Chapter 3: La Villa des di Sangiovanni

Le silence du combiné est un coup de poing qu'on reçoit dans l'estomac à force d'avoir misé sur l'évidence. Ciro décroche, il compose, il écoute le vide, et le vide lui répond avec la politesse glacée d'une ligne morte. Il repose le combiné sur son socle. Le réceptionniste, un jeune homme au teint de porcelaine dont la seule compétence est de ne rien avoir à dire, l'observe avec une expression qui ne parvient pas à lire ce qui se joue. Ciro n'en a rien à faire. Il quitte le bureau de l'hôtel, franchit les portes de bronze, et la lumière blanche de l'aube de Monaco l'agresse comme une insulte personnelle.

Il ne peut pas rester ici. Pas dans cette chambre vide qui pue encore l'absence, le crime et l'absence. Il a besoin de marcher, de bouger, de n'être nulle part et partout à la fois, l'une des stratégies qu'il utilise depuis toujours quand une position sur les marchés part dans la mauvaise direction et que le trader, au lieu de couper sa perte, préfère s'enfoncer dans l'impulsion. Il sort de l'hôtel pieds nus dans ses mocassins, la veste de tailleur à l'épaule, le smartphone à la main comme un bouclier qu'il ne sait pas encore comment actionner. La place du Casino est presque déserte, quelques résidus de fête jonchent le marbre, des verres en cristal ébréchés comme des preuves de crimes passés.

Il déambule, son visage dans le reflet des vitrines des établissements de luxe, et il cherche, inconsciemment, la trace d'un homme qui n'a laissé derrière lui qu'un mot froissé et une chambre vide. Ciro est un prédateur qui n'a jamais connu la proie qui lui échappe sans qu'il n'en ressente le besoin viscéral de la rattraper, plus fort, plus vite, jusqu'à l'épuisement. La ville est grise sous ce jour étrange entre la fin et l'aube, et les voitures rutilantes qui passent dans le Grand Prix nocturne, dont l'écho s'estompe à mesure que le jour se lève, ressemblent à des spectres de la veille dont on n'a pas encore terminé le rêve. Il doit faire quelque chose de sa main libre.

Il sort son téléphone, ouvre Instagram, et commence à poster. Une photo du port, les feux qui vacillent. Une story floue de la terrasse de l'hôtel avec un emoji "AM". Quelques images de sa propre veste en cuir jetée sur un siège, un verre de champagne qu'il ne boira pas. Des fragments de jet-set, le code universel qui permet à un homme de faire semblant de passer une vie de conquérant quand, à l'intérieur, tout est en train de se fissurer. Camilla, l'une de ses conquêtes habituelles, qui est arrivée en jet le soir même pour le Grand Prix, l'observe de loin avec un sourire de prédatrice qui a l'habitude de ce genre de mise en scène. Elle ne sait pas qu'elle sert de toile de fond. Elle ne voit qu'un homme qui publie des signes de vie, qui veut paraître là où il n'est plus.

Ciro l'ignore et s'enfonce plus loin dans la ville. Il traverse des quartiers qui ne dorment jamais, là où l'argent ne l'avoue pas. Il passe devant une écurie de luxe, un de ces établissements qui cachent des boxes de chevaux de course derrière une façade d'apparat, et il s'arrête. L'odeur du cuir et de la paille, la présence d'un soigneur qui ne le regarde même pas, la tasse de café noir qu'on lui tend sans rien demander. L'endroit sent la victoire qui s'est mise au repos, ce qui flatte son ego tout en l'insupportant. C'est ici qu'on se cache. Il s'installe sur un banc, sort une petite ligne qu'il a toujours sur lui, la substance de ses veilles au trading quand les écrans ne sont plus qu'une géométrie absurde. La cocaïne lui remonte dans les veines, électrique, propre au début, puis elle l'isole, elle rend tout trop lisse, trop facile, elle anesthésie le vide sans le remplir.

Il tire une bouffée de la vie artificielle et regarde les chevaux qui s'impatientent dans leurs boxes, une bête de course dont personne ne connaît le destin. C'est exactement ce qu'il est en ce moment. Un pari qui attend son dénouement, une main qui ne sait pas quelle carte elle tient.

C'est à ce moment qu'il la voit, sans la chercher vraiment, au détour d'un panneau d'indication que le trafic de l'après-midi pointe vers la villa di Sangiovanni, une propriété privée qu'il n'avait jamais approchée par prudence, ces propriétés-là ne répondent pas aux appels, Genny étant trop tôt, ou trop tard pour une telle adresse, et Ciro ne force jamais les portes de manière aussi flagrante. Il marche, presque sans volonté propre, vers cette villa suspendue sur le cap, une construction blanche qui s'accroche à la roche comme une promesse de retour.

La villa di Sangiovanni est un bastion de la vieille aristocratie, un château-villa de la fin du dix-neuvième siècle, avec ses colonnades de marbre blanc et son jardin suspendu qui offre une vue plongeante sur la mer. Le di Sangiovanni de la veille n'est pas le même que celui d'aujourd'hui. Le premier est Genny, le second est sa mère, une femme qui semble faite de porcelaine armée, avec une robe noire impeccable malgré l'heure qui n'en est qu'à la fin du premier acte du jour. Elle est là, seule sur le perron, le regard fixé sur les escaliers comme si elle attendait la rédemption d'un fils qui n'est jamais revenu de la veille.

Genny descend l'escalier, marche deux marches à la fois, le pas rapide, le tailleur crème froissé que l'on peut deviner en dessous, les cheveux à demi refaits par des mains qui n'ont pas fini de trembler. Ses yeux rencontrent ceux de Ciro qui est planté sur la route, les bras croisés sur son torse, son visage marqué par la nuit et l'amende de la cocaïne récente qui lui dessine sur la peau un éclat de prédateur en fin de chasse. Pas de cri. Pas d'approbation. Juste un choc, un choc visuel entre deux corps qui ont tout partagé il y a moins de six heures et qui, par la distance physique, se découvrent à nouveau comme des étrangers.

Genny s'arrête. Ciro s'arrête. Sa mère, au sommet du perron, ne comprend rien mais sait tout, et sa silhouette noire devient le point de pivot d'une scène que les deux jeunes hommes ne peuvent lire qu'à travers ce qui se joue sur le terrain de l'autre. Il voit Genny comprendre qu'il doit expliquer, ou ne pas l'être, que cette rencontre est l'accident le plus terrible de sa vie, le moment où il a cru que tout était possible et où, au matin, le monde lui a rendu la facture.

Ciro comprend aussi, l'évidence brutale, que Genny n'est pas venu à la villa pour l'appeler. Il est venu s'excuser auprès de sa mère, pour son absence, pour sa fuite de la veille, pour le trou noir qu'il a laissé derrière lui. Genny revient à son rôle, à sa façade, au récit qu'il va construire pour sa famille afin de justifier que son téléphone était mort ou qu'il avait perdu la notion du temps. Ciro comprend que la fuite de Genny était une fuite contre l'irréversible, contre l'insupportable de ce qu'il a ressenti sur le lit de l'Hôtel de Paris, cette sensation de perdre le contrôle devant un inconnu et d'y trouver la seule vérité qu'il ait jamais touchée.

Le regard de Genny vacille une fraction de seconde. Dans cet éclair fugace, Ciro lit tout ce qu'il y a derrière le tailleur et le maquillage : l'homme qui l'a chevauché avec la fureur d'une créature qui ne voulait pas mourir de désir, l'homme qui a crié son nom comme une prière et une menace. Genny ne bouge pas vers la route. Il ne lève pas la main. Il redescend la dernière marche et s'éloigne dans l'ombre de la villa, rejoignant le silence opaque de sa mère, laissant Ciro seul sur la route grise de Monaco avec ses mains qui tremblent de cette faim qu'aucune dose de cocaïne ne remplira jamais vraiment.

Il comprend. Il l'a laissé partir et Genny est revenu vers son rôle. La peur. Pas le désintérêt, pas l'oubli. La peur. Ciro sourit avec une satisfaction acide, parce que la peur est une réaction biologique qui ne ment pas, contrairement aux mots d'un héritier qui a appris à polir ses mensonges depuis qu'il est enfant. La peur signifie que quelque chose est arrivé, quelque chose de vrai, de si vrai qu'il a fallu une villa di Sangiovanni et une mère à la silhouette de corbeau comme refuge.

Il fait demi-tour. Il monte dans son taxi par accident, c'est le taxi qui est déjà là, celui qui n'attend que des pas sur le trottoir. Il demande l'aéroport. Nice. Il n'a pas de billet, ou s'il en a un, il ne sera pas celui-là. Il arrive à l'aéroport avec son allure de trader en transit, élégant mais brut de décoffrage, l'éclat de l'adrénaline still-there dans ses yeux qui fait que personne n'ose vraiment le questionner. Il trouve un vol pour Paris, un des vols quotidiens des jet-setters qui font l'aller-retour pour rien, il paye le prix fort pour un siège où il peut s'enfoncer et laisser le silence de l'avion l'accompagner.

Dans l'avion, il ne dort pas. Il ouvre Bloomberg sur son téléphone, l'interface s'affiche avec ses positions ouvertes, les graphiques qui oscillent, les positions sur l'énergie qui sont dans le vert et celles qui sont dans l'orange, un vert et un orange qui signifient la survie et le risque. Il regarde ses nombres. Les chiffres sont la seule chose qui ne change pas d'humeur, la seule discipline qui lui offre la certitude contre le chaos qu'est l'image de Genny sur le perron de sa villa, ce regard d'une seconde qui lui a dit qu'il était encore là et qu'il avait eu peur. Il commence à trader. Il annote, ajuste, coupe des positions, il cherche dans la mécanique des marchés l'adrénaline que Genny a dérobée. Ça fonctionne un temps. L'avion traverse des nuages qui filtrent la lumière du jour et il reste concentré, les yeux fixés sur la grille de prix, l'esprit discipliné comme l'avait été au début de son ascension sur les marchés mondiaux, quand chaque dollar misé valait chaque minute d'une vie volée.

Il ne craque pas. Il reste sur Bloomberg jusqu'à ce que les chiffres ne soient plus que de la géométrie abstraite, une carapace pour son cerveau qui a besoin de croire qu'il est encore le maître de quelque chose.

L'avion descend sur Paris. Il ne descend pas dans une vie. C'est un terme abstrait, abstrait pour dire que le lendemain de cette nuit n'aura pas la couleur habituelle de ses jours de trader parisien. Il entre dans son appartement, celui de la rue de la Pompe qu'il n'a pas habité pour dormir, une résidence de prestige aux murs blancs et aux meubles design, là où il y a déposé des fringues de voyage et une bouteille de gin jamais ouverte. Il enlève ses chaussures et se tient debout au milieu du salon vide, le téléphone encore en main, Bloomberg toujours ouvert, alors que l'écran s'est déjà éteint par inactivité.

Il a pris une décision. Il ne l'a pas formulée avec des mots doux ou des phrases romantiques. Il l'a formulée avec le langage qu'il connaît le mieux, celui de l'offensive.

Il ouvre son ordinateur portable, celui qui sert pour les opérations de marché, l'ordinateur de guerre du trader. Ses mains s'activent sur le clavier avec une célérité d'exécution qui ne s'exerce que dans les situations où il décide que le marché a tort de croire qu'il va perdre son capital. Il cherche des lignes de crédit, des contacts, des opportunités d'investissement, une raison officielle, n'importe quelle raison, qui puisse l'apporter jusqu'à Paris sans que Genny ait l'impression d'avoir été convoqué dans une chambre d'hôtel. Il a besoin de lui. De l'avoir. De ne pas lui permettre de s'enfuir par peur ou par devoir, de le forcer à choisir, la seule option dont il soit le maître. Il prend son temps, sa cigarette électronique entre les dents, et finit par concevoir le prétexte parfait, une offre d'investissement, une opération complexe qui exige une présence directe pour la signature, une porte dérobée financière qui l'emmène à lui sous le couvert du sérieux, du sérieux qu'un di Sangiovanni ne peut pas refuser sans paraître ridicule.

Tout est prêt. Trois jours. Dans trois jours, Genny sera à Paris. Il ne sait pas encore s'il viendra pour l'offre ou s'il viendra pour l'homme qui l'attend, mais il sait qu'il sera là, que l'invitation est lancée, que le prédateur n'a plus attendu dans la chambre vide, que la situation a muté de l'absence à la poursuite active, et qu'il n'y aura plus de fuite possible, pas cette fois, pas sous ce ciel de Paris qui, derrière ses fenêtres, ne reflète encore rien de ce qui va se jouer.

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