Chapitre 19 : Le Navire de l’Ultime Révélation
Solis se hissa hors de l’eau glaciale, son corps tremblant sous le choc. L’air sur le pont supérieur du navire de croisière abandonné – une carcasse immense, l’Odyssée, selon le nom pâli sur sa poupe – était à peine plus chaud que la Seine. Laurent, pesant comme une ancre et dégoulinant, gisait sur le métal rouillé. Sa peau avait cette teinte cireuse et parfaite, signe d’une mort totale, sans lutte. Solis savait désormais que ce corps était tout ce qui lui restait : la monnaie ultime, la preuve vivante, même morte, de la trahison de Valois et du Protocole 10.
Le bruit des bottes et les lumières des lampes tactiques de Lancer résonnaient sur les quais en contrebas. Valois était là, sa silhouette noire se découpant contre les phares de la fourgonnette blindée. Elle ne pouvait pas se hisser à bord sans une équipe spécialisée, ni tirer sans risquer de compromettre l’opération.
Solis poussa Laurent plus loin sur le pont, s’abritant derrière un tas de cordages moisis. Il sortit le talkie-walkie basse fréquence volé au PC de Saint-Pères. L’appareil crépitait, mais Valois l’entendrait. Solis avait besoin de faire monter les enjeux au maximum.
Il régla la fréquence.
« Valois. Vous m’entendez ? » Solis parla, sa voix rauque, amplifiée par la réverbération de la tôle.
Le talkie-walkie resta silencieux quelques instants, puis un grésillement sec précéda la voix de Valois, tendue et pleine d’une rage contenue.
« Je vous entends, Inspecteur. Votre petit chantage a échoué. Rendez-vous immédiatement. Vous avez compromis une opération d’État et soumis un agent à un protocole homicide. Vous et le cadavre. »
« Ah, le cadavre. C’est là que vous faites erreur, Commandante, » répondit Solis, s’essuyant le visage. L’eau continuait de couler le long de son uniforme. « Ce n’est pas un cadavre. C’est la seule preuve restante de l’infiltration de Laurent, de l’Affaire, et de l’existence de L’Ordre. »
Il fit une pause dramatique, sachant que Valois ne cherchait plus seulement à l’arrêter, mais à étouffer le corps avant que l’autopsie ne révèle les traces des huit chocs électriques subis.
« L’eau est froide, Valois. Très froide. Et ce quai est assez haut. »
Un silence. Solis savait que ce qu’il proposait équivalait à la destruction de toute preuve, le scénario qu’elle craignait le plus. Si le corps de Laurent disparaissait dans la Seine, emporté par le courant, aucune autopsie ne pourrait prouver l’implication de L’Ordre, ni la dernière confession que Laurent était censé livrer.
« Qu’est-ce que vous voulez, Solis ? » Le ton de Valois était devenu plus sombre, plus calculateur.
« Je veux le dernier mot, » dit Solis, se déplaçant pour s’assurer que Laurent restait visible depuis le quai, juste assez pour alimenter la panique de Valois. « Laurent est mort sans livrer le Nom. Le Protocole 10 a échoué. Mais il y a un homme sur votre quai qui pense qu’il peut le faire revenir. »
Solis observa un spot de lumière blanche s’activer sur le quai, pointé vers lui. Elle essayait d’évaluer la situation tactique.
« Le Cartographe Négatif est un criminel dangereux, » cracha Valois. « Je l’ai neutralisé pour qu’il ne vous nuise pas. »
« Vous l’avez neutralisé pour qu’il ne délivre pas l’ultime confession ! » Solis rétorqua sèchement. « Valois, vous êtes là pour détruire toute trace de l’Affaire. Je suis là pour la révéler. Et Laurent est mon unique monnaie. »
Il se pencha légèrement, faisant mine de pousser l’enfant du pied.
« Je vais être clair. Soit vous m’amenez le Dr. Chevalier, ici, tout de suite, avec son kit complet de réanimation — celui que vous lui avez laissé dans le parking — pour une dernière tentative, soit Laurent plonge. »
Solis entendit les jurons discrets de l’opérateur radio derrière Valois. C’était une demande insensée. Amener un suspect dangereux, qu’ils venaient d’abattre par balle, vers un autre suspect pour une expérimentation létale, et ce, devant les yeux de Lancer ? Il jouait son va-tout.
« Et si vous le ramenez, Solis ? Qu’est-ce qui se passe ensuite ? » demanda Valois, sa voix redevenant calme, une preuve qu’elle était désormais dans la négociation. Elle cherchait l’échappatoire conceptuelle.
« S’il revient, Valois, je vous garantis que l’ultime confession que Laurent va vous livrer sera diffusée en direct. Dites à Chevalier que j’ai ses caméras miniatures. Il filmera l’instant de la résurrection pour sa science, et je ferai en sorte que la vidéo atterrisse sur le bureau du Ministre. Si le Protocole réussit, vous perdez le contrôle de l’Affaire. S’il échoue, Laurent est perdu à jamais, mais sa mort est votre responsabilité. »
Valois ne répondit pas tout de suite. Le silence n’était pas signe d’hésitation, mais d’évaluation. Elle pesait la balance. Laisser le corps disparaître dans la Seine était un risque trop grand pour L’Ordre, car cela laisserait un trou béant dans le récit de l’enquête. Récupérer le corps après l’échec du Protocole 10, tout en capturant Chevalier, paraissait le moindre mal.
« Vous n’avez pas le choix, Valois. Vous devez contrôler la scène. »
« Je ne peux pas transférer un sujet blessé sans protocole de sécurité. Cela prendra du temps d’obtenir un mandat pour le transfert d’un détenu. »
« Pas le temps, » coupa Solis. « Laurent a subi trop de chocs. Le temps, ici, se compte en minutes avant que la nécrose ne soit totale. C’est maintenant, ou jamais. »
Solis se pencha à nouveau, le faisant exprès pour que la lumière éclaire sa main. Il sortit un sachet plastique et prétendit jeter quelque chose dans la Seine. Un bruit sourd, l’écho du choc contre l’eau.
« Une béquille, Valois, » annonça-t-il, jouant l’inquiétude. « Les indices commencent à couler. »
« Très bien, Solis. Vous l’aurez. Mais vous n’avez plus aucune monnaie d’échange. Moi, j’ai deux hommes, et je sais où sont tous vos amis. Camille Dubois, nous l’avons sous surveillance. Marie-Ange, elle est en détention. Si vous blessez un de mes agents ou le Cartographe Négatif, chaque personne qui vous a aidé sera neutralisée. » Valois utilisait sa menace habituelle, celle qui visait à l’isoler.
L’idée de Marie-Ange toujours otage serra l’estomac de Solis. Il devait garder les choses sous contrôle pour la faire libérer.
« Amenez Chevalier, » dit Solis. « Seul. Il est trop blessé pour être une menace. Pas d’agents de Lancer sur le pont. J’ai un fusil. » Solis bluffait. Son arme, sale et usée, était à peine fonctionnelle.
Un long soupir parvint du talkie-walkie. « Ordre transmis. Vous avez dix minutes. Je déploie une unité de transport aérien. Le Cartographe Négatif sera déposé sur une civière. Ses mains seront menottées à sa trousse de réanimation. C’est la seule condition. »
Solis accepta. L’arrivée d’un hélicoptère était un risque énorme – le bruit alerterait tout le quartier –, mais c’était l’option la plus rapide.
« D’accord. Déposez-le sur la poupe, le long de la balise. »
Solis coupa la communication. Le bruit de l’hélicoptère se faisait déjà entendre dans le lointain, un grondement sourd qui se rapprochait rapidement. Valois avait agi avec une rapidité glaciale, prouvant qu’elle accordait plus d’importance au corps de Laurent qu’elle ne le laissait paraître.
Solis se dépêcha de sécuriser Laurent. Il utilisa un bout de corde pour attacher le corps à un anneau afin qu’il ne glisse pas lorsque la civière de Chevalier arriverait.
L’hélicoptère, un modèle militaire léger mais puissant, arriva rapidement, le bruit de ses pales battant l’air au-dessus du fleuve. L’intensité lumineuse du projecteur de l’appareil inondait le pont. Solis protégea ses yeux de la lumière aveuglante. Il voyait l’appareil se stabiliser, une manœuvre délicate au-dessus d’un pont rouillé. L’air était rempli du fracas assourdissant du vent.
Une civière fut descendue lentement par un treuil, oscillant dangereusement au-dessus de la poupe. Solis avança prudemment. Le treuil s’arrêta.
Solis s’approcha. Le Dr. Antoine Chevalier était là, pâle, prostré, sa jambe bandée de manière rudimentaire, le sang ayant déjà séché sur sa blouse. Il était menotté à sa mallette métallique stérile, sa précieuse boîte à outils pour le Protocole 10. Son visage affichait un mélange de douleur et d’une curiosité malsaine.
Chevalier ouvrit les yeux. À travers le bruit des pales, il parvint à murmurer, un sourire tremblant étirant ses lèvres.
« Inspecteur Solis. Vous m’avez tiré dessus. Mais vous me l’apportez. L’échantillon parfait. Félicitations pour cette… logistique. »
Solis s’agenouilla, vérifiant les menottes. Elles étaient solides. Il ne pouvait pas le détacher. L’hélicoptère commença à remonter lentement, laissant Chevalier seul avec lui sur la civière. L’engin s’éloigna, laissant derrière lui le silence soudain de l’eau et le grincement de la coque.
« Le bavardage, c’est fini, Chevalier, » dit Solis, pointant son arme vers lui. « Vous avez dix minutes. Laurent a tout traversé. Vous allez le ramener. Votre Protocole 10. Maintenant. »
Chevalier se mit à rire, une toux sèche le secouant. « Dix minutes, dites-vous ? Mon Protocole est une symphonie de la mort, Inspecteur. Il faut de la délicatesse. Mais pour cet ange, dit-il en désignant Laurent, je ferai une version abrégée. La dernière chance avant l’entropie totale. »
Il tira sa mallette vers lui. Les menottes l’empêchaient de faire des mouvements amples, mais il pouvait accéder à son matériel. Solis le surveillait, le bras tremblant. Il devait rester concentré sur Chevalier, sans se laisser distraire par les agents de Lancer, qui avaient commencé à se déployer sur l’eau, encerclant le navire avec des Zodiacs silencieux. Valois ne tiendrait pas longtemps sa promesse de rester à distance.
Chevalier ouvrit sa mallette.
« Qu’est-ce qui le rend si spécial ? » demanda Solis, le ton de la voix neutre, comme s’il discutait d’une procédure administrative.
Chevalier souleva la tête, ses yeux brillants de la fièvre de l’obsession. « L’enfant a un don. Un seuil de réanimation incroyablement bas. J’ai forcé neuf cycles de mort. Neuf ! Seul un être pré-sélectionné pour l’expérimentation—l’enfant infiltré de L’Ordre—aurait pu supporter autant. Il est à la limite absolue de l’au-delà. C’est la dernière fois que l’adrénaline peut encore avoir un effet sur son myocarde. C’est la phase la plus riche en données, Inspecteur. »
Chevalier sortit une seringue et un flacon d’un liquide jaune pâle.
« Adrénaline intra-osseuse, injection directe. J’ai besoin qu’il y ait un pic d’énergie désespéré. Le cœur doit le croire. »
Solis recula légèrement pour lui donner de l’espace, son arme toujours pointée. « Tirez-le vers vous. Il doit être sur une surface stable. »
Chevalier, malgré sa jambe blessée, s’exécuta avec une rapidité surprenante. Il tira Laurent de la civière, son corps lourd glissant sur la tôle rouillée. Laurent était complètement rigide, ses yeux à peine ouverts, figés dans une expression de paix trompeuse.
Chevalier commença à préparer l’injection. Il parlait à Laurent comme à un sujet d’étude obéissant, ses murmures n’étaient pas de la compassion, mais de l’anticipation scientifique.
« Viens, mon enfant. La limite t’attend. Qu’as-tu vu cette fois ? Révèle le Nom, et je te laisserai aller à l’heure finale, promis. »
Valois, sur le quai, observait la scène. Solis aperçut la lumière de ses jumelles. Elle était en position, prête à donner l’ordre d’assaut dès la capture de Chevalier.
Une nouvelle contrainte subite frappa Solis. Il venait de se souvenir du message chiffré de Marie-Ange. Laurent avait le carnet d’Annexe M de l’enfant quelque part sur lui, un carnet que Valois avait tenté de détruire. Une partie avait été arrachée, mais le reste était intact. Solis réalisa qu’il n’avait pas vérifié les poches de Laurent depuis son évasion.
« Le carnet, Chevalier. Est-ce que l’enfant l’a encore ? » Solis déplaça ses yeux de Laurent à Chevalier.
Chevalier arrêta son geste, le regardant avec mépris. « Le carnet ? Un artefact inutile. Ce sont les données cliniques qui comptent, pas les futilités matérielles. »
Solis s’approcha, son arme abaissée juste assez pour ne pas être vue par Valois comme une menace active. Il fouilla les poches de Laurent.
La poche intérieure de la parka militaire était vide. Solis sentit un pic d’anxiété. Le carnet était leur seul moyen de prouver que Laurent était l’enfant infiltré, même mort.
« Solis ! » la voix de Valois retentit dans le talkie-walkie. « Arrêtez de fouiller les preuves ! Concentrez-vous sur le Protocole ! »
Elle ne pouvait pas le voir fouiller, mais elle connaissait les procédures de Lancer. Elle savait que le carnet était essentiel pour le dossier d’infiltration.
Solis leva les yeux, parlant à son appareil, mais fixant Chevalier. « Je vous laisse le Protocole si vous me donnez l’information. Où est le carnet ? »
Chevalier sourit, une expression démente. « Je l’ai. J’ai pris l’habitude de retirer tous les artefacts non médicaux. Il est dans ma mallette, sous la première couche d’instruments. Maintenant, remontez votre défibrillateur. »
Solis hésita. Il ne pouvait pas laisser Chevalier accéder au carnet avant qu’il ne délivre l’aveu, ou Valois le récupérerait. Solis se lança vers la mallette. Solis arracha le défibrillateur portable de Chevalier.
« Vous n’y toucherez pas avant que je n’aie la confession ! » Solis pointa l’arme sur Chevalier.
« C’est stupide ! » cria Chevalier, sa voix montant en intensité. « Je ne peux pas le réanimer sans ma perfusion ! Laissez-le-moi, Inspecteur ! Si ce cœur ne bat pas dans la prochaine minute, il est perdu définitivement ! »
Solis recula, son cœur battant à la chamade. Il fallait faire vite.
Il utilisa une pince pour ouvrir le compartiment secret de la mallette. Il y était. Le carnet à spirales, arraché par Valois dans une confrontation précédente, était là, intact à part sa première page.
Solis saisit le carnet, le glissant dans sa propre poche.
Chevalier grogna, voyant la preuve lui échapper, une rage dépassant la douleur de sa jambe.
« Bien, Solis. Vous avez l’artefact. Maintenant, donnez-moi l’accès à mon champ d’étude ! »
Solis remit le défibrillateur à Chevalier. « Procédez. Et aucune futilité. Deux chocs. C’est tout ce que je vous donne. »
Chevalier se concentra, comme si le monde extérieur n’existait plus. L’urgence du temps pressant le ramenait à son obsession pure. Il ouvrit l’un des compartiments de sa mallette, sortant une perceuse intra-osseuse miniature, son outil préféré pour l’urgence absolue.
« Le cœur est têtu. Mais l’os l’est encore plus, » dit Chevalier, perçant d’un geste rapide le tibia de Laurent.
Laurent ne broncha pas. La mort avait effacé la douleur.
Chevalier injecta l’adrénaline. Il réarma le défibrillateur portable sophistiqué. Les palettes étaient déjà fixées sur la poitrine de Laurent.
« Prépare l’enregistrement, » ordonna Solis, sortant l’une des caméras miniatures de Chevalier qu’il avait dissimulée dans le parking.
Chevalier, le visage crispé par l’effort, regarda l’écran de son défibrillateur. « Charge maximale. Trois cent soixante joules. Il n’y aura pas de retour à mi-chemin. Soit il revient complètement, soit il reste. »
Le bip-bip du défibrillateur s’accéléra, signe que l’appareil prélevait l’énergie des batteries au lithium. L’atmosphère sur le pont devint électrique, tendue.
Solis entendit un craquement métallique sous le pont. Valois ne pouvait plus attendre. Les Zodiacs se rapprochaient.
« Solis ! Dernière chance ! Abandonnez le corps et le Cartographe ! Et vous aurez une sentence réduite ! » La voix de Valois était maintenant portée non plus par le talkie-walkie, mais par un porte-voix puissant.
Solis ignora Valois. Il se concentra sur Chevalier.
« Maintenant. »
Chevalier appuya sur le bouton.
BZZZZZZZZTTTT !
Le corps de Laurent se souleva du pont, un spasme violent dans l’obscurité. Le câble des électrodes vibra. Le bruit du choc éclipsa tout le reste, même les alertes lointaines des bateaux de croisière qui se tenaient à distance.
Solis se jeta au sol, utilisant le rebord d’un treuil rouillé pour se protéger s’il y avait une riposte immédiate de Lancer.
Chevalier, sans attendre, se pencha sur le moniteur. Il n’y avait encore qu’une ligne droite.
« Échec. Le muscle est trop fatigué, » murmura Chevalier, sa déception visible, mais rapidement remplacée par une détermination clinique. « Le cycle n’est pas complet. Il me faut la preuve d’un passage. »
« Deuxième choc ! » ordonna Solis, le ton impératif.
« Non ! Je dois lui donner un produit pour potentialiser la réaction ! Un peptide cardiaque pour forcer la dernière contraction. C’est dans ma procédure ! »
Chevalier ouvrit un autre compartiment, sortant une ampoule qu’il avait visiblement subtilisée, un produit ultra-concentré, illégal, utilisé dans les cas de défaillance cardiaque irréversible. Solis savait que ce produit était la signature du Protocole 10 poussé à son extrême limite.
Chevalier injecta le produit dans l’os.
L’atmosphère se densifia. Solis vit Laurent, figé, son corps ne montrant aucun signe de vie, mais l’obscurité environnante semblait se refermer.
Sur le quai, Valois donna un dernier avertissement. « Lancer ! Approchez ! Ne les laissez pas interroger le sujet ! »
Les Zodiacs, désormais visibles, accéléraient vers la coque du navire. Solis savait qu’il n’avait qu’un seul choc de plus.
« Faites-le ! »
Chevalier, ignorant la menace imminente, réarma le défibrillateur. Il regarda Laurent, un scientifique observant le point de rupture de l’âme humaine. La peur de l’échec le rendait encore plus précis.
« Si ce peptide fonctionne, l’onde de choc va le ramener. Juste assez pour que le myocarde se contracte. Le temps de la confession. »
BZZZZZZZZTTTT !
Un second choc. Le corps de Laurent se raidit de nouveau, dans un sursaut final, le visage pâle. Solis regarda le défibrillateur, son propre souffle suspendu.
Pendant une seconde qui parut une éternité, il y eut un silence clinique. Puis, dans le moniteur de Chevalier, une ligne plate se transforma en une onde tremblotante.
BIP… BIP… BIP…
Rythme sinusal faible mais régulier.
Laurent était revenu. Son cœur battait faiblement. L’adrénaline et le peptide avaient réussi.
Chevalier laissa échapper un cri de triomphe sauvage. « Ça marche ! Ça marche ! Le peptide, il a contourné l’entropie ! »
Valois, qui arrivait au niveau de la coque, vit la scène. Elle comprit. Le Protocole 10 était en cours. Laurent était vivant. Solis avait forcé la main du destin.
Soudain, le corps de Laurent se convulsa à nouveau, mais cette fois-ci, ce n’était pas une contraction électrique, mais un spasme involontaire. Laurent ouvrit les yeux, un regard vide et lointain, focalisé sur le vide au-dessus de lui. Il était dans l’entre-deux, le lieu de la confession.
Lancer, à ce moment précis, se hissa sur la coque. Solis se tourna pour faire face à la brigade, son arme pointée, mais réalisant que son seul bouclier était cette fragile résurrection.
Valois, cependant, était paralysée. Elle n’avait plus le droit de tirer. Pas maintenant, pas tant que l’enfant était « vivant » et en état d’interrogatoire. Si l’enfant se confessait et qu’elle le tuait ensuite, l’Ordre ne lui pardonnerait jamais. Elle venait de perdre le contrôle de la narration.
« Arrêtez ! » ordonna Valois. Sa voix était déchirée. Ses agents, armés et prêts, se figèrent. « Que personne ne tire ! L’enfant est vivant ! »
Solis, ignorant l’encerclement, ramena son attention sur Laurent. Laurent fixait Solis, mais voyait au-delà de lui.
« Laurent ! Le Nom ! Qui est L’Ordre ? » Solis hurla sa question, le bruit des bottes et le chaos ambiant étant assourdis par l’urgence.
Laurent respira une fois, un râle faible mais audible. Sa bouche s’ouvrit.
« N… » Un son sec.
Chevalier se pencha compulsivement, ignorant la blessure et les agents. Valois, les yeux rivés sur Laurent, pressa la bouche du talkie-walkie.
« Répondez ! L’ultime confession ! »
Les yeux de Laurent se fixèrent. Le moniteur cardiaque crachait la faible onde.
« L’Ordre… »
Soudain, une ligne parfaitement droite apparut sur le moniteur. Le bip s’arrêta.
TIIIIIIIIIIIIIIIIIIII................
Le silence revint, plus assourdissant que les pales d’hélicoptère. Laurent était parti.
Solis se laissa tomber, la victoire volée à l’instant même.
« Valois, » dit Solis, sa voix tremblante. « Il est reparti. Vous êtes trop tard. »
Chevalier, le visage décomposé, se mit à frapper sa mallette de rage. « Non ! Ce n’est pas possible ! Il me restait encore une minute ! »
Valois monta rapidement sur le pont du navire, entourée de deux agents de Lancer, ses yeux remplis d’une fureur froide. Elle regarda Solis, Chevalier, et le corps de Laurent.
« Fin de l’opération, Solis. Vous êtes en état d’arrestation. Lancer ! Neutralisez le Cartographe Négatif ! Récupérez le corps et les preuves ! »
Soudain, le moniteur cardiaque de Chevalier, branché sur le corps de Laurent, se remit à biper, faiblement, à peine perceptible. L’onde de réanimation, bien que faible, était toujours là, luttant contre la mort totale. Un dernier effort du Protocole 10. Solis vit l’onde sursauter, un spasme du myocarde. C’était la dernière chance. Valois s’approcha rapidement, son arme prête.
« Qu’est-ce que… » Valois ne parvenait pas à y croire.
Solis pointa son arme sur Chevalier. « Ramenez-le, Chevalier ! Encore un. Vous devez le faire avouer. »
Chevalier, voyant l’onde, la futilité qu’il lui restait, se jeta sur le défibrillateur.
« Je dois le choquer à nouveau. Le temps de la perfusion est écoulé. Seul le choc peut forcer le système. »
Solis retira son arme, se plaçant entre Valois et Chevalier. « Laissez-le faire ! »
Valois, entre l’étouffement et l’obsession de la confession, hésita. Elle avait besoin du Nom.
Chevalier, le visage injecté de sang, réarma l’appareil. Valois se tenait juste derrière Solis, fixant l’enfant.
Le bip s’accéléra. Le dernier choc.
BZZZZZZZZTTTT !
Laurent se souleva pour la dernière fois.
Les bip-bip revinrent, réguliers cette fois. L’onde était là. Forte.
Laurent ouvrit les yeux. Il ne regarda pas Solis, ni Valois. Il regarda juste au-dessus. Et il parla. Un murmure, mais puissant.
« L’Ordre… le Nom… »
Valois cessa de respirer.
Laurent se tourna vers Solis, ses yeux étaient bleus, froids, sans vie, mais son cœur était là.
Valois, voyant son échec se transformer en risque maximal, donna un ordre sans voix en fixant ses agents.
Laurent parla. Fort cette fois.
« L’Ordre… c’est… »
Solis retint son souffle, sachant que c’était l’instant. Le moniteur continuait de biper, la vie luttant.
Laurent était revenu pour la dernière fois. Il allait livrer l’ultime confession.
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