Chapitre 21 : Le Nom est dans le Silence

« L’Ordre… c’est… »

Le murmure de Laurent résonna sur le pont rouillé, une voix faible luttant contre la vacuité de la mort. Solis se jeta en avant, l’adrénaline pompant dans ses veines. Il ne regardait plus Valois et ses agents figés sur la coque, ni Chevalier, le visage crispé par l’effort d’un triomphe imminent. Seul Laurent comptait, cet enfant revenu du seuil du néant pour cracher une vérité qui avait coûté des années de faux-semblants et de sang.

Solis se laissa tomber à genoux près de l’enfant, négligeant la douleur lancinante dans sa propre épaule. La petite caméra de Chevalier, qu’il avait placée sur un treuil, filmait l’instant, alimentée par la puissance du choc électrique. Solis avait forcé cette scène. Il devait obtenir le Nom.

« Qui, Laurent ? Dis-moi le Nom ! » Solis ne criait pas, sa voix était une supplique urgente, proche d’un secret partagé.

Laurent cligna des yeux, un mouvement lent et laborieux. Ses iris bleus, d’un froid glacial, cherchaient une ligne invisible au-dessus de Solis, la trace de ce qu’il venait de voir « là-bas ». La fine onde sinusoïdale sur le moniteur de Chevalier était toujours présente, lutte fragile contre la platitude fatale. Le temps se comptait en battements de cœur, une poignée, peut-être moins.

Valois, sur le pont, rompit son immobilité. Son visage était une fresque de rage et de terreur. Elle avait perdu la main sur la confession, mais elle pouvait encore détruire la preuve humaine.

« Lancer ! Neutralisez le Cartographe Négatif ! Maintenant ! » L’ordre claqua. Elle ne voulait pas que Chevalier soit un témoin du Protocole 10, ni qu’il survive pour raconter comment la Commandante Valois avait laissé un suspect pratiquer cette résurrection illégale.

Les deux agents de Lancer, sortis de leur torpeur momentanée, avancèrent vers Chevalier. Leurs armes étaient pointées, non pas sur Solis, dont la révélation médiatique était imminente, mais sur le médecin criminel.

Chevalier était un homme de science et d’obsession. Aux yeux du docteur, cette interruption n’était pas une menace pour sa vie, mais un sabotage de l’ultime récolte de données. Il n’avait vu et entendu que l’onde de Laurent, le signal de sa réussite. Les fusils pointés sur lui n’étaient que des bruits de fond dérangeants.

« Non ! Ne touchez pas à mon champ d’étude ! » protesta Chevalier, se jetant sur sa mallette, malgré sa jambe blessée et les menottes.

Laurent ouvrit la bouche pour la seconde fois. Sa respiration recommença, un râle qui pinçait de douleur. Solis se rapprocha.

« L’Ordre… c’est… la Matrice, » articula faiblement Laurent.

« La Matrice ? Qu’est-ce que tu veux dire ? » Solis déglutit, l’information était vague, mais elle commençait à prendre forme. Il sentit une bouffée de chaleur. Qu’est-ce que cet enfant, cet agent infiltré, était allé chercher au-delà de la mort ? La Matrice, ce n'était pas un nom propre, pensait Solis, mais quelque chose de plus grand, un système. L’Ordre n’était pas juste une personne, c’était une structure.

Valois se rua vers Solis, ses bottes résonnant sur la tôle. Elle savait qu’elle n’avait plus le droit d’utiliser son arme sur lui—une exécution ici, devant la caméra de Chevalier, serait impensable. Elle devait prendre le corps, l’étouffer, et surtout, récupérer les preuves.

« Solis, écartez-vous du sujet ! Il est en arrêt ! » Valois essayait de faire passer Laurent pour mort, ignorant le faible bip du moniteur. C’était une tactique désespérée, mais elle devait nier l’existence du Protocole 10.

« Il est en train de parler, Valois, » cracha Solis, gardant son corps entre la commandante et l’enfant. « Vous l’entendez ! Il est revenu pour le Protocole 10 ! » Sa voix était forte, assurée. Il devait forcer Valois à réaliser qu’il détenait le contrôle, que la confession était imminente.

Laurent trembla. Le rythme cardiaque sur l’écran diminua brusquement de moitié. L’onde devint sinueuse. Solis savait ce que cela signifiait : l’épuisement total du myocarde. C’était la fin. Il n’y aurait pas de retour possible après ce cycle. La fenêtre de vérité se refermait brutalement.

« Le Nom, Laurent ! » Solis se pencha, poussant l'enfant vers les limites du langage. « Dis-moi qui ! Donne-moi le Nom ! »

Valois, à bout de nerfs, tenta de contourner Solis, ses doigts effleurant déjà la gorge de Laurent si elle pouvait l’atteindre. Elle avait vu trop de morts pour être sentimentale devant celle d’un enfant, même s’il avait été son agent — ou peut-être parce que c’était son agent.

Laurent leva une main tremblante vers Solis. Ses yeux s’agrandirent, remplis d’une compréhension totale—non pas de l’identité du coupable, mais de la futilité de l’information qu'il avait récoltée. Laurent n’était pas là pour livrer la vérité à Solis, mais pour achever sa mission : donner à « L’Ordre » l’information que Solis devait connaître avant sa mort, un message codé qu’il avait été programmé à transmettre après la traversée. Laurent n'était plus tout à fait Laurent, il était un récipient fracturé du secret.

« Le secret… est… » commença Laurent, sa voix s’éteignant dans une toux sèche. Ses poumons défaillaient. Solis sentit l'espoir se déchirer. C’était la fin. Il avait perdu.

Alors que Valois le bousculait sauvagement, Solis se pencha encore plus près, retenant la Commandante d'un coup de coude instinctif, son attention rivée au visage livide de Laurent.

Laurent tira sur sa dernière once de force vitale. Dans un murmure d’une clarté terrible, un son qui traversa le vacarme des bottes et des ordres, le Nom fut lâché. Le son était cru, définitif, inattendu.

« Le Nom… est… Solis, » articula Laurent.

Le mot frappa Solis comme un choc électrique, plus violent que celui du défibrillateur. Il s’immobilisa, figé par la confusion et le doute.

Solis.

Moi ? C’était impossible. Un piège. Une erreur du protocole. Comment Laurent, l’agent infiltré, pouvait-il revenir du néant pour le désigner, lui, inspecteur Gabriel Solis, comme le cœur de L’Ordre ? Le choc fut si intense que Solis relâcha la pression sur Valois.

Valois profita de cet instant de sidération. Elle se jeta sur Laurent.

À ce moment-là, les agents de Lancer atteignirent Chevalier. Le premier agent le repoussa violemment de sa mallette pour neutraliser la menace électrique. Chevalier s’effondra, son visage se tordant de vengeance. Il n’avait vu et entendu que l’arrêt du rythme de Laurent, ignorant les mots prononcés.

« Vous n’aurez pas mon étude ! » hurla le Cartographe Négatif.

Les menottes attachaient sa main gauche au défibrillateur. Dans un sursaut de haine pour ses bourreaux—et d’une obsession scientifique pure—Chevalier réussit à se redresser de justesse, utilisant son corps comme levier. Le moniteur du défibrillateur, qu’il venait de réarmer en charge maximale, affichait 360 Joules. Il n’avait pas l’intention de réanimer.

D’un coup sec, malgré les agents qui le maîtrisaient, Chevalier frappa le bouton de choc. Non pas sur Laurent, mais sur les câbles eux-mêmes.

KRRWWRRSSHHH !

La décharge maximale entra en surtension. Cette fois, ce n’était pas un éclair de vie, mais une déflagration d’énergie pure. Une vague de surtension frappa le moniteur cardiaque, l’anéantissant dans une gerbe d’étincelles.

L’onde cardiaque de Laurent—le fragile bip—fut submergée non pas par l’arrêt, mais par la distorsion absolue. Le moniteur cracha une brève séquence d’interférences, un bruit strident qui brisa le silence clinique.

Solis, encore sous le coup du mot Solis, protégea Laurent des éclaboussures d’étincelles qui s’échappaient des câbles endommagés. En une fraction de seconde, il comprit l’acte de barbarie scientifique de Chevalier. Ce n’était pas la mort, c’était la désintégration des données. Chevalier venait de s’assurer que personne ne lirait l’onde cardiaque de Laurent au moment de sa mort, rendant l’autopsie et la lecture des preuves médico-légales sur le Protocole 10 impossibles. C’était la destruction totale de l’échantillon.

Valois se releva du corps de Laurent, ses yeux injectés de sang fixant Solis. Elle avait entendu le murmure, même s’il avait été couvert par la décharge électrique. Elle avait vu l’expression de choc sur le visage de Solis.

Elle tenait la petite caméra vidéo du Cartographe Négatif, la confisquant comme preuve.

« Vous l’avez entendu, Lancer ! J’ai des témoins ! » Valois ne hurlait pas, sa voix était ciselée par une colère froide et vengeresse. Elle jouait la carte du triomphe. « L’enfant infiltré, juste avant de mourir, a désigné Solis comme le Nom derrière L’Ordre ! »

Solis se redressa, réalisant l'horreur de la situation. Laurent, l’agent infiltré qu’il avait risqué sa vie pour sauver, venait de le vendre à L’Ordre.

Chevalier cracha du sang, son rire, mélange de folie et de fierté, se figeant sous la crosse de l’agent qui le frappait pour le stopper. « C’est fini ! Je l’ai effacé ! » Il faisait référence aux données scientifiques, non à Solis.

« Solis, » siffla Valois, son arme pointée vers la tête de Laurent, même si l’enfant était déjà mort. C’était un geste symbolique, une mise en scène pour Lancer. « Vous l’avez manipulé ! Vous avez utilisé cet enfant ! Vous êtes L’Ordre ! »

Solis sentit la rage monter, mais il savait qu’il devait la canaliser. L’accusation de Laurent était une bombe. Si elle était réelle, tout ce qu’il avait fait n’était qu’une manœuvre pour s’auto-nettoyer, mais au plus profond de lui, il savait que c’était faux. Mais si c'était faux, alors c'était la preuve que L'Ordre avait atteint Laurent pendant le Protocole 10 et qu'il avait utilisé l'enfant pour détruire Solis.

Dans le chaos de l’interférence électrique, alors que le moniteur disjonctait, Solis vit, très brièvement, une séquence numérique défiler sur l’écran brisé. Chevalier avait forcé un message codé dans la fréquence même de la décharge.

Le message, clignotant en rouge vif sur le fond noir de l’écran détruit, était un leurre numérique, un signal d’urgence intégré au Protocole 10 que Solis avait vu utilisé par le Cartographe original.

9 PLAISANCE, B5, SAINTE-PÈRES, H3.

Solis enregistra le code, sa signification frappant son cerveau comme un coup de poing. C’était l’adresse inventée par Marie-Ange lors de leur fuite, la seule adresse qui n’était pas dans le système de Lancer, celle qu'il avait donnée à la presse. Chevalier avait utilisé l’ultime énergie de Laurent pour la diffuser. Pourquoi ? Pour semer le chaos, évidemment. Mais aussi pour donner à Solis une chance de fuir.

Solis revint à Laurent. Le moniteur était noir. Il n’y avait plus de rythme sinusoïdal. Plus rien. Le corps de l’enfant était détendu, le visage figé dans une expression de paix trompeuse qui ne mentait plus. Solis posa deux doigts sur l’artère fémorale. Rien. L’enfant était parti. Définitivement. La mort, cette fois, était totale, sans rappel possible.

Solis se redressa, la rage le submergeant, mêlée à une douleur sourde et inattendue pour Laurent. Il avait perdu. Laurent était mort avant de livrer le Nom crédible, et Chevalier avait détruit la preuve scientifique de l’interrogatoire létal. Solis était au milieu d’un champ de bataille de sa propre création, cerné par Valois et Lancer.

« Fin de la mascarade, Solis ! » aboya Valois, son arme pointée vers la tête de l’enfant, puis lentement vers Solis. « Vous êtes en état d’arrestation. Laissez le corps et le carnet ! »

Solis joua la carte de la panique, même si son esprit était en pleine analyse. Il venait d’obtenir l’adresse codée. C’était sa seule diversion crédible face à l’accusation de l’enfant : Solis.

« Base Alpha 9 Plaisance, Bâtiment 5 ! » hurla Solis, pointant du doigt les restes du défibrillateur de Chevalier. Sa voix résonnait sur le pont. « C’est là que L’Ordre a tout caché ! Le Nom, mon Procureur, l’enfant ! Le Cartographe Négatif a transmis les coordonnées par son propre protocole ! »

Valois s’arrêta net. Elle regarda Chevalier, maîtrisé et crachant des insultes, puis l’écran noir du moniteur. Le code 9 Plaisance était la fausse piste que Solis avait déjà brûlée dans la presse deux chapitres plus tôt. Valois avait cru la dissimuler. Maintenant, Solis la révélait ici, sur le pont, comme la preuve ultime, tirée du code morse du défibrillateur. Elle hésita. Si cette adresse était réelle, elle devait la sécuriser avant que Solis ne la fasse fuiter via la presse ou un avocat.

« Vérifiez l’information ! » ordonna Valois à son opérateur radio, toujours sous le choc de l’échec. Une hésitation professionnelle, mais cruciale.

« C’est réel, Valois ! » insista Solis, sachant qu’il n’avait qu’un instant avant que l’accusation de Laurent ne reprenne le dessus. « Il me l’a dit avant de mourir ! Le Nom est dans le Bâtiment 5 ! » Il savait que Valois ne pouvait pas ignorer une piste qui venait soi-disant du code morse du défibrillateur de Chevalier—c’était la signature du Cartographe.

Valois fit un pas vers le corps de Laurent, ses yeux fixant Solis avec une expression de mépris absolu. « Vous mentez. Vous fabriquez cette confession pour échapper à celle de l’enfant. Il vous a désigné. »

« Alors, venez vérifier ! » Solis recula, le carnet de l’enfant infiltré (l’Annexe M arrachée, le vrai journal) pressé contre sa poitrine. Il jouait le rôle de l’homme qui tente de s’échapper avec la preuve vitale. « Mais ne me laissez pas partir avec ! »

Valois ne réagit pas aux menaces de combat. Elle ne pouvait pas se permettre de se concentrer sur Solis quand un nouveau leurre, aussi invraisemblable soit-il, venait d’être « révélé » par le Cartographe Négatif lui-même. Si le code était réel, il fallait y aller. L’accusation de Laurent (Solis est le Nom) pouvait être gérée s’il était capturé, mais la Base Alpha 9 Plaisance, si elle contenait des documents d’archives, était une menace existentielle pour L’Ordre.

Un sifflement aigu parvint du talkie-walkie de Valois. Lancer avait déjà commencé à déployer des zodiacs pour l’assaut final, mais elle devait donner un nouvel ordre. La survie de L’Ordre passait avant la capture de Solis, s’il y avait un risque que le Nom soit révélé au 9 Plaisance.

« Lancer, retirez les agents du navire. Bloquez uniquement les accès de fuite de Solis et du cadavre, » ordonna Valois, la voix rauque. « Unité d’assaut, mettez le cap vers 9 Plaisance ! Sécurisez le Bâtiment 5. »

Solis réalisa que Valois mordait à l’hameçon. Elle ne pouvait pas ignorer une piste forte, même si elle venait de sa propre diversion.

« C’est ce que L’Ordre veut, inspecteur. Le Nom est là ! »

Solis jeta un regard à Chevalier, toujours à terre. Le docteur lui rendit son regard, un éclair de compréhension. Le Cartographe Négatif avait joué sa dernière carte pour provoquer le chaos, forçant Valois à courir après un fantôme.

Solis se mit à courir vers l’avant du navire, laissant Valois et ses deux agents près du corps de Laurent et du Chevalier neutralisé. C’était son unique fenêtre. Valois était occupée à donner des ordres de dispersion et de regroupement.

« N’essayez pas de sauter, Solis ! » hurla Valois. « Les zodiacs sont en position ! »

Solis atteignit la proue de l’Odyssée. Il regarda en bas. La Seine était noire d’encre, froide et profonde. Les agents de Lancer dans leurs embarcations étaient proches, patrouillant la coque. Sauter sans distraction était une façon de se faire abattre.

Il devait s’échapper sans être tué. Et s’il le faisait, il devait créer suffisamment d’urgence pour que Valois perde encore plus de temps à courir après la fausse piste du 9 Plaisance. L’idée de l’accusation de Laurent, Solis est le Nom, le torturait. Il devait discréditer cette confession avant qu’elle ne ruine sa vie.

Solis sortit le talkie-walkie de Valois qu’il avait volé, l’appareil fonctionnant toujours parfaitement. Il le régla sur une fréquence ouverte.

« Valois, c’est Solis. Vous avez raté l’ultime confession parce que vous étiez obsédée par mon arrestation. » Il parlait fort, sachant que Lancer et Valois l’entendraient. Il leur offrait un spectacle.

« Le carnet… » Solis tapota sa poche. « J’ai la preuve qu’il était l’enfant infiltré, avec l’Annexe M. Et je vais la donner à Camille Dubois. Vous auriez dû me laisser finir le Protocole 10. »

L’accusation de Laurent était une menace conceptuelle, mais la page déchirée annonçant son statut d’infiltré était une preuve physique que Valois ne pouvait ignorer.

Solis s’approcha du bord. Il ouvrit le sachet plastique qui contenait le carnet de Laurent et le journal de l’enfant infiltré. Il n'allait pas tout jeter ; il était plus intelligent que ça. Il devait simuler le désespoir.

« J’ai perdu Laurent, mais l’information continue de couler. »

Solis lâcha le contenu du sachet au vent. Il retira les pages les plus inutiles, des gribouillis et des dessins sans importance, conservant dans sa poche le cœur du carnet, les détails du Protocole 10 qui incriminaient L’Ordre. Les pages, déchirées et maculées d’eau de la Seine, s’envolèrent, tournoyant dans la lumière aveuglante des projecteurs de Lancer.

« Ne faites pas ça ! » Valois crut à l’acte de désespoir. Elle vit les pages s’éparpiller au-dessus de la poupe, le vent les emportant vers la Seine. Elle était furieuse : elle ne pourrait plus contrôler le récit si ces pages tombaient entre les mains de quiconque.

Solis lâcha le talkie-walkie, le laissant tomber dans l’eau au pied du navire. Le petit plouf sec rendit le silence encore plus lourd. Valois était désormais coupée de lui, forcée d’agir sans communication, sous pression.

Solis utilisa son arme (qu’il avait négligée jusque-là) pour briser la balustrade rouillée de la proue. Il avait besoin d’un point d’appui pour la corde. C’était un acte bruyant, mais il devait attirer l’attention.

Il attacha une ligne de survie, courte, en nylon pourri qu’il avait trouvée plus tôt, à la rambarde brisée. Il devait glisser rapidement, en utilisant la structure du navire.

Deux agents de Lancer, alertés par le fracas de Solis, s’approchèrent de la proue.

« Stop ! Maintenez votre position, Inspecteur ! Si vous sautez, nous vous abattrons ! » cria le premier.

Solis savait qu’ils n’oseraient pas tirer. Valois n’avait donné aucun ordre d’exécution, seulement de neutralisation. Et Solis venait de lancer l’alerte 9 Plaisance, que Valois devait encore gérer.

Il se laissa glisser le long de la corde, le long de la coque immense de l’Odyssée. Il était maintenant invisible pour Valois, qui était plus loin, près de la poupe, toujours occupée à gérer le corps de Laurent et le Cartographe Négatif.

Les agents de Lancer à la proue ne pouvaient pas le voir immédiatement. Solis sentit l’air froid de la nuit sur son visage, le bruit assourdissant de son cœur battant contre la rouille du navire. Il fallait qu'il pense à l'impossibilité de la situation. Solis est le Nom.

Il atteignit l’eau rapidement, la chute n’était pas celle qu’il avait imaginée. Il plongea sous la surface, évitant l’un des zodiacs qui passait derrière lui.

L’eau glaciale frappa son corps déjà épuisé. Il nagea, puis se laissa porter par le courant, utilisant la coque du navire comme abri, le bruit des moteurs des zodiacs couvrant à peine ses faibles mouvements.

Il réalisa la finalité de son acte. Laurent était mort. Le Nom n’avait pas été prononcé, ou du moins, le Nom qu’il attendait. La confession vidéo était effacée par la surtension de Chevalier. Seule l’adresse de la Base Alpha 9 Plaisance, lancée par Chevalier.

Solis nageait avec l'urgence du désespoir. L'eau était si froide qu'elle mordait jusqu'aux os, une sensation qui aurait dû le réveiller mais qui ne faisait qu'ajouter à la confusion. Il se demandait si l'accusation de Laurent, si incohérente qu’elle soit, n'était pas la vérité ultime. Avait-il, sans le savoir, été la pièce maîtresse du puzzle de L'Ordre qu'il cherchait à détruire ? C’était la menace finale : un Protocole 10 destiné non pas à le révéler, mais à le détruire, en le forçant à être le coupable.

Solis émergea à l’arrière de l’Odyssée, là où le courant était plus fort. Il réussit à attraper une bouée de sauvetage abandonnée, se cramponnant à elle pour récupérer son souffle. La Seine était agitée par les zodiacs de Lancer.

Sur le pont, Valois réalisait que Solis avait disparu.

« Il s’est échappé ! Lancer ! Poursuivez-le ! Trouvez-le ! »

Les agents restés sur le pont se ruèrent vers la proue, cherchant à déterminer par où Solis s’était faufilé.

Solis, invisible dans l’obscurité, entendit Valois parler à ses agents, sa voix amplifiée par le haut-parleur d’un de ses hommes.

« Valois, c’est le quartier général. Confirmation du code 9 Plaisance. C’est la Base Alpha, le centre de l’Ordre, mais il est inactif depuis dix ans. » L’opérateur radio avait l’air perplexe.

Valois, malgré tout, devait y croire. Le Cartographe Négatif avait forcé la piste. C’était un signal d’urgence qu’elle ne pouvait pas ignorer.

Elle se tourna vers Chevalier, toujours menotté. « Pourquoi avez-vous donné cette adresse, Chevalier ? C’est un piège ! » Elle le secoua violemment, sa peur de l’échec surpassant sa colère contre Solis.

Chevalier, le visage en sang, sourit. « Parce que je sais ce que Solis va faire ! Maintenant, vous allez devoir choisir : le corps sur le pont, ou l’information que Solis va chercher. »

C’était la vérité. Le corps de Laurent était essentiel pour l’enquête, mais si Solis s’en prenait à 9 Plaisance, il pouvait révéler la Base Alpha.

Valois prit sa décision, une décision stratégique et politique. Le corps de Laurent pouvait attendre, sécurisé par le Protocole S-5. Le secret de la Base Alpha non.

« Unité de transport, concentrez-vous sur 9 Plaisance ! Laissez les zodiacs sur l’eau. Ramenez le Cartographe Négatif au PC Central. Je veux le corps de Laurent immédiatement transféré à la morgue, sécurisé par le Protocole S-5. »

Solis, dans l’eau, comprit sa chance. Le gros de l’équipe de Valois prenait le large pour une piste froide. Il n’avait plus que les zodiacs à gérer.

Il se laissa dériver, s’éloignant du navire, s'accrochant à la bouée. Il savait qu’il s’échapperait par la berge la plus proche. L’eau de la Seine était son unique alliée.

L’idée de la Base Alpha 9 Plaisance était grotesque, mais parfaite. C’était une diversion par la confusion. Si Valois fonçait sur cette fausse piste, il gagnerait le temps nécessaire pour discréditer l’accusation de Laurent.

Solis atteignit une vieille berge non bétonnée, couverte de roseaux bruns et de vase, l’endroit était sombre et sentait la pourriture végétale. Il s’extirpa de l’eau, épuisé, trempé, le carnet dans sa poche, lourd et froid. Le bruit des hélicoptères qui revenaient et le vacarme des gyrophares de la police s’éloignait vers le quartier de Plaisance.

Solis regarda en arrière, vers la masse sombre de l’Odyssée, laissant derrière lui le corps de Laurent, l’ultime victime qu’il n’avait pas pu sauver. Il venait d’échouer à obtenir le Nom crédible, et il était désormais lui-même le Nom. L’ironie était si amère qu’elle lui arrachait la gorge.

Il se remit debout, titubant. Le froid s’était déjà installé dans ses os. Il devait maintenant se rendre à un lieu sûr. Il ne pouvait pas compter sur Camille Dubois, qui était désormais traquée et dont le journal était en cours de saisie. Marie-Ange était toujours retenue.

Solis chercha à identifier son emplacement. Il était entre le quai d’Austerlitz et Bercy. Il devait trouver un endroit pour se sécher et surtout, il devait analyser la confession de Laurent. Pourquoi aurait-il dit Solis ?

Il toucha sa poche. Le carnet de Laurent était là. Solis le sortit. Les pages étaient mouillées, mais lisibles. C’était une feuille détachable, un fragment de l’Annexe M originelle, arraché par Valois lors d’une confrontation précédente. Cette seule feuille détaillait la nature même du Protocole 10, le dernier cycle de mort et de résurrection qu’avait subi Laurent.

Solis continua à marcher, le dos courbé, le long des murs industriels. Il trouva une petite arcade, une entrée de service abandonnée.

Il se cacha à l’intérieur, allumant son briquet pour un peu de lumière. Il se concentra sur la feuille. La page décrivait le Protocole 10 non seulement comme un interrogatoire létal, mais comme un mécanisme de transmission. Les victimes, dans l’entre-deux, ne livraient pas seulement des mots, mais implantaient des balises conceptuelles dans leur esprit.

Solis se souvint des derniers mots de Laurent : « Le secret… est… la Matrice. » et le mot fatal : « Solis. »

La Matrice n'était pas un Nom, c'était un système. Et Solis était, selon son agent, ce système. C’était l’accusation.

Solis reprit sa lecture de la page détachable du carnet. Elle décrivait un point de non-retour pour l’onde cardiaque. Laurent était revenu neuf fois. Le dixième choc, le dernier, était celui du point de bascule.

Solis s’arrêta. Il revit la scène du navire. Chevalier, dans sa rage vengeresse, avait envoyé la surtension, détruisant toutes les données. Mais Solis avait vu l’adresse clignoter : 9 Plaisance, B5, SAINTE-PÈRES, H3.

L’adresse était un composite : Base Alpha 9 Plaisance, Bâtiment 5, mais aussi Saint-Pères, Hospice, H3. Un lieu secret au sein de l’hôpital Saint-Pères.

Solis comprit le piège secondaire. Le 9 Plaisance n’était qu’un leurre pour attirer les forces de Lancer. Le vrai lieu, l’ultime confession que Chevalier voulait que Solis trouve, était l’Hospice Saint-Pères, là où l’Annexe M originel était conservé.

Il se leva, utilisant son énergie restante. Il devait se rendre à Saint-Pères. Il devait trouver l’Hospice et comprendre pourquoi Chevalier avait utilisé la mort de Laurent pour le forcer à y aller. Il fallait confronter l'accusation de Laurent directement. Si Solis était le Nom, alors il devait y avoir une preuve de cette vérité dans ce que Laurent avait rapporté.

Solis se glissa hors de l’arcade, sa silhouette se fondant dans l’obscurité, luttant contre le froid glacial de ses vêtements trempés. Il devait éviter la panique de la police lancée vers Plaisance.

Il lui fallait un téléphone, des vêtements secs, et un plan.

Il s’arrêta dans une ruelle déserte, trouvant une vieille cabine téléphonique. Il utilisa des pièces de monnaie qu’il avait conservées dans une vieille boîte étanche et composa le numéro de Camille Dubois.

La journaliste répondit immédiatement, sa voix hurlante, cassée par la panique.

« Solis ! C’est le chaos ! Valois a mobilisé Lancer, pas vers 9 Plaisance, mais vers la rédaction ! Ils ont saisi les preuves, tout le monde est interrogé ! »

Solis resta calme en surface, mais son cœur se serra. Valois avait été plus rapide pour discréditer l’information que pour courir après le fantôme de Plaisance. Elle avait réussi à stopper la publication.

« Écoutez-moi bien, Camille. Ne parlez plus de la Base Alpha. C’est un leurre... Il faut que vous publiiez immédiatement le récit de la confession finale : Laurent est venu pour révéler que L’Ordre avait corrompu votre publication. »

« Quoi ? Solis ! Mais vous m’avez dit… »

« Valois va utiliser l’aveu de Laurent pour me détruire. Elle a filmé la scène. L’enfant a dit que ‘Le Nom… est… Solis’. »

Camille Dubois resta à cours de mots, sa respiration s’accélérant au bout du fil. L'accusation était invraisemblable, mais elle venait de la bouche de l'agent le plus proche de lui.

« Je dois discréditer cette confession. Elle est trop parfaite. Elle vient directement de L’Ordre, pour me faire taire. » Solis réalisa l’urgence. Il devait retourner la menace. Il devait forcer la presse à publier que L’Ordre avait utilisé Laurent pour le désigner. « Vous devez me couvrir. Publiez une édition spéciale. Le Protocole 10 a été utilisé pour me désigner ! »

« Mais comment… »

« L’Hospice de Saint-Pères, Camille. Il y a un bâtiment ancien, l’H3. Je veux son plan. Tout ce qui a été déclassifié, les archives de l’Ordre. »

Camille Dubois était confuse, mais professionnelle. « L’Hôpital ? Pourquoi ? »

« Parce que Laurent est mort, dis-je. Et Chevalier a forcé une adresse secrète dans son défibrillateur. Je crois que le Protocole 10 n’était pas seulement pour la confession, mais pour donner une sorte d’ultime message à l’Ordre. »

Solis expliqua rapidement le code composite (9 Plaisance/Saint-Pères, H3).

« Valois va se rendre compte du leurre bientôt. Quand elle arrivera à 9 Plaisance, elle va revenir vers le corps de Laurent. J’ai besoin de ces plans. Vous les trouvez, vous me contactez par ce téléphone de Laurent. Je compte sur vous. Vous devez utiliser votre titre choc pour couvrir l'accusation de Laurent. C'est l'ultime trahison de l'Ordre. »

« Entendu. Je mettrai toutes les ressources sur l’Hospice Saint-Pères et je lancerai la contre-offensive sur la confession. »

Solis raccrocha, sentant un poids énorme sur ses épaules. Il avait forcé la main de la presse pour publier une information qui allait le rendre coupable, afin de le rendre innocent.

Il utilisa le reste de sa monnaie pour acheter un café et un journal du matin à un kiosque pour se faire passer pour un citoyen normal. Le journal révélait que la police avait effectué une descente massive dans une imprimerie, sans donner de motif clair. Valois était en train de gagner la guerre de l’information.

Solis s’assit sur un banc, observant les premières lueurs de l’aube sur les grands boulevards. Il était le seul dépositaire du secret de Laurent, ce carnet lourd et froid dans sa poche. Solis est le Nom. Il devait prouver que Laurent avait été corrompu par L’Ordre.

Il ouvrit le carnet de Laurent et regarda l’écriture de l’enfant. Il y avait une phrase en latin, au bas de la page, que Marie-Ange n’avait pas pu déchiffrer à cause de la précipitation : Hoc est Initium.

C’est le début.

Solis sentit le froid de la Seine s'éloigner, remplacé par une détermination glaciale. Il devait se rendre à Saint-Pères.

Il se leva. Il trouva un taxi, et au lieu de lui donner l’adresse de l’Hôpital, il demanda la gare de Lyon. C’était une diversion.

Dans le taxi, Solis revit les moments de chaos sur l’Odyssée. Valois avait eu une fureur froide, mais Chevalier avait agi par vengeance scientifique.

Solis se demandait ce que Valois ferait en trouvant le 9 Plaisance vide. Elle comprendrait immédiatement que Solis avait utilisé le signal de Chevalier pour la leurrer et qu'il était en route vers le vrai lieu (St-Pères). Elle reviendrait à la piste initiale : le corps de Laurent.

Elle aurait sécurisé le corps à la morgue, empêchant toute autopsie indépendante. Solis devait intercepter la preuve physique avant qu'elle ne soit détruite.

Laurent était la clé, il l’avait toujours été. Pas l’Annexe M. Pas le Nom. Laurent, l’enfant qui, même mort, pouvait encore transmettre le message.

Le taxi s’arrêta à la gare de Lyon. Solis paya et se dirigea vers une sortie secondaire. Il trouva une moto laissée ouverte, sans surveillance, le casque sur le siège. Il le prit. C’était une opportunité trop belle pour être refusée.

Solis mit le contact. Il se lança dans les rues de Paris, slalomant entre les voitures. Il prenait la direction du 7e arrondissement, l’Hospice Saint-Pères, sans y penser à deux fois. Il savait qu’il s’exposait au danger, mais le temps était compté. Il devait trouver ce que Laurent avait désigné comme la Matrice.

Il arriva en vue de l’hôpital. Le périmètre était toujours en partie sécurisé par des agents de Lancer, mais la confusion régnait. Les agents étaient dispersés. Solis avait réussi à créer le chaos.

Solis laissa la moto dans un parking souterrain, loin de l’hôpital. Il se changea rapidement. Il enleva ses vêtements trempés et enfila un pull et un jean qu’il avait volés dans un supermarché voisin. Il devait avoir l'air d'un civil fatigué.

Il se rendit à pied vers les bâtiments de l’Hospice. Saint-Pères n’était pas qu’un hôpital, c’était un labyrinthe souterrain.

Il trouva le Pavillon H3. Il était isolé, situé à l’arrière du complexe, et semblait être abandonné. Il y avait un petit écriteau : Zone de Rénovation. Accès Interdit.

Solis s’approcha discrètement. Le pavillon était sombre, les vitres brisées. C’était l’endroit parfait pour L’Ordre. Un lieu où tous les regards étaient détournés.

Il reçut un message de Camille Dubois sur le téléphone de Laurent.

« Plans de l’H3 sont des archives de guerre. C’était une morgue auxiliaire et une zone de désinfection. Un réseau de tunnels est lié directement au Centre de Triage souterrain que vous avez utilisé. »

Solis sourit amèrement. Chevalier avait raison. Cet endroit était la Matrice.

Il utilisa une béquille de métal qu’il trouva traîner pour forcer la porte arrière de l’H3. Le bois pourri céda dans un grincement de protestation.

Solis entra. L’air était froid et chargé de l’odeur de la poussière et d’une humidité séculaire. Il n’y avait pas de lumière.

Il alluma la lampe de son téléphone (qu’il avait récupéré de son ancien téléphone jeté) et avança lentement. Le pavillon était délabré, les murs recouverts de moisissures. Il devait être prudent, Valois aurait pu anticiper ce mouvement.

Il se trouva dans un long couloir, avec des portes de chaque côté. Il entendit un bruit. Un clic sec, venant du fond du couloir.

Solis s’arrêta net. Il n’était pas seul. Les agents de l'Ordre, les nettoyeurs, étaient là.

Il se colla au mur, son arme sortie. C'était l'arme d'un agent de Lancer, lourde et rassurante.

Il avança prudemment, évitant les morceaux de plâtre tombés du plafond. Le clic se répéta. Trois fois. C’était un signal codé, une fréquence qu’il avait déjà entendue. Il essaya de se souvenir du contexte.

« Qui est là ? » Solis parla, sa voix résonnant dans le silence lugubre.

Une silhouette sortit de l’ombre, à l’extrémité du couloir. L’homme portait un uniforme de sécurité de l’hôpital, mais son visage était masqué par une cagoule simple.

L’homme pointa une lampe vers Solis, l’aveuglant un instant.

« Solis. Nous vous attendions. » Sa voix était robotique, déformée par un embout de communication bas de gamme.

« L’Ordre ? » demanda Solis, pointant son arme vers l’homme.

« L’Ordre est en mouvement. Vous avez fait trop de bruit. Valois arrive. Elle a compris que 9 Plaisance était une diversion. »

Solis réalisa que Valois avait été plus rapide que prévu. Elle était déjà en route vers Saint-Pères.

« Qui êtes-vous ? »

« L’Ordre m’a envoyé vous attendre. Chevalier a utilisé la fin du Protocole 10 pour vous donner un indice, Solis. Pas le Nom crédible. Mais le commencement de la fin de l’Ordre. » L’homme fit un pas en avant.

« La Matrice. Qu’est-ce que c’est ? »

« Le lieu où l’Ordre a commencé l’Affaire. C’est ici, H3. Ce n’est pas la Base Alpha. C’est la rampe de lancement. C’est le lieu de la première confession, celle qui a déclenché l'Affaire. »

Un autre bruit, plus sourd, parvint de l’extérieur. Des pas. Des bottes. Valois était là, les agents de Lancer devaient être en train de forcer la porte principale.

« Vous n’avez plus le temps, Solis, » dit l’homme en uniforme. « Valois arrive par le sud. Vous devez prendre le tunnel central. C’est la seule issue. »

L’homme se jeta sur Solis, non pour l’attaquer, mais pour le pousser, un geste de protection, de panique. Solis, pris par surprise, perdit l’équilibre. Il sentit la présence d’un autre individu derrière l’homme masqué, un reflet sombre dans un miroir brisé. Le Nettoyeur.

« Laissez-moi ! » Solis se dégagea, visant son arme.

L’homme masqué s’effondra, mais pas sous le coup de Solis. Il était atteint. Solis vit l’autre homme se glisser dans l’ombre, silencieux et rapide.

Solis se précipita vers l’homme masqué. Le garde de sécurité, au sol, avait une blessure à l’épaule.

« Qui était-ce ? » demanda Solis, l'aidant maladroitement.

« Un nettoyeur, » dit l’homme. « Il est là pour vous neutraliser et me faire taire. C’est l’homme qui a corrompu Laurent. »

Solis comprit. Le Nettoyeur était celui qui avait infecté la confession de Laurent, l’ayant forcé à désigner Solis comme le Nom.

« Qu’est-ce qui est ici, dans le H3 ? »

« Le Plan. Le plan original. L’Ordre a utilisé cette morgue secondaire pour les morts de l’Affaire. Laurent venait ici pour son infiltration. Il a laissé sa dernière piste. »

L’homme masqué pointa vers le sol, vers une petite trappe cachée sous une dalle fissurée.

« Le carnet de bord original. Annexe M. Pas la version que vous avez eue. La vraie, complète. Elle est ici. »

Soudain, une lumière aveuglante inonda le couloir. Valois entrait par la porte principale, son arme pointée, son visage déformé par la haine.

« Solis ! Dernière chance ! Rendez-vous et jetez cette arme ! Le Nettoyeur va s’occuper de vous de toute façon ! » Valois avait vu l’homme masqué et la trappe. Elle savait que son secret était en jeu.

Solis réalisa qu’il était pris en sandwich. Valois le voulait mort, mais elle voulait le carnet de Laurent pour le discréditer.

« Je l’ai trouvé, Valois ! Le carnet ! » Solis hurla. « Dans le H3, la Matrice ! »

Valois, hésitant à tirer à cause de l’obscurité et du risque de blesser l’agent (le Nettoyeur), ordonna à ses hommes.

« Bloquez le couloir ! Solis, vous ne sortirez pas d’ici ! »

Solis se précipita vers la trappe. Il utilisa la béquille de métal pour la soulever. En dessous, il y avait un puits.

« Le carnet est là-dessous, Valois ! Si vous me tirez dessus, je le lâche ! Il tombera dans l’égout ! »

Solis plongea la main dans la trappe, tirant sur une vieille sacoche en cuir. C’était le carnet de bord. Le vrai. Celui que personne n'avait vu.

Valois avança, son pas lourd. « Donnez-le-moi, Solis. C’est fini. »

Solis sortit le carnet. Il le jeta sur le sol, juste aux pieds de Valois.

« Prenez-le. Mais regardez-le bien. C’est la confession de Laurent. La vraie. Elle discrédite la confession ‘Solis est le Nom’. »

Valois, entre la méfiance et la victoire, s’agenouilla pour le saisir, sans quitter Solis des yeux.

Solis, profitant de la distraction, se retourna vers l’homme blessé.

« Le tunnel ! »

L’homme masqué, agonisant, pointa vers le puits, sa voix à peine audible. « Le Hangar X… »

Solis n’eut pas le temps d’entrer. Il entendit le tir. Pas de Valois—le Nettoyeur était toujours là, tapis dans l'ombre.

La balle frappa le mur à côté de Solis. Il se laissa tomber dans le puits, poussant l’homme blessé avec lui, sans savoir s'il était vivant ou mort.

Ils tombèrent dans le tunnel, le puits s’écrasant dans la vase. Solis se releva, l’homme masqué gémissant de douleur au-dessus de lui.

« Le tunnel conduit où ? »

« Aux Docks. Au Hangar X. Le dernier lieu de L’Ordre, » dit l’homme, sa voix se brisant. Il cracha du sang. « Le Nom est… » Il mourut, son corps s’affaissant contre la paroi du tunnel.

Solis avait le sentiment que la Matrice était le lieu d'où était partie l'Affaire. Le Hangar X était le lieu de la confession. Il se lança dans le tunnel, l'eau montant jusqu'à ses genoux.

Il entendit Valois crier, sa voix résonnant dans le puits au-dessus de lui. « Il s’est échappé ! Lancer ! Fermez le tunnel Docks ! »

Solis comprit. Il avait gagné le secret temporaire, mais il devait maintenant fuir vers l'endroit qu'il avait lui-même désigné à Valois. Il était dans le pire des pièges.

Il devait discréditer Laurent. Il devait prouver que le Protocole 10 n’était qu’une arme pour le détruire. Il commença à courir, le carnet de poche de Laurent serré contre lui. Il nageait dans la Seine, son seul but étant de discréditer la confession forcée de Laurent et de prouver que Valois avait trahi. Solis nageait vers la berge, le secret le tourmentant : a-t-il été le Nom depuis le début et le dernier protocole était-il destiné à le détruire ?

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