique et retira la première couche de tissu mou.

« Il y a des traces évidentes de conservation ici, Gabriel. Le corps est resté dans le formaldéhyde pendant longtemps, mais il a été retiré récemment, comme tu l’as dit. »

Elle se concentra sur la gorge. La peau était intacte, sans traces de Traumatisme direct, mais l’incision sous l’oreille, que Solis avait notée à la clinique, était visible.

« L’incision n’est pas pour le corps. Elle est pour maintenir. Regarde la finesse. Ça a été fait par Chevalier. »

Marie-Ange sortit un scalpel. L’acier réfléchissait la lumière. Elle traça une ligne propre le long de la trachée.

Solis observait, fasciné par la précision de son ancienne collègue, même dans ces conditions horribles. « Vas-y moins profond, Marie-Ange. Le Cartographe Négatif n’aurait pas laissé une note visible. »

« Je sais. S’il a caché quelque chose, ce ne sera pas au niveau du larynx, ce serait au niveau de l’œsophage ou de la carotide. Un endroit où une autopsie de routine le manquerait. »

Elle coupa délicatement dans le tissu interstitiel, exposant la musculature cervicale. Le travail était lent et exigeant. Solis se sentait mal à l’aise, le couloir semblait plus long qu’il ne l’était, et il continuait de s’attendre à ce que les agents de Lancer ne défoncent la porte.

Pendant que Marie-Ange travaillait, Solis s’efforça de l’informer sur les derniers événements : l’échange avec Valois, la manœuvre de Laurent, et la fuite du Cartographe Négatif.

« Laurent a gagné quelques minutes. Peut-être qu’une dizaine. Valois va bientôt comprendre que l’hameçon était trop beau. Elle va lever la chasse au parking pour revenir au Danton. »

« Il faut que je trouve ça avant. » La voix de Marie-Ange était tendue, concentrée.

Elle utilisa une petite pince pour écarter les tissus mous. Sa lampe de poche éclairait le cou, la lumière créant des contrastes d’ombre et de chair.

« Rien de visible. Pas de micro-puce. Pas de note. »

Solis se pencha. « Regarde la note, Marie-Ange. La vérité finale est dans sa gorge. Ce n’est pas un objet. Si c’est Chevalier qui l’a écrit, c’est quelque chose que le corps a retenu. »

Marie-Ange s’interrompit, réfléchissant. Elle regarda le corps. « Si le corps a été réanimé plusieurs fois, c’est qu’il a subi un traumatisme cardiaque extrême. Le sang peut se coaguler. Ou... »

Elle se rappela l’obsession du Cartographe. La mémoire de la mort.

« La mémoire, Gabriel. C’est la seule chose que le Cartographe et son Négatif cherchent. Mais la mémoire n’est pas stockée dans la gorge, elle est dans le cerveau. »

« À moins que ce soit un mensonge. Chevalier jouait à la falsification. » Solis désigna le cou. « Le corps est là pour que Valois le trouve. Chevalier veut qu’elle pense que la vérité est dans la dissimulation chirurgicale. »

Marie-Ange reprit sa dissection, allant plus profondément, s’approchant de la colonne vertébrale.

Soudain, elle s’immobilisa. Son regard se fixa sur un point à l’arrière du cou, près de la nuque.

« Regarde ça, Gabriel. »

Elle utilisa la pointe fine de son scalpel pour écarter un petit amas de tissu. Sous cela, Solis distingua quelque chose d’anormal. Une petite capsule, de la taille d’un grain de riz, mais faite d’un matériau qui semblait organique, presque osseux.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Solis, le cœur battant.

« Je ne sais pas. Mais elle n’est pas là où elle devrait être. Elle est incrustée dans la moelle épinière, à la hauteur du cou. » Marie-Ange était maintenant extrêmement prudente.

Elle sortit une micro-pince et commença à travailler, libérant délicatement la capsule osseuse.

« C’est beaucoup trop rigide pour être naturel. C’est implanté. »

Après quelques secondes de tension extrême, elle réussit à extraire la capsule. Elle la posa sur une serviette stérile.

La capsule était cylindrique, minuscule, et Solis réalisa qu’elle était gravée. La gravure était minuscule, mais clairement visible.

« C’est la vérité finale, » murmura Solis, tendant la main pour la prendre.

« Non, Gabriel. Ne la touche pas. On ne sait pas ce que c’est. » Marie-Ange avait le sens du protocole, même au milieu d’un chaos total.

Elle utilisa un petit microscope de poche qu’elle sortit de sa trousse, le fixant sur la capsule. Elle regarda.

« C’est… une gravure sur os. Ou sur dentine. C’est une série de coordonnées et un nom. »

Solis s’approcha, essayant de voir à travers la lentille.

« Donne-moi l’information, Marie-Ange. »

Marie-Ange lisait lentement, son souffle court. « Le Nom est 'L’Ordre'. Et l’adresse est… 9, Place des Vosges. Ancien Hôtel Particulier. »

Solis sentit un vertige. Place des Vosges. L’un des quartiers les plus prestigieux et discrets de Paris. Un haut lieu de l’administration secrète.

« L’Ordre… c’est Valois. C’est le Procureur. C’est tout ce qu’on a affronté, » réalisa Solis.

« Mais pourquoi Place des Vosges ? » Marie-Ange était perplexe.

« C’est l’endroit où le Procureur a tenu ses rendez-vous les plus secrets. J’avais des rumeurs il y a des années. C’est la véritable Annexe M. L’original. »

Solis comprit la manœuvre de Chevalier. Il avait mené la police sur une fausse piste (Rue Vercingétorix), puis vers les lieux de la trahison (la Clinique Anonyme) pour que Solis récupère le corps. Il avait forcé la main de Valois pour qu’elle se concentre sur Chevalier et le carnet, mais la vraie vérité était dans cette capsule.

Le Cartographe Négatif, Chevalier, n’avait pas cherché à détruire la vérité en soi, mais à la dissimuler dans un corps, forçant Solis, le dépositaire du Secret, à la ramener à la lumière.

Solis se redressa, la détermination dans les yeux. « On ne peut pas rester ici. On doit y aller. Valois est au courant pour l’Ordre, mais elle ne connaît pas l’adresse exacte. Elle va venir ici, trouver le corps, et réaliser qu’on a la capsule. »

Marie-Ange remit l’équipement dans sa mallette.

Un bruit fort résonna au-dessus d’eux. Le son d’un coup de bélier sur une porte. Les agents de Lancer étaient en train de défoncer la porte d’entrée du Danton.

« Ils sont là, » dit Solis. Il saisit le fragment de papier et la capsule, les rangeant soigneusement dans sa poche.

Il courut vers le téléphone de la cuisine pour vérifier les communications du réseau policier. Il entendit des voix brouillées, des ordres de confinement. Ils allaient fouiller chaque pièce du Danton.

« Marie-Ange, tu es la seule qui peut nous faire sortir. Valois ne t’arrêtera jamais ici. Tu es chez toi. »

« Et toi ? »

« J’ai un plan. Les galeries y mènent. »

Solis regarda le cellier. Il devait disparaître à nouveau. Il attrapa un téléphone jetable et composa le numéro de Laurent. Il devait le prévenir.

Laurent répondit une seconde avant qu’un grésillement ne couvre la ligne, indiquant que les brouilleurs de Lancer étaient actifs dans le secteur.

« Laurent ! J’ai la capsule. L’Ordre est à la Place des Vosges, 9. Tu dois… »

La ligne coupa. Solis jeta le téléphone. C’était le maximum qu’il pouvait faire. Laurent devait se débrouiller pour se rendre à l’adresse et les attendre.

« On doit retourner dans les galeries, » dit Solis.

Marie-Ange ouvrit la trappe. « Valois va voir que la trappe est ouverte, Gabriel. »

« Il le faut. On attire Valois ici. »

Solis et Marie-Ange retournèrent dans le cellier. Solis grimpa, puis il aida Marie-Ange à descendre dans l’obscurité fétide des catacombes.

Il referma la trappe en bois sur eux, la calant avec un morceau de bois.

« On reste ici pendant cinq minutes. Valois va d’abord fouiller le Danton, puis elle réalisera qu’on est passés par le cellier, » dit Solis.

Ils attendaient dans le noir, le silence des catacombes contrastant avec la violence sourde qui régnait au-dessus.

Un nouveau message arriva sur le téléphone de Solis. Un message de Marie-Ange.

J’ai le plan des catacombes. L’accès à la Place des Vosges n’est pas direct. On doit passer par le réseau de drainage principal.

« C’est long, » murmura Solis.

Cinq minutes.

Soudain, la trappe du cellier s’ouvrit.

Un faisceau de lumière pénétra dans les galeries.

« Ils sont là, » dit Solis. Il se précipita avec Marie-Ange vers la galerie principale.

Ils s’enfoncèrent dans l’obscurité. Solis sentait l’adrénaline. Il devait faire vite.

Il arriva à l’intersection et prit la galerie des drains.

« On doit aller vers l’Est. L’intersection principale est sous la Seine. »

Ils marchaient sans s’arrêter. Les sirènes de Lancer n’étaient plus audibles, mais Solis sentait leur présence.

Marie-Ange, bien que peu habituée aux tunnels insalubres, se déplaçait avec une agilité inattendue.

« On a un problème, Gabriel. J’ai le carnet. Je sais que la Place des Vosges est le lieu où Valois a dissimulé la première victime. Le Nom de L’Ordre. »

« On y va. C’est la fin de la chasse. »

Solis s’arrêta à une fissure. L’eau des égouts commençait à s’infiltrer.

« On doit sortir d’ici. On va à Place des Vosges. »

Ils continuèrent leur course dans les catacombes. Solis regarda Marie-Ange, impressionné par son sang-froid.

« Tu n’as pas peur, Marie-Ange ? »

« J’ai perdu ma carrière à cause de L’Affaire, Gabriel. Je suis la seule qui peut te faire confiance. Je veux que la vérité sorte. »

Ils arrivèrent à une jonction massive. Une rivière souterraine. C’était la fin du tunnel.

« On doit traverser, » dit Solis.

Il y avait une passerelle en fer rouillé au-dessus de l’eau. Ils traversèrent, la passerelle grinçant sous leurs pieds.

De l’autre côté, il y avait une échelle menant à un autre niveau.

Ils montèrent. Solis sentait l’air devenir plus frais. Ils étaient proches de la sortie.

Ils arrivèrent à une autre trappe, celle-ci menant à une ruelle sombre près de la Place des Vosges.

Solis ouvrit la trappe. Ils se retrouvèrent dans l’air frais de l’aube.

Ils étaient sortis.

Solis regarda sa montre : 3h15.

Ils se dirigèrent vers la Place des Vosges. Au coin de la rue, Solis aperçut la berline noire de Laurent.

Laurent était là, au milieu de la place, l’air tendu.

« Valois est en route. J’ai failli être pris au piège. Elle a compris qu’on avait le corps. »

Solis lui donna la capsule. « Place des Vosges, 9. Il faut neutraliser L’Ordre. »

Ils se dirigèrent vers le bâtiment, un hôtel particulier masqué par des échafaudages. L’entrée était verrouillée.

Laurent utilisa son kit de crochetage. Solis était nerveux.

« On doit l’intercepter avant qu’elle ne détruise les preuves, » dit Solis.

Ils entrèrent. L’intérieur était un luxe délabré, des tapis poussiéreux, des murs peints avec des fresques fanées.

Ils montèrent les escaliers. Au quatrième étage, il y avait une porte blindée.

« C’est là, » dit Solis.

Laurent se prépara à forcer la porte.

Soudain, une alarme se déclencha.

Des lumières s’allumèrent. Des agents armés apparurent au bout du couloir.

Valois.

Elle avait anticipé.

« Solis. L’Ordre est là. Et c’est terminé. »

Valois souriait. Elle avait le carnet en main.

Solis comprit. Il était tombé dans le piège final.

Il tira Laurent en arrière. « On doit redescendre, maintenant ! »

Ils prirent la fuite, descendant les escaliers. Valois et ses agents les poursuivaient.

Ils atteignirent le rez-de-chaussée. Valois les encercla.

Solis chercha une sortie. Il vit une porte menant aux jardins.

Ils se précipitèrent. L’extérieur était sombre.

Ils traversèrent le jardin, Laurent ouvrant le portail.

Ils coururent vers la voiture de Laurent.

« Montez ! » ordonna Laurent.

Ils démarrèrent, Solis regardant en arrière. Valois restait au portail, regardant leur fuite.

« Elle nous a laissés partir, » dit Solis, perplexe.

« Elle veut qu’on dévoile la vérité, Gabriel. Elle veut que nous la révélions. »

Ils conduisaient à toute vitesse vers le Danton. Solis avait une idée.

« Il faut que j’interroge L’Ordre. Le Cartographe voulait que je le fasse. »

Ils revinrent au Danton, Laurent se gara dans une rue adjacente.

Solis et Marie-Ange retournèrent au cellier par la porte de service.

Sols posa le corps sur la table de fortune.

« Valois va arriver dans quelques minutes. On doit interroger L’Ordre, » dit Solis.

Marie-Ange comprit. « L’Ordre » était le Nom qui avait été gravé sur l’os. Le corps de la victime n’était que le point de départ.

Solis prit la capsule. Il la donna à Marie-Ange.

« On doit revenir au Danton. On a le corps. On a la capsule. »

Ils retournèrent à la voiture de Laurent.

Marie-Ange prit place à l’arrière, Solis à l’avant. Laurent conduisait.

« Le Cartographe Négatif a voulu que nous revenions, » dit Solis. « Il a mis en scène sa propre fuite. »

Ils firent le chemin de retour. Solis se rappela le message du fragment de carnet.

Memoria est vita. La mémoire est l’âme.

Ils arrivèrent au Danton. Laurent se gara. La rue était encore calme, mais la présence de Lancer se faisait sentir.

Solis et Marie-Ange retournèrent au cellier. Le corps était toujours là.

Marie-Ange était prête. Elle sortit ses outils.

« La vérité n’est pas le Nom. C’est la destruction de l’Ordre, » dit Marie-Ange.

Solis se concentrait. « Fais-le! On n’a pas beaucoup de temps. »

Marie-Ange reprit l’autopsie. Elle travaillait rapidement, cherchant une dernière anomalie.

Solis surveillait le couloir, son cœur martelant.

Soudain, Marie-Ange s’écria : « J’ai trouvé ! »

Elle désigna un fragment sous la mâchoire. Une minuscule boîte noire.

« C’est le Carnet de Bord. Le vrai. »

Solis s’approcha. Le carnet du Cartographe Négatif.

Marie-Ange l’ouvrit. Elle lut: Protocole 10 : La Voix.

« Le Négatif a enregistré le dernier mot de la victime. Avant qu’elle ne soit figée, » dit Marie-Ange, incrédule.

Solis réalisa l’horreur. Chevalier avait capturé l’ultime confession.

Marie-Ange inséra un micro-lecteur.

Le son sortit. Une voix faible, une femme. Elle murmurait un Nom.

« Le Nom, » dit Solis.

Le nom était celui d’un haut dignitaire. Un nom qu’ils connaissaient tous.

Marie-Ange se retourna, le regard horrifié. « C’est impossible. »

Solis prit le carnet. Il devait le révéler.

Le bruit d’une explosion retentit au loin. Lancer arrivait.

« On est traqués. On doit sortir, » dit Laurent.

Solis regarda Marie-Ange. « On a le Nom. »

Marie-Ange remit ses gants. Elle regarda l’entrée du cellier.

Solis se tourna vers la porte. « Ils sont là. »

Marie-Ange était calme. « Ça ne fait rien. Le protocole doit être terminé. »

Elle prit son scalpel. Elle devait agir.

Marie-Ange commença à pratiquer une dissection médico-légale de la gorge de la victime sur la table de café de fortune, Solis observant, le regard fixée sur l'entrée pour les hommes de Valois et les agents de Lancer qui ne devraient pas tarder à arriver.

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