Chapter 5: L'Audace

La porte se referme. Le silence qui s'abat sur le bureau de la rue de la Pompe est presque physique, lourd comme une pièce de monnaie qu'on aurait laissée tomber sur du marbre. Ciro est seul. L'odeur de Genny flotte encore dans l'air, parfum boisé et propre, entrecoupé par la note métallique du maquillage et cette pointe presque imperceptible d'alcool de la réception de la veille qu'il n'avait pas totalement évacuée.

Il se rassoit. Ses mains se posent sur le bureau et il remarque, avec une sorte de fascination clinique, que les feuilles de l'offre d'investissement de dix millions sont froissées à l'emplacement précis où le corps de l'aristocrate s'est écrasé quelques heures plus tôt. Des marques de paumes, des plis de tissu, une tache humide près de l'angle qui trahit l'humidité d'un organisme qui s'est abandonné. Tout cela n'est plus de la finance. Tout cela n'est que la trace physique d'un homme qui vient de le rejoindre, l'aimer, et repartir s'emmitoufler dans sa propre image.

Il ouvre son ordinateur portable. L'écran s'allume sur des graphiques en cascade, des flux de devises, des courbes de volatilité qui s'agitent comme le pouls d'un organisme qui ne connaît pas le repos. Ciro travaille. Il travaille toujours. La routine est son anesthésie de prédilection. Il se plonge dans ses positions ouvertes sur le marché américain, vérifie ses levages sur le dollar, consulte les nouvelles économiques de la session asiatique qui se termine. Pendant vingt minutes, il tient. Pendant quarante, il commence à s'impatienter.

Le cerveau de Ciro n'est pas le cerveau d'un trader ordinaire. C'est un moteur à combustion qui a besoin de quelque chose de fort pour tourner, et en ce moment, le carburant habituel — l'adrénaline des marchés, la cocaïne qui lui lissera l'esprit pour la matinée — ne suffisent pas. Il y a une autre fréquence qui tourne en arrière-plan, une fréquence qui porte la voix basse de Genny, son accent italien qui s'épaissit quand il est nerveux, le froissement de la soie contre son torse, la pression de ses ongles rouges contre sa peau.

Ciro ferme l'écran de son Mac Pro. Il le referme avec une lenteur calculée. Il prend son téléphone et compose le numéro de Genny.

Messagerie. Un message vocal froid et poli, enregistré sans doute un mois plus tôt, une voix féminine qui l'invite à laisser son message après le signal. Ciro le laisse. "Je suis là quand tu seras là." Rien de plus. Trois mots, une phrase vide d'ambition, une phrase qui est pourtant une promesse.

Il attend la journée. Il n'appelle pas à nouveau. Son instinct de trader lui dicte la patience du poste ouvert : on ne recharge pas une ligne qui ne bouge pas. On attend le signal. Mais le signal ne vient pas. Genny est à Florence, entouré de sa famille, de ses cousins, de sa mère, de tout ce théâtre social dont il se sert de bouclier.

Trois jours. Trois jours de silence dans l'appartement de la rue de la Pompe, trois jours où le bureau redevient un bureau, froid, institutionnel, et où les dossiers froissés sont rangés dans un tiroir par Ciro lui-même, sans émotion, comme on range une archive qui n'a pas encore été classée. Mais le soir du troisième jour, l'impatience devient une forme de douleur physique, une crampe dans la poitrine qui lui rappelle que l'obsession n'est plus une affaire de cerveau mais une affaire de corps.

Ciro n'est pas un homme qui attend. Ciro est l'homme qui prend.

Il compose un autre numéro. Pas le sien, mais celui de Beatrice, une amie de longue date dans les cercles de l'aristocratie européenne, une femme qui se déplace entre Londres, Monaco et Rome comme un jet privé déshumanisé, et qui en sait autant sur les déploiements de la noblesse que son propre banquier en sait sur son compte courant. Beatrice lui répond au deuxième ton, l'effet de son nom et de son titre faisant le travail pour lui.

"Bonjour Beatrice. Je cherche Genny di Sangiovanni. Je sais que tu as ses coordonnées."

"Ciro. Qu'est-ce que tu veux ?"

"Je sais que tu sais. Je veux savoir où il est. Et quand il partira de Florence."

Un silence tactique. Beatrice sait ce qu'implique cette demande, elle a sans doute déjà vu des hommes comme Ciro dans les couloirs de velours de l'Europe aristocratique, ces prédateurs de la City qui ne comprennent pas les limites qu'on leur impose.

"Il est à la Villa Sangiovanni, près de Grosseto. Mariage familial. Il ne repartira pas avant lundi."

"C'est fini."

"C'est déjà fini depuis longtemps, chéri."

Ciro raccroche. Soixante-douze heures. Il a ses mains sur l'instrument. Il a le temps de tout préparer. Son esprit de stratège, celui qui monte des opérations de fusion-acquisition en un week-end quand il le décide, commence à construire un plan. Un prétexte. L'aristocratie ne comprend pas l'amour passionnel, mais elle comprend parfaitement les affaires. Un partenariat agricole, un vin italien, une exploitation en Toscane qui a besoin d'un investisseur parisien. Rien n'est plus aristocratique que de faire de la terre de son nom.

Ciro décolle à l'aube, via un jet privé dont la compagnie ne demande jamais son vrai nom. Dans l'appareil, il prépare un dossier de présentation factice sur une exploitation de Sangiovese de la propriété d'une famille de l'entourage des di Sangiovanni. Quelques graphiques de rendement, des projections de chiffre d'affaires, du jargon technique que l'on dépose sur une table pour intimider ceux qui ne le comprennent pas. Il s'occupe à ne pas penser, en regardant l'Europe défiler en dessous de lui comme un tableau de données qui s'agite.

L'avion se pose à Florence. La voiture l'attend. Le paysage change, les collines deviennent douces, les cyprès alignés comme des gardes silencieux, l'air transporte l'odeur de l'olivier et de la terre chauffée. C'est beau. C'est trop beau. La Toscane est une scène de théâtre dont chaque élément a été choisi pour donner l'impression de la pérennité. Ciro, habitué au béton froid de Paris, n'est pas charmé. Il est ailleurs.

La villa se trouve à vingt minutes de la ville par une route serpentant entre les oliveraies. Les grilles sont de fer forgé, ouvragées avec le blason di Sangiovanni en relief. Ciro attend que le chauffeur s'arrête, descend, et propose une application de prétexte de son dossier. On l'accompagne jusqu'à l'entrée principale, un hall à la fraîcheur de marbre, des couloirs aux sols en terre cuite, des fresques au plafond qui représentent des scènes de la mythologie grecs-romaine. Une servante française en uniforme à la coupe désuète incline la tête.

On lui indique une aile isolée de la villa, celle réservée aux invités mineurs, aux cousins éloignés qui n'ont pas assez d'importance pour les chambres de réception officielles. L'endroit est habité seulement le soir, quand les familles se retirent pour la nuit. Une pièce pour l'affaire, un prétexte, et Genny apparaîtra.

Il attend. Il n'est pas fatigué par le voyage. La cocaïne est dans son sang, une dose qu'il a prise dans l'avion, et son corps est électrique, focalisé comme un laser. Ses mains sont stables. Ses yeux sont propres, alertes. Son désir, lui, est une plaie ouverte.

À minuit passé, une porte s'ouvre dans l'aile et Genny sort, pieds nus, une robe de chambre en soie noire, les cheveux ébouriffés par la vie qui passe. Son visage est celui de la fatigue et de la surveillance. La fête se déroule à l'autre bout de la villa, mais ici le silence est une présence. Son eye-liner est peut-être un peu effacé. Ses lèvres sont un peu moins dessinées que dans les photos que Genny soigne.

Ils se fixent dans le couloir vide.

"Tu es devenu fou," dit Genny d'une voix qui tremble à peine.

"J'ai une excuse pour être ici."

"Ton excuse est de traverser toute l'Europe pour moi ? On appelle ça la folie, Ciro."

"On peut aussi appeler ça de l'audace. On verra laquelle des deux définitions te convient le mieux."

Genny le regarde, et ce qui se passe dans ses yeux est une déflagration. La peur du scandale est là, intacte, ses parents sont à moins de cent mètres, la señora di Sangiovanni dort peut-être à l'autre bout de ce bâtiment. Mais le désir est là aussi, une marée qui monte contre les murs de garde.

Ciro s'approche, doucement. Il ne l'embrasse pas tout de suite. Il regarde la robe de chambre de soie qui s'ouvre légèrement à la gorge, là où il y a une tache de couleur que le maquillage du matin n'a pas réussi à effacer.

"On est à peu près où ?" demande Genny, sa voix qui chute d'un ton.

"Paris a sept heures d'avance. Soixante-douze heures de silence de ta part. Je suis dans la pièce d'à côté avec un dossier qui explique que je suis venu pour du vin. Ce soir, le dossier est sur la table, et je n'en ai rien à foutre du vin."

Ciro attrape la main de Genny et tire doucement. La soie frotte contre le corps de l'aristocrate, les épaules frissonnent. Genny se laisse guider comme s'il avouait qu'il n'a aucune force de résistance. Ils entrent dans la chambre d'amis, une pièce aux murs chargés de tableaux de chasse et de portraits d'ancêtres, une pièce qui pue l'histoire et l'institution.

Ciro ferme la porte derrière eux.

Il n'y a pas d'introduction cette fois. Plus de jeux de séduction, plus de mots savoureux. Il plaque Genny contre la porte et l'embrasse comme s'il rattrapait chaque seconde des trois jours d'absence. La bouche de l'aristocrate s'ouvre avec une dévotion qui manque de retenue. Les mains de Genny se perdent dans le blazer de Ciro et le défont avec une dextérité d'urgence. La soie de la robe de chambre glisse vers le sol, et l'homme qui se tient là, au milieu des portraits de ses propres aïeux, ne ressemble plus à l'héritier irréprochable de la lignée di Sangiovanni. Il ressemble à quelqu'un qui a faim.

Ciro l'entraîne vers le lit, un lit d'époque en fer forgé dont le matelas est ferme et les draps sentent le lavande. Il dépose Genny sur le matelas et se penche sur lui avec la force du prédateur qui revient sur un territoire qu'il croyait avoir laissé. La peur du scandale est là, un bruit de fond, une sirène lointaine qui hurle que la señora di Sangiovanni pourrait entrer à tout moment, que les cousins pourraient monter dans l'aile pour un café matinal, mais Ciro ne s'arrête pas. La cocaïne dans son sang lui donne une conscience aiguë de la situation, une lucidité qui n'est pas de la prudence mais de l'exaltation pure. Le danger nourrit le plaisir. Genny le sait aussi. Il l'a compris depuis le baiser de la villa monégasque.

"Ciro, s'il te plaît," murmure Genny dans le creux de son oreille, et ce n'est ni une supplication ni une demande de ralentissement. C'est un appel au corps. "Prends-moi. Maintenant."

La nuit bascule dans une brutalité qui ne laisse plus de place aux nuances. Ciro retourne Genny sur le lit avec une vigueur qui manque presque d'être douloureuse, agrippant ses hanches et les pressant contre le matelas ferme. Genny s'enfonce dans le tissu, les yeux fermés, la bouche ouverte sur un gémissement qui n'est plus tout à fait humain. Les mains de l'aristocrate serrent les poignets du trader au-dessus de sa tête, chaque mouvement est guidé avec la certitude de celui qui sait où chaque partie de cet homme fonctionne.

Ciro descend ses lèvres le long de l'épaule de Genny, là où l'ombre des omoplates se creuse sous la lumière des bougies fatiguées. Il lèche la peau de l'autre, une ligne de salive et de souffle qui parcourt le long du cou jusqu'à la naissance de la poitrine. Les cris de Genny sont courts, surpris, des respirations qui se coupent brusquement. Chaque contact est une décharge électrique. On entend la chair claquer contre la chair quand Ciro bascule le corps, le tourne, se place derrière lui et plaque la poitrine de l'aristocrate contre le matelas, les mains sur ses hanches, guidant l'orgasme avant même qu'il n'ait commencé.

L'accélération est brutale. Ciro est dans un rythme de trader qui a pris une position énorme et qui sait qu'il doit la maintenir coûte que coûte. Ses hanches sont puissantes, son souffle est un grondement sourd contre le dos de Genny. L'aristocrate s'abandonne complètement. Ses ongles rouges marquent le drap de l'époque, griffant le tissu comme un prisonnier sur les murs d'une cellule. La place qu'il occupe sur ce lit appartient maintenant à celui qui l'habite, qui le possède par le mouvement et par la pression.

"Moi," murmure Genny, à peine audince, "Ciro, encore plus, plus vite."

Il ne s'agit plus d'amour. Ce que l'on vit ici, dans cette chambre chargée d'ancêtres, c'est une étreinte de possédants. Ciro n'est plus le prédateur romantique du début de la relation. C'est un homme qui veut s'imprimer sur la chair de l'autre, laisser des marques que le maquillage ne pourra effacer en une nuit. Ses mains mordent les hanches, ses doigts s'enfoncent dans les muscles de Genny qui ne se contractent que pour recevoir la poussée suivante. Les yeux de l'aristocrate se retournent dans les orbites par moments, de ces moments d'extase aveugle qui sont presque des petits évanouissements. Les ongles rouges qui ont été si méticuleusement limés le matin même ressortent dans une action brute, se plantant dans l'épaule de Ciro avec une précision qui est à la fois agression et dévotion.

Le rythme augmente jusqu'à l'insoutenable. On entend les claquements rythmiques de la peau contre la peau, amplifiés par les murs de pierre, le souffle saccadé qui devient un halètement qui remplit la chambre. Ciro ne lâche pas. Il presse Genny avec la force de quelqu'un qui a trop longtemps manqué de ce qu'il tient entre ses mains. Les hanches de Genny s'entrechoquent contre celles de Ciro avec une cadence mécanique, une danse qui se nourrit de la douleur des frottements et de la sueur qui imprègne maintenant les draps de lavande. Le maquillage de Genny a coulé, de longues traînées de rouge sur ses joues, son œil gauche avec une larme de plaisir mélangé à la peur.

L'orgasme est une explosion brutale, délibérée, non-négociée. Ciro vient d'un coup, fort, complet, les muscles tendus jusqu'à la rupture. Genny s'écrase sur le lit, les mains crispées, le corps qui tremble d'un tremblement qui ne s'arrêtera pas dans l'heure. Sa voix lâche une suite de sons qui ne sont plus des mots. Le dernier cri de Ciro est un ordre, à qui il se destine, il ne sait pas, il est simplement l'affirmation de ce qu'il a pris.

La nuit s'étire dans cette façon dont les heures après un acte si brutal semblent se compacter. Les corps se dessinent contre la faible lueur des bougies, deux silhouettes qui ne se détachent plus l'une de l'autre. Ciro roule sur le côté et ramène Genny contre lui, dans la chaleur de cette nuit où l'aristocratie et la City ont été réduites à la substance brute de deux êtres qui s'ont enfin rattrapés. L'odeur du sang de la nuit et de la sueur se mêle à celle des draps. La cocaïne s'est calmée, mais la conscience, elle, est en plein travail. Chaque respiration de Genny contre son bras est une donnée qu'il enregistre. La place de l'aristocrate, toujours offerte volontairement au corps de Ciro, est maintenant une vérité qui pèse lourd. On n'arrive pas ici par accident. On arrive ici par décision. Genny a décidé, ce soir.

Ils dorment ainsi, bras dessus bras dessous, sans plus de mots. La villa bourdonne de son silence protecteur.

Mais l'aube arrive. Toujours l'aube. Toujours la réalité du jour qui se lève sur les ancêtres et leurs regards de bois.

Genny est le premier à se réveiller. Son corps le lui rappelle immédiatement. Des ecchymoses, peut-être, sur ses hanches, sur son cou, sur l'intérieur de ses cuisses. Il n'a pas à regarder les marques, il les sait déjà. Le réveil n'est pas celui du plaisir. C'est le réveil d'un homme qui a franchi une frontière et qui comprend, maintenant qu'il est à la lumière, qu'il ne pourra plus jamais revenir de l'autre côté.

Il se lève doucement. Ciro dort encore, le souffle régulier, l'armure du trader un peu moins lisse sous l'effet de la nuit, les cheveux en bataille. Genny se rhabille dans le couloir sombre, sans miroir, cherchant ses vêtements à tâtons dans l'obscurité de l'aile isolée. Ses ongles sont abîmés, rouges mais écaillés par la lutte contre le drap. Son maquillage a disparu, les yeux sont marqués par des cernes, les lèvres sont un peu sèches. Il lui faudra un temps infini pour retrouver l'héritier di Sangiovanni.

Il se rend à la salle de bain qui se trouve au bout du couloir. Les draps de lin blanc, les serviettes brodées au nom de la famille. Il se lave le visage avec l'eau froide des robinets. Un cri étouffé lui échappe quand il voit l'ombre d'une marque sur son cou dans le reflet du miroir, celle qu'il devra masquer demain lors de la réception. Il n'a pas de maquillage ici. Juste de l'eau et le savon de la famille, qui sent le citron et l'amande. Il cherche dans ses poches et trouve son petit étui de secours, celui qu'il glisse toujours dans la doublure de sa veste. Un pinceau, quelques échantillons prélevés à Paris. Son kit de survie.

Il commence à se préparer face au miroir de la salle de bain, avec la lenteur de quelqu'un qui sait que le temps est devenu son ennemi. Le rouge sur les lèvres, léger cette fois pour dissimuler la trace laissée hier soir par l'étreinte. Le trait de crayon sur les yeux pour redonner de la profondeur à un regard qui a trop vu ce qu'il ne peut plus cacher. Les ongles, lissés à nouveau avec une patience presque religieuse. Il se reconnaît progressivement. Le visage d'hier s'efface derrière celui de l'héritier impeccable. L'homme qui s'est abandonné la nuit dernière s'étiole sous le trait de crayon, se cache sous le blanc de la soie qu'il ajuste avec une précision qui n'est plus de l'élégance mais de l'obsession.

Une fois le masque reconstitué, Genny sort de la salle de bain et revient vers la chambre d'amis où Ciro est enfin éveillé, assis sur le lit, un livre d'un vieux collectionneur dont il a ouvert une page au hasard dans le noir, comme pour avoir l'air d'avoir simplement dormi. Le trader le regarde se remettre en place, ce processus méticuleux de maquillage et de vêtement, et il comprend que ce qu'il voit là, c'est le poids du monde di Sangiovanni qui se réinstalle sur les épaules de cet homme. Il ne dira rien. L'audace de ce soir se voit aussi dans le silence qui suit, dans l'absence de mots, dans cette conscience partagée que quelque chose de définitif vient de se passer dans une chambre d'amis sous un château de Toscane.

Ciro se lève et s'approche de Genny. Il le regarde dans le miroir de la salle de bain. Deux visages se reflètent là, deux identités qui se superposent et se font face dans le verre. Celui du prédateur parisien et celui de l'aristocrate italien, l'un après l'autre, mais sans que l'un ne puisse plus jamais exclure l'autre. Le premier se maquille devant le second, l'un habite l'autre dans ses moments d'abandon et d'être. La dualité de l'identité devient la dualité de leur relation.

Ils sont tous deux conscients que le mariage se déroule à quelques centaines de mètres. Que des cousins, des parents, des amants de la famille et des visages de la vie sociale di Sangiovanni circulent dans les salons, qu'une photographie pourrait être prise à tout moment et que le monde, ce monde de papier glacé et de protocole, n'a pas besoin de beaucoup pour détruire. Pour une photo de l'angle de la fenêtre. Pour un collègue un peu trop bavard à l'hôtel. Pour une connaissance de Beatrice qui voit Ciro à Florence et se demande pourquoi un étranger dans un bureau d'héritier est à la villa.

"Je ne serai plus l'étranger après ça," dit Genny d'une voix qui ne tremble plus, une voix qui a passé l'épreuve du feu. "Pour toi. Je suis ton secret maintenant. Tu es mon secret. On ne partage un secret avec personne d'autre."

Il ne le dit pas comme une promesse. Il le dit comme un constat de fait, froid comme un bilan comptable que l'on audite avant de sceller les chiffres définitifs.

Ciro hoche la tête. Il s'approcher de Genny dans le reflet du miroir et pose ses doigts sur les hanches de l'aristocrate, là où les marques de la nuit dernière ne sont plus tout à fait effacées.

"Je savais que je devais venir."

"Et tu es venu."

"J'étais déjà là."

Genny baisse les yeux sur les doigts de Ciro, sur cette empreinte physique de la nuit passée, un souvenir que la soie de la robe de chambre ne parvient pas totalement à masquer. Une sensation de vulnérabilité crue s'empare de lui, une de ces sensations qu'il a passé toute sa vie à écarter par le maquillage, les vêtements impeccables, les manières de cour. Il est nu dans une autre dimension. Une dimension que personne dans le monde di Sangiovanni n'imagine, car personne n'aurait jamais pensé à franchir cette porte.

Il comprend alors qu'il vient de donner à un étranger, un homme qui ne possède rien de son monde, tout ce qui définit son identité publique. Son nom, son rang, son image de jeune aristocrate impeccable, avec l'histoire de sa famille en arrière-plan. Tout cela est maintenant partagé avec quelqu'un qui, dans une semaine, pourrait être sur un jet privé à Monaco ou au lit d'une mannequin dans un appartement de la rue de la Pompe, tout en gardant en lui la connaissance intime de l'homme qui se maquille le matin devant le miroir de la salle de bain d'une villa toscane. Le pouvoir de destruction n'est plus seulement métaphorique. Il est physique, tangible, réel, niché dans chaque trait de crayon et chaque couleur de rouge que Ciro peut imaginer alors qu'il l'observe se réinventer sous ses yeux.

Il se tourne face à Ciro. Ils sont dans la salle de bain étroite, entre le lavabo et la douche, l'espace qui les sépare est réduit au minimum physique. L'odeur du savon de la famille flotte encore, un rappel constant de ce qu'il est. Les yeux de Ciro sont trop proches, trop attentifs, trop bien réveillés, l'esprit de trader qui évalue la situation comme une nouvelle position ouverte qui peut soit générer un gain immense, soit tout perdre.

"Tu as tout mon nom dans ton téléphone," dit Genny.

"J'ai tout ce qu'il y a à avoir."

"C'est dangereux."

"Je connais le mot."

Genny sourit. Un sourire qui a été léché par la peur et la joie, un sourire d'aristocrate qui reconnaît l'ironie tragique de la situation. Il se rhabille, ajuste son tailleur-pantalon que Ciro avait jeté au sol, caresse la soie d'un geste qui n'est rien d'autre que de la dévotion. Son visage est impeccable. Son eye-liner est un trait net. Son rouge est une précision géométrique. L'héritier di Sangiovanni est de retour, prêt pour le mariage, prêt pour la réception, prêt pour se tenir parmi les siens et ne rien laisser paraître.

Ciro l'observe avec cette franchise animale qui lui est naturelle, sans artifice, sans fioriture. La pureté brutale du trader face au maquillage parfait de l'aristocrate. L'un est dans la vérité du corps, l'autre dans l'artifice du masque, et pourtant ils se comprennent mieux qu'avec n'importe quel dialogue articulé. L'audace de Ciro a ouvert la porte, et l'image de Genny l'a refermée devant lui, mais l'image n'est plus qu'une enveloppe, une structure de papier qui ne sert plus qu'à protéger ce qui se cache dessous.

"Va aux photos," dit Ciro simplement.

"Je vais où je dois être."

Genny quitte la salle de bain et ses pas ne font pas de bruit sur le sol en terre cuite du couloir, son élégance naturelle remplaçant la raideur de l'arrivée. Il franchit la porte de la villa et se dirige vers la lumière du soleil qui inonde les jardins, vers les oliveraies, vers sa propre existence qui l'attend avec sa famille et ses obligations et son image irréprochable qui l'entoure comme une seconde peau.

Ciro s'approche du dossier d'investissement qu'il avait posé sur une étagère pour la nuit. Il l'ouvre. Il regarde les graphiques de rendement agricole qu'il a fabriqués le soir même pour justifier son passage de deux jours en Toscane. Un sourire s'étire sur son visage de prédateur. L'opération financière a tenu. Son prétexte a fonctionné parfaitement. Genny di Sangiovanni est venu à Florence sous couvert de vin et de terres et il s'est donné entièrement dans l'ombre d'un lit d'époque et d'un mur de pierre, et maintenant il retourne au rang d'héritier impeccable devant ses cousins.

Le jeu est maintenant une réalité structurelle, et Ciro sait déjà que chaque fois qu'il devra s'introduire dans les cercles de Genny, il utilisera ce mélange de business aristocratique et de passion clandestine, qu'il aura appris, cette nuit, à manipuler sans fausse note.

Mais ce soir, la villa est pleine d'invités, le mariage a commencé depuis longtemps et la señora di Sangiovanni déjeune probablement avec les cousines de Genny au rez-de-chaussée, et l'aristocrate au maquillage parfait s'apprête à s'asseoir à cette table avec la souplesse habituelle de son habit de scène, alors que le trader, dans une pièce à l'étage, regarde le dossier financier en sachant que derrière chaque chiffre se trouve désormais un homme qu'il a possédé et qui l'a possédé à son tour.

Il sort de la villa par une porte dérobée, une entrée de service que le chauffeur lui a montrée par la vue, et traverse les oliveraies sous le soleil de midi. C'est déjà la fin du voyage, c'est déjà la suite de la gestion, mais il marche vite, l'esprit en éveil, l'adrénaline de l'audace récompensée et l'obsession qui, ce matin encore, s'est quelque peu reposée dans la lumière d'une aube toulousaine.

Le moteur du jet est froid, les billets de la villa encore chauds. Ciro est déjà ailleurs et partout à la fois.

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